‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal Intime (volume 2)Chapitre 3 sur 46 · INTRODUCTION VII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION VII

sagesse enfin et la ligne de conduite persévérante que pourra seul lui tracer le dessein arrêté d’une vocation.

« Depuis longtemps, je suis préoccupé de ma voca- « tion. C’est la planète, comme dit Goethe, autour « delaquelle gravitent pourle moment mes réflexions « etmeslectures. J’éprouve de cruelles incertitudes. « C’est peut-être que l’orgueil m’aveugle et que je ne

« crois jamais trouver ma place assez haut ni assez

« loin. Où tout cela aboutira-t-il? Qui vivra verra. » (Premier Journal, 14 octobre 1840).

En attendant, Amiel s’efforce d'assurer par des « principes » une recherche qu’inquiète le sentiment, parfois douloureux, de la fuite du temps mal employé. En voici deux : « Pour grouperses études, il faut pro- « poser un but certain et plutôt un peu vaste, à ses efforts et à ses travaux. » — « Chaque branche spéciale doit être fécondée et animée par l’idée de ce vaste ensemble auquel elle appartient. C’est la seule méthode de la faire étudier avec fruit. » (Premier Journal, 8 octobre 1840).

Je continue mes citations. Le 6 mars 1840, il avait écrit : « Employé presque tout le temps que j'avais « delibre à rédiger cette petite carte de quatre pouces « de surface où se trouvent toutes les règles que « j’adopte pour ma conduite; je me suis tourmenté « pour rendre complètes les trois qui concernent « l'étude. J’ai trouvé un cadre où je pouvais tout faire « entrer. Comment retenir ce qu’on a appris; — cOm- « ment apprendre à nouveau; — comment être sûr « qu’on sait. » (Premier Journal, 6 mars 1840).

Mais le découragement, l’infidélité à cette disci-

pline reparaîtront bientôt et rendront plus pressant l’appel à ce singulier secours du Journal : « Oh! ces

temps, je suis bien las de moi : je vois le peu de résultats de mes deux ans et demi d’Auditoire!; je sens ma vie s’écouler sans porter de fruit, sans la trouver employée. Je gaspille mes forces à quelques lectures dispersées, qui ne laissent pas des traces pour assez longtemps. La paresse a tout envahi. Elle me tue. Mais non, c’est moi qui la tuerai. Je vais m'occuper dès ce soir d’un examen

-de ma vie. Je l’achèverai et mettrai tout par écrit.

Du passé je me tournerai vers l’avenir et, tout humilié par celui-là, je me formerai un renouvellement de vie; je choisirai enfin nettement ma vocation, je fixerai l’œuvre que je veux accomplir et, de là, je construirai mes plans pour l’année prochaine et les suivantes, dirigés tous vers ce but unique. Je ne resserrerai pas trop ma liberté, parce que c’est le moyen de n’en rien obtenir; mais je me tracerai un itinéraire général. Oui, il faudra que je revienne souvent au but que je me propose, et que tous les mois, et même toutes les semaines, il y ait irrévocablement un examen de mes progrès, soit intellectuels, soit moraux, soit même physiques. »

Ordre dans ses lectures, choix d’une carrière,

méthode et plan de travail, examen de conscience,

1. On appelait « Auditoire » les trois années d’études générales

de sciences et de lettres par où passaient les étudiants de Genève avant d'entrer dans les Facultés professionnelles.

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