‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal Intime (volume 2)Chapitre 22 sur 46 · INTRODUCTION XLI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XLI

« les éditeurs, dans le choix de leurs extraits, se « sont attachés à reproduire la physionomie intel- « lectuelle et morale de leur ami, à faire connaître « ses hautes pensées, ses vastes aperçus sur la vie, « les hommes et les choses... confidences d’un « contemplatif, d’un philosophe pour qui les choses « de l’âme étaient les souveraines réalités. » Ils avaient donc délibérément fait un départ entre les éléments si divers, mais non disparates, que présente le manuscrit. Dans son choix, Fanny Mercier devait obéir à cet instinct de perfection morale qui faisait le ressort toujours tendu de sa volonté. L’étonnement, l'angoisse, l’effroi, « l’inexprimable douleur » qu'avait fait naître dans son âme vibrante de puritaine, la lecture de certaines pages du Journal, lelle les avait acceptés pour elle-même — «avoir « lu ainsi, c’est en quelque sorte avoir véeu. Je « ressors de cette expérience, mûrie » — mais elle résolut de n’en rien laisser paraître dans les extraits qu’elle livrerait au public. Toute l'énergie d’une conscience qui souffrait en dehors du sublime et du parfait, elle l’appliqua à servir l'image idéale qu’elle avait conservée du maître et de l’ami, et qu’elle voulait retrouver à travers ses longues confessions. Telle lui apparaissait la vérité, telle la piété, tel le devoir : abîmes entr'ouverts, erreurs et défaites, faillites du vouloir, abdication radicale de la foi, toutes ces expériences du péché lui semblèrent abolies par la mort. Que le silence s’étende donc sur elles... « Elle voudrait toujours un ami

LA

€ parfait, un autre que je ne suis. Elle m’a rêvé ( d’une certaine façon et ne peut se consoler de ce « que je ne m’emboîte pas dans cet idéal. » (Journal intime, 5 octobre 1879).

Réalités éphémères dénuées de valeur éducative, contradictions douloureuses de l’homme naturel, énigmes pour la délicatesse ignorante de la femme non mariée, hérésies même du jugement moral ou de la pensée religieuse, elle estimait de pareilles confidences vaines, nuisibles ou fausses. Il fallait rétablir l'image un moment troublée du « penseur » dans toute Sa pureté. La mission du Journal intime n’était-elle pas de « rendre l’âme plus haute, initier à une vie « supérieure et plus pure, bref plus salutaire? » Et quelle plus fidèle application des principes de son auteur : « On doit laisser périr ce qui est médiocre (et mauvais. Où en serait-on si le Journal intime ( ou la correspondance de chacun voyait le jour? € On publie déjà trop, l'excellent et le bienfaisant « ont seuls des titres à survivre. » (Journal intime, juillet 1875).

En fait, tandis que, du vivant de son maître, Fanny Mercier avait constamment ambitionné qu’il Composät un livre ordonné et fort, un livre de pensée et de science désintéressées, une belle œuvre où toutes ses facultés se seraient associées et exaltées, elle voulut en quelque sorte accomplir après lui, même par lui et pour lui, cette œuvre vainement espérée. La Caractéristique du Penseur révélerait l’'Amiel inconnu, l’Amiel véritable, celui

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