INTRODUCTION XLIII
pour qui les choses de l’âme étaient les souveraincs réalités”. |
Ainsi s'explique jusque dans le détail, la pratique suivie par les premiers éditeurs du Journal.
Il serait fastidieux de la décrire longuement. Ceux qui en sont curieux compareront les textes de 1883- 1884 et de 1887 avec la présente édition. Ils s’apercevront bientôt comment un culte trop épuré du vrai, du beau et du bien peut mener au purisme littéraire et moral, et nuire en fin de compte à cette vérité que les éditeurs voulaient excellemment bonne et belle. Fanny Mercier sollicitait de Scherer, en lui communiquant les copies des pages choisies par elle, « son
1. «Ce sont encore les grandes maximes évangéliques qui parais- « sent le plus sûr oreiller, quand le cœur fatigué veut se reposer « sur quelque chose. Elles donnent courage. Malheur à ceux qui « corrompent, découragent et désolent leurs frères. Ils font une « œuvre mauvaise. Dans ce sens, je ne voudrais pas avoir publié « les doctrines du pessimisme. Semer le désespoir est une œuvre « qui pèse sur la conscience, eût-on la vérité pour soi. Faire con- « naître sans nécessité à un enfant le crime de son père, à sup- « poser qu’on possède seul ce terrible secret, ne serait-ce pas une « barbarie atroce et coupable? Non, toute vérité n’est pas bonne « à dire, et celles qui rendent la vie insupportable doivent être « tenues secrètes. Qui sait d’ailleurs si elles sont absolument « vraies ? Tuer l'espérance est un meurtre, et même une supersti- « tion doit être ménagée jusqu’à ce qu’on ait une foi meilleure à lui « opposer. » (Journal inlime, 12 janvier 1872). Réflexion de Fanny Mercier : « Ceci donne à penser aux éditeurs du Journal, « n’est-ce pas ? ils ne voudraient pas faire une œuvre mauvaise. » Réponse de Scherer : « Eh! mon Dieu, oui, c’est vrai, très vrai, « mais combien n’y aurait-il pas à dire aussi en faveur de la sincé- « rité absolue, et du droit de la vérité, de toute vérité, à trouver « son expression? Dans tous les cas, il est clair que ce morceau, « malgré son éloquence, doit être réservé ».
« sentiment quant à la publication de ces divers « morceaux ou à leur élimination, et dans le texte, « ses corrections de style et de mots ici et là s’il y « a lieu, et les suppressions désirables. » Scherer acquiescait, tout en protestant de son respect pour un écrivain « auquel on ne devrait toucher qu’en € tremblant. » Ils n’ont point justifié ni même exposé leur méthode de travail, ne se sentant redevables qu’à une mémoire très chère, qu’ils se croyaient en droit de corriger de ses erreurs. L'image qu'ils se faisaient d’Amiel leur a paru plus ressemblante que celle qu’il a librement étalée aux pages changeantes de son Journal. Ainsi leur œuvre, en s’émancipant de la reproduction exacte du manuscrit, devait lui rendre une concentration et une unité idéales. Le spontané, le familier, le cru ou le trivial des confidences non surveillées, furent systématiquement sacrifiés. Le penseur est relégué dans un état d'âme uniquement scientifique et contemplatif. Et c’est peut-être la pensée elle-même qui a souffert, tandis que sont certainement appauvries l’histoire et la poésie de cette existence. Les lecteurs avertis ont bien pressenti qu’on leur dérobait certaines parties, certains aspects de l'original. De là sans doute ce qu'il y a d’incomplet toujours, d’insuffisant souvent, de contradictoire parfois dans les jugements que des critiques même illustres ont porté sur le Journal intime.
L'écrivain des Fragments paraît presque constamment en tenue de cérémonie, quand ce n’est pas