‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal Intime (volume 2)Chapitre 24 sur 46 · INTRODUCTION XLV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XLV

dans l'attitude hiératique du penseur. Pour détacher la méditation journalière de l'aventure individuelle, du fait insignifiant, de l'expérience passagère, ses interprètes n’en choisissent quela partie générale, centrale, et suppriment le plus souvent d’une part le début adventice, de l’autre le retour final du général au particulier, de la « philosophie » au lyrisme. Pour donner à un fragment une composition mieux équilibrée, plus académique en quelque sorte, il leur arrive, tantôt de combiner en un tout et sous une seule date des parties extraites de journées diverses, tantôt même de compléter un fragment par des emprunts faits à des lettres d’Amiel écrites à la même date. C’est ainsi que l’impressionnisme d’une série de sensations ingénûment notées dans le Journal fera place à un paysage savamment composé, l'étude de plein air à un tableau de chevalet. (11 avril 1868).

L'élégance condamne les termes du parler local: : retaconner, par exemple, est remplacé par « refaire une dizaine d’hémistiches »; « rêvassé.. jusqu'à m’endormir », par « rêvé la tête dans les mains. » (21 juillet 1856).

« Ce monde de loups et de renards », expression trop violente, disparaîtra. De même pour le : «bonne nuit aux couches nuptiales », du 8 août 1865; pour le : « notre maussade et monotone virilité », du 28 avril 1852; pour cette phrase du 1° août 1853 : « du catholicisme comme de l’épicuréisme on ne revient pas plus que de la mutilation virile. » Il faut atténuer les hardiesses, éviter les fréquentes expressions de

renforcement comme tout, fort, beaucoup, et les épithètes véhémentes comme furieux, horrible. « Le doute absolu de la pensée » devient : « le doute de la pensée »; « détester toutes les églises » devient « désapprouver toutes les églises. » Quand le manuscrit dit : « la démocratie socialiste », Scherer ajoute : « et non socialiste », sans doute pour ménager cette démocratie qu’Amiel n’aimait point. « Le miel est dans la gueule du lion »; « le que sais-je? des trépassés »; « la disparition de Dieu », seront effacés. « Savoir être prêt, c’est au fond savoir mourir, » (15 août 1851) est un arrangement ingénieux, tandis que le manuscrit dit : « Savoir finir, c’est la (« même chose au fond que savoir mourir. » Amiel ne sera autorisé à dire ni « ma mansarde », ni ( Ma Carcasse ». « J’écris en manches à côté de ma fenêtre ( ouverte »; «un vagabond bohème », ou «une tortue { qui rentre ses pattes sous sa carapace », en parlant de lui-même, seront biffés. Plus classiques que Chateaubriand, les éditeurs effacent « y aurait-il un « crocodile? » (5 avril 1864). Il leur arrive d’opprimer, d’émasculer sa nature aimante et passionnée, lorsqu’à propos de ses inclinations naissantes, ils barrent ces expressions : « la liste de mes infanticides « antérieurs », « l’étreinte féconde » ou « un onanisme « intellectuel ». Tout au moins risquent-ils, quandils omettent certains préambules (3 août 1856; 9 août 1862; 29 janvier 1866; 26 août 1868; 15 avril 1870; 28 avril 1871), de fausser le ton, l'allure, parfois le sens du morceau tout entier. Un « pour ainsi dire »

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