INTRODUCTION XLVII
viendra brider la hardiesse d’une métaphore. « L’Al- « lemand n’est pas de race noble » leur semblera déraisonnable; « l’immortalité individuelle est-elle « vraisemblable? », imprudent; « j'ai un crabe dans « les bronches », ignoble.. Mais voilà certes assez d'exemples de cette industrieuse et funeste piété!
« Il y a, écrivait l’héritière du Journal intime, la « piété pour les morts, piété qui pénètre leurs inten- « tions et en dicte le respect; il y a la pénétration, la « délicatesse, la loyauté absolue. » Pour celui à qui, après elle, le manuscrit a été confié avec la mission d’en publier à nouveau des fragments, une seule obligationenglobetouteslesautres, en les subordonnant: la loyauté absolue. Loyauté envers le manuscrit, loyauté envers le lecteur. Ce qui signifie d’abord et avant tout : s’interdire aucune modification dans le texte reproduit du manuscrit; puis, puisqu'il faut procéder par choix dans ces milliers de pages : choisir assez librement pour que le Journal intime reprenne sa physionomie naturelle; sa diversité dans la monotonie, plutôt qu’une variété concertée dans une unité artificielle; mais encore : choisir dans les parties négligées ou interdites du manuscrit, non pour altérer la figure connue de son auteur, mais pour l’enrichir; tendre par cette constante et rigoureuse exactitude, à une harmonie, plus mobile peut-être mais
plus vraie aussi et plus vivante du modèle; ne pas oublier enfin que tout ce qu’on connaît du Journal intime depuis quarante années, doit avoir place dans une édition qui veut être authentique, et, en deçà des limites imposées, définitive.
Pour présenter une image plus expressive du « Penseur », les éditeurs des Fragments y avaient inséré des maximes et réflexions détachées, pour la plupart extraites du Journal, mais groupées arbitrairement à la fin de chaque année. Sentences sans date et sans ordre, qui interrompent la suite chronologique des morceaux et suspendent l’enchaïînement de la confession. Sans méconnaître l'originalité, la grâce, la force ou la beauté de ces pensées plus ou moins développées, je les supprime dans l'édition présente, pour les réserver à un recueil spécial où d’autres y seront jointes et pourront former avec elles un ensemble harmonieux et varié, tel qu’Amiel en a eu souvent la vision, sans la réaliser.
On sait que la cinquième édition des Fragments, parue en 1887, diffère de la première et a été depuis invariablement réimprimée. Tandis qu’une douzaine d'erreurs de dates y étaient rectifiées, vingt et un fragments disparurent poûr être remplacés par une trentaine de fragments nouveaux. Dans ce second choix, les scrupules et les prédilections des éditeurs n'avaient pas changé. En reprenant leur œuvre, il m'a paru d’abord que l'édition de 1922, puisqu'elle ramène les textes déjà connus à la lettre du manuscrit, les devait reproduire tous. Aussi ai-je remis les