INTRODUCTION XLIX
fragments supprimés en 1887, malgré leur moindre valeur, auprès de ceux qui les ont alors remplacés. Les uns et les autres sont en outre souvent modifiés, en ce que je les donne plus complets, si ce n’est toujours tout entiers, tels qu’ils sont dans le Journal. Les lecteurs familiers des Fragments ou les amateurs de petits problèmes de philologie les distingueront aisément, en comparant les éditions. À eux d'instruire en détail, s’il leur plaît, le procès des premiers éditeurs. Pour moi, qui ressens profondément la reconnaissance qui leur est dûe, je ne chercherai pas à les accabler sous un appareil de notes critiques, où les lecteurs ne trouveraient ni plaisir ni profit.
Pour le seul tome deuxième des éditions antérieures à la mienne, c’est-à-dire pour les années 1867 à 1881 du Journal, je compte soixante-dixsept fragments ainsi renouvelés. Ces morceaux complets sont plus vrais parce qu’ils rendent le rythme essentiel ct uniforme de la pensée d’Amiel, qui suit la marche hégélienne : thèse, antithèse, synthèse. D'abord le fait particulier, individuel et local, ou les notations spontanées de l'artiste; puis la généralisation, où se déploient l'invention hardie, les rapprochements inattendus, la puissance de synthèse en même temps que la vaste culture du philosophe; enfin, la « conclusion », comme il lui arrive souvent de dire lui-même, et qui est tantôt un retour de la pensée au penseur, une effusion lyrique ou un refrain mélancolique, tantôt la réflexion éclairée et
désintéressée, la résolution ferme, l’idéalisme réalisable. Amiel eût volontiers défini ces trois phases de l’opération intellectuelie de tant de pages de son Journal : histoire — rêves et science libre — philosophie.
Aussi me suis-je beaucoup moins soucié que mes prédécesseurs d’éviter les répétitions. Elles abondent dans l’immense manuscrit, répétitions de maximes, d'images et de comparaisons: répétitions d'idées, de jugements; répétitions surtout de confidences sentimentales, de plaintes sur sa santé, sur son isolement, sur sa faiblesse de volonté, sur son apathie, sur ses dépouillements. Il arrivait rarement à Amiel de se relire, et ce n’était jamais que par caprice et au hasard. Ces répétitions ne lui échappèrent pourtant pas. Mais il en voyait le côté utile, de vérification, de contrôle. Qui veut plaire les évite, disait-il, mais qui ne s'occupe que du vrai les tolère. Si l’art s’ingénie à faire du nouveau, crainte de satiété, l'observation note le réel comme il se présente. « Peut-être y a-t-il une ou plusieurs constantes dans « ces variations combinées de la pensée ou du sen- « timent.…. y a-t-il des variations de saison, d’année « ou d'âge? » Il laisse la question ouverte. S'iln’y a aucun profit scientifique à tirer de ces notations innombrables, eh bien! elles lui auront servi à vivre, comme les autres habitudes hygiéniques, la friction, le lavage, le dormir, l'alimentation, la promenade. Que le Journal intime soit instructif ou récréatif, c’est bien ; s’il sert de memorandum biographique, c’est