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mieux; s’il aiguise l’esprit d'analyse et entretient l’art de s'exprimer, c’est mieux encore; mais sa fonction principale, au risque des redites, c’est de « rétablir l'intégrité de l'esprit et l’équilibre de con- « science, c’est-à-dire la santé intérieure. »
L'édition nouvelle du Journal intime offre enfin deux cent soixante-trois fragments entièrement inédits. Ceux qui en font les frais, estimant cette proportion déjà considérable, m'ont obligé, pourla maintenir, à réduire d’un tiers le choix que j'avais fait, de préférence dans les années 1876 à 1881, parmi un grand nombre de pages qui me paraissaient toutes intéressantes à publier. Ces éliminations successives m'ont coûté bien des heures inquiètes et douloureuses. J'ai connu parfois les angoisses que Seriosa avait traversées, mais en hésitant là où elle décidait d'emblée et sans retour. La vérité psychologique et morale me contraignait de rompre avec les consignes qu’elle s’était imposées, au moins pour de brefs extraits que la sincérité désentravée d’Amiel n’eût pas désavoués. On connaissait assez le peintre de paysages, le critique religieux et littéraire, le psychologue des nationalités, l'architecte du monde de l'esprit : mais peut-être, pour mieux discerner l’homme dans le penseur, fallait-il entendre quelques-unes de ses confidences amères ou irritées sur la famille, la cité, la vie académique et l’enseignement, sur les relations féminines et les contraintes du célibat.
A propos des Fragments de 1883, on a parlé de
la maladie de l'idéal. Certains fragments inédits permettront de diagnostiquer la maladie de la pudeur. C’est toujours une force contrariée dans son expansion et qui se retourne sur l'être d'imagination, de pensée et de désirs, pour le tourmenter, le fouailler ou le ronger cruellement. Les premières manifestations et certains désordres de la puberté avaient rempli d’étonnement, puis d’appréhension, l’auteur du premier Journal, ce jeune homme de dix-huit ans, ardent, pur et vrai, jusqu’à troubler sa vision et paralyser sa volonté. Ce mal secret n’a jamais connu ni de longs répits ni de complète guérison. Voilà plus de cinquante ans qu’Amiel, en s’examinant lui-même, a prononcé le mot de « refoulement » et a analysé la symbolique des rêves. Dans cette longue souffrance, d’où il ne tira qu’une clairvoyance plus aiguë et un renoncement plus entier, il demeura généreux, héroïque et fier. Et dans cette lutte destructrice de toute joie de vivre, c’est l’esprit qui devait remporter les dernières victoires.
«Que vivre est difficile, ô mon cœur fatigué ! » n’est pas le suprême soupir du Journal intime, comme le ferait croire l’œuvre de ses premiers éditeurs. La fin d’Amiel, si elle ne ressemble pas au decrescendo, au lamento ralenti d’un ample morceau d’orgue, fut claire, noble et simple. Entre les crises qui l’étouffaient, il continua de suivre le train du monde et de nourrir sa pensée de fortes lectures. Il ressentit vivement les sollicitudes plus pressantes de l'amitié. « Aime et sois d'accord », c’est-à-dire accepte la loi
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universelle et donne ton cœur à tous ceux qui la subissent avec toi, cette maxime inscrite sur son
tombeau fut réellement la dernière raison de sa vie,
et la leçon de sa mort. On comprendra que j'aie voulu reproduire toute la fin authentique du manuscrit. Bien des années auparavant, comme il venait de perdre un ami cher et lointain, Amiel avait écrit : « Comme j'ai compris ce besoin ardent d’avoir les « dernières paroles, les derniers regards de ceux « qu’on a aimés! il semble qu’un mourant nous parle « d’outre-tombe. »
« Je n’ai jamais avoué mes peines profondes qu’à « mon Journal. » C’est peut-être ce simple aveu des mois tourmentés de 1868 qui ramène l’interminable confession à sa raison d’être essentielle et à son sens définitif. Car tout est peine pour un homme qui rêve toute la justice et toute la vérité, et le dialogue perpétuel, au dehors et au-dessus de l’agitation du monde, entre la conscience, la pensée et le cœur, ne serait en fin de compte que le passe-temps d’un exilé de l'idéal.
Le Journal ressemble trop à Amiel pour qu’on puisse le définir par une formule compréhensive et nette. Il oscille sans répit entre la tendance au complet, à la froide objectivité, et l’abandon lyrique. Tout ensemle, et toujours, livre de raison et livre de
passion. Dès qu’il a commencé d'écrire, Amiel s’est efforcé, sans doute, de s’affranchir d’une contemplation toute égotiste, d’un piétisme et d’un ascétisme fastidieux. De bonne heure, il a redouté les prestiges et les rançons fatales de l’introversion. Tantôt ami, tantôt ennemi, le Journal raconte dès lors une longue lutte et des réconciliations sans cesse renouvelées entre l’homme et l’écrivain intime. « Je commence « à me lasser de cette étude stérile et seulement « curieuse et à vouloir du profit, du progrès, de « l’action. L'office du miroir ne me suffit plus, je «.veux réaliser. L’intuition du bien qui ne mène pas « à l’héroïque effort est une forme de la lâcheté. » (Journal intime, 15 octobre 1850).
Il serait vain de décrire selon une courbe régulière la relation entre sa pensée et sa parole écrite : il n’y a pas d'évolution logique dans l’histoire morale d’Amiel, mais seulement un long effort, que n’interrompent que de brèves défaillances, vers les certitudes de l’absolu. Rien ne devait mieux soutenir cette constante aspiration que la confession de ses peines profondes, puisqu'elle lui rendait, jour après jour, la lumière intérieure si ce n’est la paix; et, aux heures les plus critiques, la paix si ce n’est la force; et, quand le cycle des années fut accompli, la force enfin de mourir en sage.
Arrivé aux deux tiers de sa carrière, comme le manuscrit comptait déjà quatre-vingt-seize cahiers, Amiel se pose à nouveau la question : « À quoi doit € servir le Journal intime? » Et il y répond par une
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