INTRODUCTION LV
note inscrite sur la couverture du quatre-vingt-dixseptième cahier, à la date du 23 mai 1869 : « 1° à « dégonfler son cœur; — 2° à s’apercevoir de sa vie; « — 3° à éclaircir sa pensée ; — 4° à intéresser la vieil- « lesse, si l’on doit parvenir à cet âge; — 5° à inté- « resser peut-être les amis auxquels on le léguera ; — « 6° à fournir peut-être quelques pensées utiles aux « amis inconnus qui existent dans le public. »
Il ne demandait donc plus à son confident de le morigéner, de le redresser. L'examen de conscience a perdu de sa rigueur critique. Il s’attarde aux curiosités de la vie intérieure, et même aux complaisances de la biographie. C’est Montaigne substitué à Pascal, comme il dit, c’est la psychologie substituée à la morale. L’égoïsme inévitable de ces entretiens quotidiens prend un caractère plus général et en quelque sorte impersonnel. Le Journal a accompli l'œuvre négative dont Amiel s’est longtemps déf endu. L'écrivain a détaché l’homme del’ambition créatrice, l’a dépris de l’action sociale. Que ce soit par l’âpreté de l’analyse intérieure, ou au contraire par l'attrait de la réflexion solitaire et du monologue sans frein ni fin, l'habitude du Journal détruit lentement le vouloir. « Disséquer son cœur comme tu le fais, c'est tuer « sa vie, écrivait-il autrefois. Éternel et téméraire « chimiste de toi-même, quand cesseras-tu de dis- « soudre tes sentiments par la curiosité? tu as déjà « réussi à te couper tout élan, à tarir toute sève, à « effaroucher tout instinct. » (Journal intime, 24 février 1851).
Ou bien, quand se détend la résistance, quand le courage s’abandonne : « Avec quel vif plaisir « je reviens à mon Journal après une journée de € Séparation, c’est comme un ami que l’on revoit. Il « me fait besoin et me repose. Je lui parle et il me « répond... C’est le livre des souvenirs, et l’heure où € je lui rends visite est l’heure du recueillement. » (Journal intime, 30 décembre 1851).
Toutes ces pages silencieuses « jalons du passé, « croix funéraires, pyramides de pierre, tiges qui « reverdissent, cailloux blancs et médailles », aident le pèlerin à retrouver la trace de ses pensées, de ses larmes et deses joies. Ou bien elles marquent les délivrances de ses anxiétés intérieures. Analysersa peine, en pénétrer la cause ou seulement la fixer dans des mots, c’est la dissiper et se calmer. La contemplation pure et impersonnelle, indifférente au vouloir et au désir, raméne le penseur à la loi universelle, au devoir et à Dieu. Peu à peu tout ce qui peut, de la réalité journalière, se dégager pour la conscience, se formuler pour l'esprit et prendre une figure dans l'imagination appartiendra au Journal. « Le but à lui assigner, c’est « de n’avoir aucun but particulier, mais de servir à « tout... Un peu de caprice n’y nuit pas, l’imprévu { n’y saurait être un défaut. Ainsi entendu, le Jour- « nal est le modèle des confidents, rêvé par les poètes { comiques et tragiques : il ne sait rien, est prêt à « tout, écoute admirablement, et pourtant sait con-
« soler, conseiller et gronder. » (Journal intime, 10 mai 1855).
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