INTRODUCTION LVII
Si le Journal a permis à Amiel de résister au monde qu’il sentait hostile, le danger était qu’il l’entraînât, année après année, jusqu'aux hautes régions de l'isolement moral, où l’âme ne rencontre plus que les tentations de l’orgueil. Mais il ne s’y attarda jamais. Une naturelle humilité et l’infatigable curiosité de la vie, qui se réveillait après chaque abdication, le ramenaïient au spectacle des choses et des idées. « Pour quelle raison continuer ce Journal? « parce que je suis seul. C’est mon dialogue, ma « société, mon compagnon, mon confident. C’est « aussi ma consolation, ma mémoire, mon souffre- « douleur, mon écho, le réservoir de mes expé- « riences intimes, mon itinéraire psychologique, ma « protection contre la rouille de la pensée, mon « prétexte à vivre, presque la seule chose utile que « je puisse laisser après moi. » (Journal intime, 20 septembre 1864).
Ce Journal donnera-t-il de son auteur une idée parfaitement juste? Pour y réussir, il faudrait s'étudier en philosophe et se peindre en artiste, ce qui gênerait la modestie et tournerait à une tâche ingrate et ridicule. En fait, celui qui l'écrit, en taisant ses bons mouvements et ses meilleurs moments, grossit ses torts et ses chagrins. Il pèche par omission et peint en noir, sansintention, mais par l’inégale répartition des lumières et des ombres. Ainsi les sermonnaires, les satiriques, les gazettes criminelles donnent une idée fausse d’une époque, en insistant sur le mal qu’elle contient... « Je suis un peu plus heureux, un peu
{ moins mauvais, un peu moins faible que ne le « dit et le croit mon Journal. » (Journal intime, 16 juin 1866).
Dorénavant les jugements qu’Amiel portera sur son œuvre, tandis qu’elle grandit en se nourrissant. de sa substance intellectuelle et morale, alterneront, jusqu’à la fin, entre la mélancolie désolée et le quiétisme débonnaire, entre la plainte et la gratitude. « Le rongement solitaire dérive de l'instinct de sui- « cide. Le Journal intime est la cage où l’on entre- « tient ce renard qui nous dévore le cœur, ce vautour « qui nous dépèce le foie. Le corrosif qui devait nous « servir à la critique des gens et des choses hors de « nous Se retourne ainsi contre nous; l’alchimiste a « laissé couler sur ses mains l’eau régale qui le brûle « jusqu’à l'os. » (Journal intime, 31 mars 1879). Mais du mal même, et c’est là l'expérience qu’atteste la longue méditation du penseur genevois, un bienfait pouvait naître : « Vivre c’est se guérir et se renou- « veler tous les jours, c’est aussi se retrouver et se « reconquérir. Le Journal nous remet en équilibre. « C’est une sorte de sommeil conscient, où, cessant « d'agir, de vouloir, de nous tendre, nous rentrons « dans l’ordre universel et nous cherchons la paix. € Nous échappons ainsi au fini. Le recueillement est « comme un bain de l’âme dans la contemplation et « le Journal n’est que le recueillement plume en « main. » (Journal intime, 28 janvier 1872).
L'homme s’est disséminé dans l’œuvre mais ne S'Y est point dissout, comme il paraît le croire et le
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