‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal Intime (volume 2)Chapitre 4 sur 46 · INTRODUCTION IX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION IX

telles sont donc les premières étapes de volonté par où passe l’auteur du Premier Journal.

Amiel ne se décida d’ailleurs pas à ce dialogue périodique avec lui-même sans hésitation, ni même sans résistance. De bonne heure il en pressentit le danger : « Il y a une certaine volupté à se faire des « moralités, à déclamer de beaux conseils, et une « sottemélancolie à sesentirincapabledeles suivre.» (Premier Journal, 14 octobre 1839). — « Ces jour- « naux sont une illusion. Ils ne renferment pas la « dixième partie de ce qu’on pense en une demi-heure « sur ce sujet. S'ils pouvaient seulement être une « table des matières, ce serait précieux. » (Premier « Journal, 13 octobre 1840).

Mais comment, d'autre part, quand onal’instinct, le besoin etlerêve du complet, consentir à rien perdre de soi-même, à se renouveler, se métamorphoser, à mourir tous les jours, pour renaître différent, sans cueillir les leçons de ces expériences successives? « Une idée qui me frappa, c’est celle-ci : « Chaque « jour nous laissons une partie de nous-mêmes en

.« chemin. Tout s’évanouit autour de nous, figures, « parents, concitoyens, les générations s’écoulent « en silence, tout tombe et s’en va, le monde nous « échappe, lesillusions se dissipent, nous assistons « à la perte de toutes choses, et ce n’est pas assez, « nous nous perdons nous-mêmes; nous sommes « aussi étrangers au moi qui a vécu, que si ce n’était « pasnous; ce que j’étais il y a quelques années, mes « plaisirs, mes sentiments, mes pensées, je ne le sais

« plus, mon corps a passé, mon âme a passé aussi, « le temps a tout emporté. J’assiste à ma métamor- « phose, je ne sais plus ce que j'étais, mes jouis- « sances d’énfantjene puis plusles comprendre, mes « observations, mes espérances, mes créations de « jeune homme, elles sont perdues; ce que j'avais « senti, ce que j'avais pensé (mon seul précieux « bagage), la conscience de mon ancienne existence, « je ne l'ai plus, c’est un passé englouti. Cette pensée € est d’une mélancolie sans égale. Elle rappelle le « mot du prince de Ligne : Si l'on se souvenait de { tout ce qu'on a observé ou appris dans sa vie, « on serait bien savant. Cette pensée suffirait à € faire tenir un journal assidu. » (Premier Journal, 8 octobre 1840).

Comme on le verra, dans son année d'Italie, peu ému par le spectacle des paysages, des architectures ou des œuvres d’art, mais constamment enclin à transposer toutes ses sensations sur le plan de la réflexion morale ou philosophique, ainsi, dès l’adolescence, il lui faut un acte de l'intelligence pour trouver de l’attrait, de l'intérêt aux choses. Il n’agira : Pas avant d’être maître du principe. Ce qui est, pour d’autres, récompense du travail, en est pour lui la condition. Il entrevoit d’abord la pluralité, son ambition tend à la connaissance totale, sa méthode instinctive d'apprendre est la synthèse.

Laissons-le parler, à la fin d’un de ses examens de lui-même, comme le Premier Journal en contient déjà plusieurs : « Je crois être bien doué, mais mon

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