Village près de Genève
Dans ces moments de tête à tête avec l'infini, quel autre aspect prend la vie! comme tout ce qui nous occupe, préoccupe, passionneetremplit, devient subitement à nos yeux, puéril, frivole et vain. Nous nous semblons des marionnettes qui jouons au sérieux une parade fantastique, et qui prenons des hochets pour des trésors. Comme alors tout est autre : la réalité paraît moins vraie quela fable et que l’art. Le but de tout ceci c'est le développement de l’âme, tout le reste ombre, prétexte, figure, symbole et rêve : l'âme est la seule réalité, le reste est la fantasmagorie sublime destinée à l’égayer et àla former. Berkeley paraît vrai, Fichte et Emerson aussi. Les contes de fée, les légendes, sont aussi directement vrais que l’histoire naturelle et plus encore, du moins emblêmes plus transparents. Immortelle, durable, seule parfaitement réelle est la conscience; le monde n’est qu’un feu d’artifice. La conscience est un univers, son soleil est l’amour.
Ah !jeretombe déjà dans la vie générale, objective de la pensée, elle me délivre (est-ce le mot?), non, elle me prive de la vie intime du sentiment. Le savant tue l’amoureux, la réflexion dissout la rêverie et brûle ses ailes délicates. — Voilà pour-quoi la science ne fait pas des hommes, elle en fait des entités, des abstractions; ah! sentons, vivons et n'analysons pas toujours. Soyons naïfs
avant d'être réfléchis. Donnons-nous avant de reprendre. Éprouvons avant d'étudier. Laissonsnous aller à la vie.
Enivrons-nous de poésie, Nos cœurs n’en aimeront que mieux!
Langueurs printanières, vous parlez d'amour.
Il est doux de partager sa vie pour la doubler. N’aurai-je donc jamais le cœur d’une femme pour m'y appuyer? un fils pour me faire revivre, un petit monde où je puisse laisser fleurir tout ce que je cache en moi? Je recule et redoute, crainte de briser mon rêve; j'ai tant mis sur cette carte que je n'ose la jouer. Rêvons encore...
Ne te violente pas toi-même et respecte en toi les oscillations du sentiment, c’est ta vie et ta nature : un plus sage que toiles a faites. Ne t’abandonne pas tout entier à l'instinct n1 à la volonté; l’un est une sirène, l’autre un despote. Ne sois ni l'esclave de tes impulsions et de tes sensations du moment, ni celui d’un plan abstrait et général. Sois ouvert à ce qu'apporte la vie, du dedans et du dehors, à l’imprévu; mais donne à ta vie l'unité, ramène l’imprévu dans les lignes de ton plan. Élève la nature à l'esprit et que l'esprit redevienne nature. C’est à cette condition que ton développement sera harmonieux et que la sérénité de l’Olympe, la paix du ciel pourront
rayonner sur ton front ; — toujours à condition que ta paix soit faite et que tu aies gravile calvaire.
(Après-midi). — Ne retrouverai-je pas quelques-unes de ces rêveries prodigieuses, comme j'en ai eu quelquefois : à l'aube, un jour de mon adolescence,assis dans les ruines du château de Faucigny; sous le soleil de midi, une fois dans la montagne, au-dessus de Lavey,couché au pied d’un arbre et visité par trois papillons; une nuit sur la grève sablonneuse de la mer du Nord, le dos sur la plage et le regard errant dans la voie lactée; — de ces rêveries grandioses, immortelles, cosmogoniques où l’on porte le monde dans son sein, où l’on touche aux étoiles, où l’on possède l'infini? Momentsdivins, heures d'extase où la pensée vole de monde en monde, pénètre la grande énigme, respire large, tranquille, profonde comme la respiration diurne de l'Océan, sereine et sans limites comme le firmament bleu ; visites de la muse UÜranie, qui trace autour du front de ceux qu’elle aime le nimbe phosphorescent de la puissance contemplative, et qui verse dans leur cœur l'ivresse tranquille dugénie, sinon son autorité; instants d’intuition irrésistible où l'on se sent grand comme l'univers et calme comme un Dieu? — Des sphères célestes jusqu'à la mousse ou au coquillage sur lequel je
reposais, la création entière m'était soumise, vivait en moi, et accomplissait son œuvre éternelle avec la régularité du Destin et l’ardeur passionnée de l'amour. Quelles heures, quels souvenirs! Les débris qui m'en restent suffisent à meremplirderespectet d'enthousiasme, comme des visites du Saint-Esprit. Et retomber de ces cimes aux horizons sans bornes, dans les ornières bourbeuses de la trivialité ! Quelle chute! Pauvre Moïse ! tu vis aussi onduler dans le lointain les coteaux ravissants de la terre promise, et tu dus étendre tes os fatigués dans une fosse creusée au désert. — Lequel de nous n’a sa Terre promise, son jour d’extase et sa fin dans l'exil? Que la vie réelle est donc une pâle contrefaçon de la vie entrevue, et combien ces éclairs flamboyants de notre jeunesse prophétique rendent plus terne le crépuscule de notre maussade et monotone
virilité !
Lancy, 29 avril 1852. — Étudié les progrès de nos lilas, de nos spirées, etc. Charmante surprise : l'épanouissement d’un des arbustes à petites feuilles, fleuri pendant la nuit à toutes ses extrémités, coquet, mignon et frais comme un bouquet de noces, avec toutes les grâces d’une demi-éclosion; que ces fleurettes blanches, dis-
crètement ouvertes comme des pensées du matin,
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et posées ere des abeilles ou des gouttes de rosée sur ce jeune feuillage délicat et d’un vert si virginal, avaient d’élégante et pudique beauté! Mère des merveilles, mystérieuse et tendre Nature, pourquoi ne vivons-nous pas en toi? Les poétiques flâäneurs de Tôpffer, Jules, Charles, tous ces sensibles amis et amants de la nature, ces observateurs ravis et éblouis revenaient à mon souvenir comme un reproche ou une leçon.
Le modeste jardin d’un presbytère; l'horizon étroit d'une mansarde contiennent autant d'enseignements qu'une bibliothèque pour qui sait regarder et attendre. Oui, nous sommes trop occupés, trop affairés, trop encombrés, trop actifs. Il faut savoir jeter par-dessus bord tout son bagage de soucis, de pédanterie et d'érudition, se refaire simple, enfant, vivre de l'heure du présent, reconnaissant, naïf et heureux. Oui, il faut savoir être oisif; dans l’inaction attentive et recueillie, notre âme efface ses plis, se détend, se déroule, renaît comme l'herbe foulée ou la haie émondée ou la feuille froissée, redevient naturelle, spontanée, sincère, originale; la rêverie, comme la rosée, rafraichit et retrempe le talent; source de joie et de pensées, elle accumule en se jouant, les matériaux et les images ; c’est le dimanche de la pensée; et qui sait si le repos de la flanerie n’est Pas aussi important et pas plus fécond que la
tension du travail. — La flânerie, si spirituellement chantée et vantée par Tôpffer, n’est pas seulement délicieuse mais utile. C’est un bain de santé qui rend l’élasticité au corps et à l’âme; c'est le signe et la fête de la liberté; c'estun banquet joyeux, le banquet du papillon qui lutine et butine dans les prés. Or l’âme aussi est un papillon.
Lancy,2 mai 1852 (dimanche). — Cette matinée lu l’épître de saint Jacques, le volume exégétique de Cellérier : sur cette épître, puis beaucoup de pensées de Pascal, après toutefois avoir passé plus d’une heure au Jardin, avec nos deux larronneaux. Je leur ai fait examiner de près les fleurs, arbrisseaux, les hannetons, les escargots, pour les exercer à l’observation, à l'admiration et à la bienveillance.
Quelle n’est pas l'importance des premiers dialogues dans la première enfance! Combien j'ai senti la sainteté de cette mission! Je ne l’aborde qu'avec une sorte de religieux effroi. L'mnocence et l’enfance sont sacrées. Le semeur qui jette le grain, le père qui jette la parole féconde, accomplissent un acte de pontife, et ne devraient le faire qu'avec religion, avec prière et gravité, car
1. Jacob-Élysée Cellérier, professeur de théologie à l’Académie de Genève, né en 1785, mort en 1862.
ils travaillent au règne de Dieu. Toute semaille est une chose mystérieuse, qu’elle tombe dans le sol ou dans les âmes. L'homme est un colon; toute son œuvre à le bien prendre est de développer la vie, de la semer partout; c’est la tâche de l’humanité, et cette tâche est céleste. L’'influence d’un mot dit à son heure est incalculable. Nous oublions trop que la parole est une révélation, un ensemencement{sermo-serere).O le langage ! quelle chose profonde! mais nous sommes obtus, parce que nous sommes matériels et matérialistes. Nous voyons les pierres et les arbres, nous ne distinguons pas les armées des idées invisibles qui peuplent l’air et battent perpétuellement de l'aile autour de chacun de nous!
3 mai 1852. — Les hommes, comme le costume masculin, sont vulgaires, laids ou uniformes dans toutes les classes; ce sont les femmes qui, comme la flore des montagnes, indiquent avec la précision la plus caractéristique la gradation des zones Superposées de la société. La hiérarchie morale se marque ostensiblement et visiblement dans l’un des sexes, elle estconfuse dans l’autre. Chezles femmes, ellea la régularité des moyennes et de la nature; chez les hommes elle a les bizarreries imprévues de la liberté. C’est que l’homme se fait plutôt lui-même par sa volonté et que la
femme est façonnée par sa destinée; que l’un modifie les circonstances avec son énergie, et que l’autre les subit et les reflète dans sa douceur; bref que la femme est plutôt genre et l’homme individu.
6 mai 1852. — Chose curieuse, les femmes sont à la fois le sexe le plus un et le plus différent; le plus un au point de vue moral, le plus différent au point de vue social; confrérie dans le premier cas, hiérarchie dans le second. Tous les degrés de culture et de condition se marquent nettement dans leur extérieur, leurs manières et leurs goûts; la fraternité intérieure se retrouve dans leurs sentiments, leurs instincts et leurs désirs. Le sexe féminin représente ainsi l’égalité naturelle, et l'inégalité historique; il maintient l’unité de l’espèce et sépare les catégories de la société. La femme a donc une mission essentiellement conservatrice; elle conserve d’un côté l’œuvre de Dieu, ce qu’il y a de permanent dans l’homme, ce qu’il y a en lui de beau, de grand, d'humain; elle conserve d'autre part ce qui est l’œuvre des circonstances, les usages, les ridicules, les préjugés, les petitesses, c’est-à-dire le bon et le mauvais, le sérieux et le frivole. Que voulez-vous? Acceptez la fumée, si vous voulez le feu. C’est ici une loi providentielle, bonne par
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conséquent. — La femme est la tradition, comme l’homme est le progrès; et sans eux, point de vie. L'histoire, comme tout ce qui a vie, est le produit des deux forces : si son père est le progrès, la tradition est sa mère. À chaque sexe son lot dans l’œuvre commune dela race.
Lancy, 14 mai 1852. — Hier, je faisais la philosophie de la joie, de l’allégresse, de la jeunesse, du printemps qui sourit et des roses qui enivrent; je prêchais la force, et j'oubliais que c'était un dithyrambe à la bonne chance; qu’affligé et éprouvé comme les deux amis avec lesquels je me promenais, j'aurais raisonné et parlé comme eux.
Nos systèmes, comme on l’a dit, sont l’expression de notre caractère ou la théorie de notre situation. C’est-à-dire que nous aimons à croire acquis ce qui est donné, que nous prenons notre nature pour notre ouvrage et notre lot pour notre conquête : illusion née de la vanité et aussi du besoin de liberté; nous répugnons à être le produit des circonstances ou l’épanouissement d’un germe intérieur; et cependant nous avons tout reçu, et la part vraiment à nous est bien petite, car
. c’est surtout la négation, la résistance, les fautes
et les torts qui forment cette part. Nous recevons tout, la vie et le bonheur, mais la manière dont
nous le recevons, voilà ce qui nous reste. Recevons avec confiance, sans rougeur, sans anxiété ; acceptons de Dieu aussi notre nature, ayons pour elle charité, fermeté, intérêt; n'acceptons pas le mal et la maladie en nous, mais acceptons-nous malgré la maladie et le mal. Et ne craignons pas la joie pure; Dieu est bon et ce qu'il fait est bien fait. — Résignons-nous àtout, même au bonheur; parfumons par l’encens de la prière les sentiers épineux de l'épreuve et les chemins fleuris de la félicité. L'homme vraiment saint, a dit un mystique, Boehme ou Angelus, conserverait la fraîcheur du ciel même dans les flammes de l'enfer. La paix de la conscience, voilà le diamant incorruptible que rien d’extérieur ne peut entamer. — Si cela ne paraissait un sauvage et impitoyable paradoxe, je dirais : La souffrance est de notre faute; la sainteté est sereine. L’apôtre a osé dire : Soyez toujours joyeux!
Vu le premier ver luisant de la saison, dans le gazon au bord du petit chemin tournant qui descend de Lancy vers la ville. Il rampait furtivement sous l'herbe, commeune pensée timide ou un talent naissant.
17 juin 1852. — Tous les despotismes ont un instinct supérieur et divinatoire de ce qui
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entretient l'indépendance et la dignité humaines, et il est curieux de voir nos radicaux entendre l’école tout comme le prince-président, et l’enseignement réaliste servir partout à étouffer sous les faits la liberté d'examen portée sur les questions morales. Le matérialisme est la doctrine auxiliaire de toute tyrannie d’un seul ou des masses. Écraser l’homme spirituel, moral, général, humain si l’on peut dire, en le spécialisant; créer des rouages de la grande machine sociale et non plus des êtres complets, leur donner pour centre la société et non la conscience, asservir l’âme aux choses, dépersonnaliser l’homme, c’est la tendance dominante à notre époque. Atomisme moral et unité sociale, substitution des lois de la matière morte (gravitation, nombre, masse) aux lois de la nature morale (persuasion, adhésion, foi); l'égalité, principe du médiocre, devenant dogme; l'unité par l’uniformité (catholicisme de la démocratie mal entendue); le nombre devenant raison; toujours la quantité au lieu de la qualité; la liberté négative qui n’a aucune règle en soi, et ne rencontre de limite que dans la force, prenant partout la place de la liberté positive, qui est la possession d’une règle intérieure, d’une autorité et d’un frein moraux : c’est le dilemme posé par Vinet : socialisme et individualisme. — Je
dirais plus volontiers c’est l’antagonisme éternel entre la lettre et l’esprit, entre la forme et le fond, entre l'extérieur et l’intérieur, entre l'apparence et la réalité, qui se retrouve dans la conception de toute chose et de toute idée. Le matérialisme épaissit et pétrifie tout, rend toute chose grossière et toute vérité fausse. Il y a un matérialisme religieux, politique, etc., qui gâte tout ce qu'il touche, liberté, unité, égalité, individualité. Ainsi, il y a deux manières d’entendre la démocratie.
Pour en revenir au point de départ, le béotisme imminent ou plutôt le réalisme grossier contre lequel notre enseignement a une lutte à soutenir, n’est pas un phénomène momentané et personnel, mais une tendance de l’époque, et une inclination de notre esprit national dégénéré. Ce qui est vraiment menacé c’est la liberté morale, c’est la conscience, c’est la noblesse même de l'homme, c’est le respect de l’âme. Défendre l’âme, ses intérêts, ses droits, sa dignité. c'est le devoir le plus pressant pour quiconque voit le danger; défendre l'humanité dans l’homme, c’est ce que doivent faire l'écrivain, le pasteur, l'instituteur, le philosophe. L'homme : l'homme vrai, l'homme idéal : telle doit être leur devise, leur mot d'ordre, leur cri de ralliement. Guerre à ce qui l’avilit, le diminue, l’entrave, le dénature :
protection à ce qui le fortifie, l’ennoblit, l’élève ! La pierre de touche de tout système religieux ou politique, ou pédagogique, c’est l’homme qu'il forme, l'individu qui sort de ses mains. Si le système nuit à l'intelligence, il est mauvais: s’il nuit au caractère, il est vicieux; s’il nuit à la conscience, il est criminel.
20 juillet 1852. — Marc Monnier a passé chez moi la matinée. Nous avons parlé d’Allemagne, de Paris, de voyage, de Hégel, du présent et de l'avenir. C’est toujours le même garçon, souple, fort, aisé, heureux, plein de verve, de ressort, de gaieté et d'imagination, avec son étoile et son balancier, son goût sûr et sa facilité féconde. Je ne serais pas une semaine avec lui, sans redevenir poète ou au moins écrivain. Il ira en octobre s’établir à Paris. Il a dix ans de plus que son âge. Nous avons parlé de la Revue suisse et de mes projets. Je l’ai accompagné jusqu’à Carouge. Voilà bien « l’heureux du siècle », titre que je mérite peu, quoiqu’on me l'ait donné. Aujourd’hui surtout j'étais triste.
Lancy, 12 août 1852. — Chaque sphère de l'être tend à une sphère plus élevée et en a déjà des révélations et des pressentiments. L'idéal, sous toutes ses formes, est l’anticipation sym-
bolique d’une existence supérieure à la nôtre, à laquelle nous tendons. Comme les volcans nous apportent les secrets de l'intérieur du globe, l'inspiration, l'enthousiasme, l’extase sont des explosions passagères du monde intérieur de l'âme. La vie humaine n’est que l’avènement à la vie spirituelle, et il y a encore des degrés innombrables soit dans l’une, soit dans l’autre. Ainsi veille et prie, disciple de la vie, chrysalide d’un ange, prépare ton éclosion future, car l'ascension divine n’est qu’une série de métamorphoses de plus en plus éthérées, où chaque phase, résultat des précédentes, est la condition de celles qui la suivent. La vie divine est une série de morts successives où l’esprit rejette ses imperfections et ses symboles et cède à l'attraction croissante du centre de gravitation ineffable, du soleil de l'intelligence et de l'amour. Les esprits créés, qui reconnaissent leur mission, tendent à former des constellations et des voies lactées dans l'empyrée de la divinité; en devenant des dieux, ils entourent d’une cour étincelante et incommensurable le trône du souverain. Leur grandeur, voilà leur hommage. Leur divinité d'investiture est la couronne la plus éclatante de Dieu. Dieu est le père des esprits; la vassalité de l'amour, telle est la constitution du royaume
éternel.
13 août 1852 (midi). — J'ai passé toute la matinée dans une méditation profonde. Quels voyages et quels coups d’ailes! J'ai repris le problème de Mejnour et de Zanonï! : Quelle est la vraie vie? Parcouru, sondé, traversé dansses trois dimensions la science universelle, franchi tout le temps, tout l’espace, revu les mystères, initiations, évocations, invocations, de toute espèce. Décrit des cercles autour de toute activité, de toute individualité. Je me sentais une sorte d’ubiquité, de clairvoyance et de puissance intellectuelle extraordinaires. J'ai reconquis autour de moi l’espace, l'horizon, l’éther spirituels... Le résultat a été celui-ci : j'ai reproduit, avec l’intensité du rêve, à peu près la vie dans laquelle a dû être plongé Bulwer, lorsqu'il écrivit son livre; puis après m'y être dilaté, agrandi, retrouvé, J'ai aussi tracé mon cercle autour, je m'en suis dégagé, je m'y suis senti à l’étroit. Je suis repassé de Plotin à Jésus-Christ, et de Tyane à Nazareth. Ce sont des matinées où l’on vit des siècles, et des siècles d'humanité, car on revoit, ressent et reproduit ce qui a fait vivre et mourir des races et des religions, des civilisations et des divini-
tés. — J'ai été presque étonnéde ne pasmeretrouver en cheveux blancs.
1. Mejnour et Zanoni, personnages d’un roman symbolique de E.-L. Bulwer, Zanoni (Londres, 1840).
23 août 1852. — Des visiteurs m'ont pris mon après-midi, d’abord deux de mes étudiants, LEE puis Marc Monnier et Victor Cherbuliez, avec lesquels nousavonsdiscouru del’Allemagne, de Molière, de Shakespeare, du style des écrivains français, et joué beaucoup de parties de boules. Cherbuliez a gagné, il est plus rose, plus jeune, plus gai, son œil est doux et fin, son front haut et méditatif, sa bouche malicieuse, sa voix seule est un peu vieille et cassée; c’est un garçon bien distingué. Ces deux gars si bien doués, si pleins d’entrain, de zèle, d'espérance m'ont rendu mélancolique. D'ailleurs je n’ai jamais été familier avec Victor : il est trop réservé, trop circonspect et trop malin pour cela. Une pensée involontaire me poursuivait.
Lancy, 27 septembre 1852(10 h. du matin).
— À cette heure, j'accomplis ma trente et unième
Sois pur, constant, fidèle à toi-même, maître de tes instincts, énergique, crois en toi,n’attends pas l’approbation, la sympathie, la reconnaissance des autres. Songe que tu as une œuvre à faire, que le temps perdu est un vol fait à Dieu, que le découragement est une faiblesse, et que la seule paix, c’est la paix de la conscience, qu’obtiennent seuls le courage et le dévouement. —
Sois dévoué à ta famille, à tes amis, à ta patrie, à tous les hommes; lutte contre ton inconstance et ta faiblesse de femme; sois courageux, sois fort, sois homme enfin.
Sois le champion de la vérité, défends l'âme et la liberté, aide à l’enfantement de l'humanité nouvelle, de la société future, ne désespère ni de toi-même ni des autres, aime, crois, travaille, combats, espère. — Ne te laisse pas séduire par les bagatelles, les minuties, les oripeaux, les coquillages de la route. N'oublie pas ton but, ceins tes reins, concentre tes forces, simplifie ta vie, rassemble tes volontés, noue ton faisceau, économise non ton cœur, mais ton temps et tes heures. L'heure de la dispersion, des rêveries à travers champs est passée. Laisse à l’adolescence celte course échevelée et joyeuse, cette poursuite de toutes les fleurs. Il s’agit maintenant de moissonner, de lier sa gerbe, de donner ses fruits...
Le plus beau poème c’est la vie, la vie qui se lit tout en se composant, où la verve et la conscience s’allient et s’entr’aident, la vie qui se sait microcosme et qui joue devant Dieu la répétition en miniature du poème universel et divin. — Oui, sois homme, c’est-à-dire sois Nature, sois Esprit, sois image de Dieu, sois ce qu'il y a de plus grand, de plus beau, de plus élevé dans toutes les sphères de l’être, sois une idée et une
volonté infinie, une reproduction du grand Tout. Et sois tout en n'étant rien, en t’effaçant, en laissant entrer Dieu en toi comme l'air dans un espace vide, en réduisant ton moi égoïste à n’être que le contenant de l'essence divine. Sois humble, recueilli, silencieux, pour entendre au fond de toi-même la voix subtile et profonde; sois spirituel et pur pour entrer en communion avec l'esprit pur. Retire-toi souvent dans le dernier sanctuaire de ton intime conscience, rentre dans ta ponctualité d'atome pour t'affranchir de l’espace, du temps, de la matière, des tentations, de la dispersion, pour échapper à tes organes, à ta propre vie, c'est-à-dire meurs souvent, et interroge-toi en face de cette mort, comme préparation à la dernière mort. Celui qui peut sans frémir envisager cécité, surdité, paralysie, maladie, trahison, misère, — celui qui peut, sans trembler, comparaître en face delaJusticesouveraine, celui-là seul peut se dire préparé à la mort partielle ou totale. Combien j'en suis loin, et que mon cœur est loin de ce stoïcisme! Mais au moins se détacher de tout ce qui peut nous être enlevé, tout accepter comme un prêt et un don, et ne tenir qu'à l’impérissable, c’est ce qu'il faut essayer. — Croire en un Dieu bon, paternel, éducateur, qui mesure le vent à la brebis tondue, qui ne punit que par nécessité et ne prive qu'à
regret : cette pensée ou plutôt cette conviction donne du courage et de la sécurité. Oh! que nous avons besoin d'amour, de tendresse, d'affection, de bonté, et que nous sommes vulnérables, nous fils de Dieu, nous, immortels et souverains!
Forts comme le monde, ou faibles comme le vermisseau, suivant que nous représentons Dieu ou que nous ne représentons que nous-mêmes, que nous nous appuyons sur l’Être ou que nous sommes seuls.
Le point de vue religieux, d’une religion active et morale, spirituelle et profonde, donne seul à la vie toute sa dignité et toute son énergie. Il rend invulnérable et invincible. Le baptême spirituel est la véritable eau du Styx : nulle arme terrestre ne peut blesser à mort, nulle résistance ne peut lasser celui qui a été trempé dans son onde. On ne peut vaincre la terre qu’au nom du ciel. Tous les biens furent donnés par-dessus à celui qui ne voulut que la sagesse. C’est quand on est désintéressé qu’on est le plus fort, et le . monde est aux pieds de celui qu'il ne peut séduire. Pourquoi ? parce que l'esprit est maître de la matière et que le monde appartient à Dieu. — « Prenez courage, a dit une voix céleste, j'ai vaincu le monde. »
Merci, loisir; merci, retraite; merci, Providence! j'ai pu rentrer en moi, j'ai pu donner
audience à mon bon ange. Je me suis retrempé dans le sentiment de ma vocation, de mon devoir, dans le ressouvenir de ma faiblesse. Allons, année nouvelle, apporte ce que tu voudras, mais ne m'emporte pas la paix, laisse-moi la clarté de la conscience, et l’espoir en Dieu!
Seigneur, prête ta force aux faibles de bonne volonté! (Midi.)
Lancy, 31 octobre 1852.— Promenade d’une demi-heure au jardin par une fine pluie. — Paysage d'automne. Ciel tendu de gris et plissé de diverses nuances, brouillards traïnant sur les montagnes de l'horizon; nature mélancolique, les feuilles tombaient de tout côté comme les dernières illusions de la jeunesse sous les larmes de chagrins incurables. Nichée d'oiseaux babillards s’effarouchant dans les bosquets et s’ébattant sous les branchages comme des écoliers entassés et cachés dans quelque pavillon. Le sol jonché de feuilles brunes, jaunes et rougeâtres; les arbres à demi dépouillés, les uns plus, les autres moins, fripés de roux, de citron, d’amarante (ordre de dépouillement: catalpa, mûrier,acacia, platane, noyer, tilleul,ormeau, lilas) ; les massifs et buissons rougissants; quelques fleurs encore : roses, béquettes, capucines, dahlias rouges, blancs, jaunes, panachés, égouttant
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leurs pétales, des pétunias flétris, des mésembryothemum auriche incarnat, et dont le feuillage en couronne éclipse par ses teintes mauves et roses les fleurs mignonnettes; maïs desséchés, champs nus, haies appauvries. — Le sapin, seul vigoureux, vert, stoïque au milieu de cette phtisie universelle, éternelle jeunesse bravant le déclin. — Tous ces innombrables et merveilleux symboles que les formes, les couleurs, les végétaux, les êtres vivants, la terre et le ciel fournissent à toute heure à l’œil qui sait les voir, m'apparaissaient charmants et saisissants. J'avais la baguette poétique et n'avais qu’à toucher un phénomène pour qu'il me racontât sa signification morale. J'avais aussi la curiosité scienü- : fique, j'enregistrais et questionnais : pourquoi le rouge domine ? ce qui fait durer inégalement les feuilles? etc., etc.
Un paysage quelconque est un état de l’âme, et qui lit dans tous deux est émerveillé de retrouver la similitude dans chaque détail. La vraie poésie est plus vraie que la science, parce qu'elle est synthétique et saisit dès l'abord ce que la combinaison de toutes les sciences pourra tout au plus atteindre une fois comme résultat. L'âme de la nature est devinée par le poète, le savant ne sert qu'à accumuler les matériaux pour sa démonstration. L'un reste dans l’ensemble, le
second vit dans une région particulière. L'un est concret, l’autre abstrait. |
L'âme du monde est plus ouverte et intelligible que l’âme individuelle; elle a plus d'espace, de temps et de force pour sa manifestation.
6 novembre 1852. — Je suis susceptible encore de toutes les passions, car je les ai toutes en moi; dompteur de bêtes féroces, je les tiens en cage et en laisse, mais je les entends parfois gronder. J'ai étouffé plus d’un amour naissant. Pourquoi? parce qu'avec cette sûreté prophétique de l'intuition morale, je les sentais peu viables et moins durables que moi. Je les ai étouffés au profit futur de l'affection définitive. Les amours des sens, de l’imagination, de la sensibilité, je les ai pénétrés et rejetés, je voulais l'amour central et profond. J'y crois encore, et tant pis pour l'honneur du sexe féminin, si j'ai tort. Je ne veux pas de ces passions de paille qui éblouissent, consument ou dessèchent; j'appelle, j'attends et j'espère encore le grand, le saint, le grave et sérieux amour qui vit par toutes les fibres et par toutes les puissances de l’âme. Toute femme qui ne le comprend pas n’est pas digne de moi. Et si je dois rester seul, j'aime mieux emporter mon espérance el mon rêve que de mésallier mon âme.
8 novembre 1852. — La responsabilité est mon cauchemar invisible. Souffrir par sa faute est un tourment de damné, car le ridicule y envenime la douleur, et le pire des ridicules, celui d’avoir honte de soi à ses propres yeux. Je n’ai de force et d'énergie que contre les maux venus du dehors, mais un mal irréparable, fait par moi, une résiliation pour la vie, de mon repos, de ma liberté, cette seule pensée me rend déjà fou. — J’expie mon privilège. Mon privilège, c’est d’assister au drame de ma vie, d’avoir conscience de la tragi-comédie de ma propre destinée, et plus que cela d’avoir le secret du tragi-comique lui-même, c’est-à-dire de ne pouvoir prendre mes illusions au sérieux, de me voir pour ainsi dire de la salle sur la scène, d’outretombe dans l'existence, et de devoir feindre un intérêt particulier pour mon rôle individuel, tandis que je vis dans la confidence du poète qui se joue de tous ces agents si importants, et qui sait tout ce qu’ils ne savent pas. C’est une position bizarre, et qui devient cruelle, quand la douleur m'oblige à rentrer dans mon petit rôle, auquel elle me lie authentiquement, et m’avertit que je m'émancipe trop en me croyant, après mes causeries avec le poète, dispensé de reprendre mon modeste emploi de valet dans la pièce. — Shakespeare a dû éprouver souvent ce sentiment,
et Hamlet, je crois, doit l’exprimer quelque part. C’est une Doppelgängerei tout allemande, et qui explique le dégoût de la vie réelle et la répugnance pour la vie publique si communs aux penseurs de la Germanie. Il y a comme une dégradation, une déchéance gnostique, à replier ses ailes de génie et à rentrer dans sa coque grossière de simple particulier. — Sans la douleur, qui est la ficelle de ce hardi cerf-volant, ou le cordon ombilical par lequel cette pensée sublime est rattachée à son humanité, l’homme s’élèverait trop vite et trop haut, et les individus d'élite seraient perdus pour l’espèce, comme des ballons qui, sans la gravitation, ne reviendraient plus de l’empyrée.
Commentdoncretrouverlecouragede l’action?
En laissant revenir un peu l’inconscience, la spontanéité, l'instinct, qui rattache à la terre et qui dicte le bien relatif et l’utile.
En croyant plus pratiquement à la Providence qui pardonne et permet de réparer.
En acceptant plus naïvement et plus simplement la condition humaine, redoutant moins la peine, calculant moins, espérant plus; c’est-àdire diminuant, avec la clairvoyance, la responsabilité, et avec la responsabilité, la timidité.
En acquérant plus d'expérience par les pertes et les leçons.
10 novembre 1852. — En m'éveillant, senti toute la grandeur des dieux de l’Olympe hellénique, et pris en pitié les clabauderies barbares des ignorants qui les ont traités en mauvais joujoux. J'en ai compris la noblesse, la profondeur idéale, et j'ai été grec pendant une heure, avec piété. — Comment la plus belle des races humaines se serait-elle avilie dans ses divinités? Tels hommes, tels dieux. Cette seule réflexion devrait déjà rendre modeste...
Lamythologie grecque est la religion de l'idéal. Chaque être, grand ou petit, ville ou individu, porte en soi sans le savoir une idée, son idée. La dégager, la reconnaître, la fixer, c’est avoir trouvé le phare, la religion, le dieu de cette vie particulière. Le dieu de chaque existence est l'idéal gravé en elle. Chaque vie n’a donc qu’un dieu.
Combien n’avons-nous pas à apprendre des Grecs, ces immortels aïeux! Et comme ils ont mieux résolu leur problème que nous! — Leur homme n’était pas le nôtre, mais comme ils ont mieux révéré, cultivé, anobli l’homme qu'ils connaissaient! — A mille égards encore, nous sommes auprès d’eux des barbares, comme me le disait, en soupirant, Béranger en 1843. — Barbares en éducation, en éloquence, en vie publique, en poésie, en fait d'art, etc. Il nous faut des millions d'hommes pour en produire quelques-uns
d'élite; un millier suffisait en Grèce. Si la mesure d’une civilisation est le nombre d'hommes accomplis qu’elle produit, nous sommes encore loin de ce peuple modèle. Les esclaves ne sont plus au-dessous de nous, mais ils sont parmi nous. La barbarie n’est plus aux frontières, elle vit avec nous porte à porte. Nous portons en nous de beaucoup plus grandes choses, mais nous sommes bien plus petits. C’est un résultat bien bizarre : la civilisation objective a créé de grands hommes en ne le cherchant pas; la civilisation subjective en crée de mesquins et incomplets, tout au contraire de son vœu et de sa mission. Les choses deviennent majestueuses, mais l’homme diminue. Pourquoi donc?
1. Nous avons trop de sang barbare et grossier dans les veines. Manquons d'harmonie, de mesure et de grâce.
2. Le christianisme, en brisant l’homme en extérieur et intérieur, le monde en terre et ciel, en enfer et paradis, a décomposé l’unité humaine, ilest vrai pour la reconstruire plus profonde et plus vraie; mais la chrétienté n’a pas encore digéré ce levain puissant. Elle n’a pas encoré conquis la vraie humanité; elle vit encore sous l’antinomie du péché et de la grâce, d’ici-bas et de là-haut. — Elle n’a pas pénétré dans tout le cœur de Jésus; elle est encore dans le narthex
de la pénitence; elle n’est pas réconciliée, et même les Églises portent encore la livrée de la domesticité et n’ont pas la joie des filles de Dieu, baptisées du Saint-Esprit.