Mauvaise et sotte éducation, qui ne déve
loppe pas tout l’homme.
5. Le problème de la misère. — Nous avons aboli l'esclavage, mais sans avoir résolu la question du travail. En droit, il n’y a plus d’esclaves, en fait, il y en a. Et tant que la majorité des hommes n’est pas libre, on ne peut concevoir l’homme libre, on ne peut même bien le réaliser. Voilà suffisamment de causes.
12 novembre 1852.— L'été de la Saint-Martin continue, et les journées commencent toutes par le brouillard. Couru un petit quart d'heure autour du jardin pour gagner souplesse et chaleur. Admiré les derniers boutons de rose, les gaufrures élégantes des feuilles de fraisier brodées de givre et surtout les ravissantes tentures d’arachnés villageoises, suspendues dans les branches vertes des sapins, petits salons de bal pour des fées légères comme des rayons de lune, tapissés de poudre de perles, que mille résilles de cordages tout tremblants de rosée retenaient par en haut comme les colliers d’un lustre et par
en bas comme les ancres d’un vaisseau. Ces petits édifices aériens avaient toute la légèreté fantastique des Elfes et la fraîcheur vaporeuse de l’aurore. Ils m'ont fait revoir la poésie septentrionale, j'ai senti comme un souffle de la Suède, de l'Islande et de la Calédonie. Frithiof et l'Edda, Ossian et les Hébrides, tout ce monde de la froidure et du brouillard, des génies et des rêéveries, où la chaleur ne vient pas du soleil, mais du cœur, où l’homme est plus en relief que la nature; ce monde chaste, vigoureux, où la volonté joue plus de rôle que la sensation, la pensée plus que l'instinct, — bref la poésie romantique, germanique et du Nord s’éveilla de proche en proche dans mes souvenirs et ma sÿympathie. Poésie fortifiante, d'effet moral tonique. Singulier charme de l'imagination : une brindille de sapin et quelques fils d’araignée peuvent faire revivre pour elle des pays, des époques et des nations.
(Même jour.) — Terminé la veillée par une lecture littéraire. Quelques morceaux de la Chrestomathie française, et la remarquable lettre de Vinet, en tête du second volume, m'ont fait passer une ou deux heures charmantes. Cette lettre m'a frappé, il me semblait que je l’écrivais moi-même. Je n'ai jamais senti comme
aujourd'hui ma parenté d’esprit avec Vinet, le psychologue moraliste, le critique devin et juge. Je crois que je pourrais le continuer, car ma plus visible aptitude est de même nature et peut-être pas de moindre degré. Il me semble même avoir des ressources, une étendue et un horizon peutêtre plus grands. Mes voyages, la variété de mes études, la foule des choses et des hommes avec lesquels j'ai été en contact, en ont tout le mérite. Une vocation moins nette et moins constante, une vie moins dévouée au devoir, mais une même aptitude, un talent de même genre, une culture plus large et une flexibilité peut-être supérieure : tels seraient les éléments d’une comparaison. Comme chrétien, je lui serai toujours inférieur ; comme penseur, je serais heureux d’arriver à être son égal; comme écrivain, je puis espérer peutêtre davantage.
L'homme restera un modèle; sa philosophie, sa théologie, son esthétique, Bréf son œuvre objective seront ou sont dépassées sur tous les points. Vinet est une grande âme et un beau talent, mais pas assez bien servi par les circonstances; une personnalité digne de toute vénération, un grand homme de bien et un écrivain d'élite, mais pas encore un grand homme ni un grand écrivain. Il a profondeur et pureté, mais non grandeur. Il est trop méditation, réflexion,
et pas assez puissance. Il est trop raffiné, subtil, analytique, trop ingénieux, il a trop de pensée de détail et pas assez de veine, d’éloquence, d'imagination, de chaleur, d’ampleur. La casuistique de conscience, la casuistique grammaticale, l'éternelle suspicion du moi, le perpétuel examen moral, expliquent son talent et ses limites. II manque de flamme, de mouvement, de popularité, d'entraînement; l’individualisme, qui est son titre de gloire, est aussi la cause de sa faiblesse. On retrouve toujours chez lui le solitaire et l’ascète. Sa pensée est en chapelle et s’éprouve continuellement elle-même. De là cet air de scrupule, d’anxiété, de discrétion qui caractérise le ton de son style. Énergie morale, mais délicatesse trop grande; finesse d'organisation, mais petite santé, pour ainsi dire : voilà ce qu'on y sent. Toute la force est reployée sur elle-même, contre elle-même, si j'ose créer le mot : réflexivité trop constante, tel est l’éloge ou le reproche à lui adresser. — Plus de spontanéité, c'est-àdire d’élan dans son allure; plus d’objectivité, c’est-à-dire de corps autour de son esprit, et de cercles de vie autour de son cercle individuel : voilà ce qu’il laisse à désirer et ce dont la présence ferait de son style, si riche de substance et si plein d'idées, un grand style. Vinet, c’est l'homme et l'écrivain conscience. — Heureuses
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la littérature et la société qui posséderaient deux ou trois individus pareils!
16 novembre 1852 (cinq heures du matin).
— Je me réveille aujourd’hui trois heures seulement plus tard que je m'endormais hier. L’équilibre s’est rétabli par la bascule. Mais quelles sensations diverses, en dépit de toutes les ressemblances apparentes! Comme la lampe du soir éclaire un autre homme que la lampe du matin! Et que l'état de veille est différent s’il finit la journée ou s’il la commence! — La veille tardive c'est l'excitation, l'expansion, l’imagination, l’âme dans sa multiplicité et sa vivacité; la veille matinale c’est le calme, la méditation,
la concentration, l’âme dans sa simplicité et son .
recueillement. L’une est chaleur, l’autre est fraicheur. Dans l’une on produit, dans l’autre on reçoit. Dans la première on vit; dans la seconde on se sent vivre. — J'entends mon cœur et ma montre marquer la fuite des secondes, et dans le lointain résonne le bruit sourd des fléaux des batteurs de grange. C’est l’heure où l’âme écoute, l'heure de la prière et des hautes pensées, l’heure de l'infini et de l'éternel, et c’est avec une parfaite sagesse psychologique que la voix du muezzin, les cloches de tous les couvents et les appels divers de tous les cultes invitent, à cette heure
matinale, l’homme à s’élever à Dieu. À ce moment la voix de la conscience parle seule, plus tard d’autres voix s’éveillent à leur tour. Vie éternelle (profondeur), vie particulière (activité), vie universelle (étendue), j'ai eu raison, c’est bien le rythme régulier de la journée entre deux sommeils, c’est-à-dire de la vie consciente, spirituelle et responsable. Retrancher l’une des périodes est une mutilation. Étendre tour à tour l’une sur les deux autres est un droit et souvent un devoir.
17 novembre 1852. — ... Le jour vient; il estsix heures trois quarts. Entre la lumière froide du jour qui traverse la vapeur des carreaux et la lumière chaude de la lampe qui reluit sur mon papier, il n’y a qu’un rideau léger et transparent. Lutte curieuse et symbolique : c’est le cœur, tranquille dans la solitude et le recueillement, que vient assaillir le monde extérieur, pour l’arracher à sa paix, lui imposer devoirs, ennuis, dispersion tout au moins. On vivait tout en soi, il faut vivre au dehors! Voici le jour, il faut mentir, disait Delphine dans sa belle poésie de La Nuit : mot de femme. Nous dirons : Voici le jour, il faut agir. — Nuit, jour; solitude, société; vérité, mensonge, telle est l'équation de la Parisienne. Je dirai : la lampe et le jour, c’est le
moi et le non-moi, le calme et le mouvement, la méditation et l’action, la conscience et la volonté. — Tirons le rideau, lampe éteins-toi!
26 décembre 1852(dimanche).—Sije rejette beaucoup de loques de notre théologie et de notre église, c'est pour arriver mieux au Christ luimême. Ma philosophie me le permet. Elle ne pose pas le dilemme de religion ou philosophie, mais celui de religion comprise ou religion acceptée. Pour moi la philosophie est une manière de saisir les choses, un mode de perception de la réalité. Elle ne crée pas la nature, l’homme, Dieu, mais elle les trouve et cherche à les comprendre. La philosophie est la reconstruction idéale de la conscience, la conscience se comprenant elle-même avec tout ce qu'elle contient. Elle peut contenir une nouvelle vie, le fait de la régénération et du salut, la conscience peut être chrétienne; l'intelligence de la conscience chrétienne, c'est une partie intégrante de la philosophie, comme la conscience chrétienne est une forme capitale de la conscience religieuse, et la conscience religieuse une forme essentielle de la conscience.
6 janvier 1853. — L'empire de soi dans la tendresse, telle est la condition de l'autorité sur
l'enfance. — Que l’enfant ne découvre en vous aucune passion, aucune faiblesse dont il puisse user, qu'il se sente incapable de vous tromper ou de vous troubler et il vous sentira ms.
à lui par nature, et votre douceur aura pour lui une valeur toute particulière, carelle lui inspirera du respect. L'enfant qui peut vous communiquer colère, impatience, agitation, se sent plus fort que vous, et l'enfant ne respecte que la force. La mère doit se considérer comme le soleil de son enfant, immuable et toujours rayonnant, où la petite créature mobile, prompte aux larmes et aux éclats de rire, légère, inconstante, passionnée, orageuse, vient se recharger de chaleur, d'électricité et de lumière, s’égaliser, se calmer, se fortifier. La mère représente le bien, la vertu, la Providence, la Loi, c’est-à-dire la Divinité sous sa forme accessible à l’enfance. Qu'elle soit passionnée et elle enseigne un Dieu capricieux, : despotique, ou même plusieurs dieux en discorde. | La religion de l’enfant dépend de la manière d’être (et non de parler) de sa mère et de son père. Chaque chose et surtout chaque être tend à transformer les autres à son image. L'idéal | intérieur et inconscient qui guide votre vie est précisément ce qui atteint l'enfant; vos paroles, vos remontrances, vos punitions, vos éclats, même ne sont pour lui qu'une comédie et qu'un |
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tonnerre; votre culte, voilà ce qu'il pressent et ressent par instinct.
Soyez bon, violent, impatient, injuste, morose, tendre, faible, avare, tout ce que vous direz et ferez ne pourra masquer l'impression fondamentale. L'enfant voit ce que nous sommes à travers ce que nous voulons être; de là sa réputation de physionomiste. Il étend son pouvoir le plus loin qu’il peut avec chacun de nous; c’est un fin diplomate. Il subit sans le savoir l'influence de chacun et la reflète en la transformant d’après sa nature propre : c’est un miroir grossissant.— Voilà pourquoi l’enfant est une critique et un châtiment des défauts des parents; c’est le péché qui se punit lui-même. — Voilà pourquoi le premier principe de l'éducation, c’est : Élève-toi toi-même. La première règle à suivre pour s’emparer de la volonté d’un enfant, c’est : Deviens maître de la tienne!
5 lévrier 1853 (sept heures du matin).— Je suis toujours émerveillé de la différence entre les dispositions intérieures du soir et celles du matin. Le soir je vois en noir, et le matin en rose. Les passions, qui donnent le ton le soir, laissent le matin l'empire à la partie contemplative de l'âme. Ce qui paraissait impossible aux unes, paraît aisé à l’autre. Tout l’être échauffé,
irrité, tendu par l'excitation nerveuse de la journée arrive le soir au point culminant de sa vitalité humaine; l'être rafraîchi, apaisé, reposé par le calme du sommeil, est au matin plus près du ciel, plus bienveillant, meilleur. J'ai senti qu’il faut avoir pesé une résolution aux deux balances, examiné une idée aux deux lumières pour diminuer la chance d’erreur, en prenant la moyenne de nos oscillations diurnes. Notre vie intérieure décrit journellement les courbes barométriques régulières, indépendamment des bouleversements accidentels que les orages divers des sentiments et des passions peuvent soulever en nous. Chaque âme a son climat, et est un climat; elle a sa météorologie particulière dans la météorologie générale, et la psychologie ne sera pas achevée avant la physiologie de la planète, que nous nommons insuffisamment aujourd’hui la physique du globe.
J'ai prié, j'ai demandé l’esprit de mansuétude, de reconnaissance et de pardon, au lieu de l'esprit de talion, de vengeance el d’impatience. J'ai reconnu que ce qui nous paraît impossible n’est souvent qu’une impossibilité toute subjective. Notre âme, sous l’action des passions, produit par un mirage étrange des obstacles gigantesques, des montagnes ou des abîmes qui nous arrêtent tout court; soufflez sur la passion
et cette fantasmagorie s’évanouira. Admirablement symbolisée par les poèmes chevaleresques sous la forme de forêts enchantées à travers lesquelles ne passent que les héros, cette puissance de mirage et de fascination, qui va jusqu’à l’hallucination, est un phénomène moral digne d’une attentive étude. — Ainsi nous produisons nous-mêmesnotre monde spirituel,nos monstres, nos chimères et nos anges, nous objectivons ce qui fermente en nous. Tout est merveille pour le poète, tout est divin pour le saint, tout est grand pour le héros, tout est mesquin, chétif, laid, mauvais pour l’âme basse et sordide. Le méchant crée autour de lui un pandémonium, l'artiste un olympe, l’élu un paradis, que chacun d’eux voit seul. Nous sommes tous visionnaires, et ce que nous voyons c’est notre âme dans les choses. — Nous nous récompensons et nous punissons nous-mêmes sans le savoir. — Aussi,
tout paraît changer quand nous changeons.
L’âme est essentiellement active, et l’activité dont nous avons conscience n’est qu’une partie de notre activité, et l’activité volontaire n’est qu'une partie de notre activité consciente.
Ceci est la base d’une psychologie et d’une morale. L’homme reproduisant le monde, s’enveloppant d’une nature qui est l’objectivation de sa nature spirituelle, se récompensant et se