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punissant; les choses étant la nature divine; la nature de l’esprit parfait ne se comprenant que dans la mesure de notre perfection; l'intuition récompense de la pureté intérieure; la science (objective) au bout de la bonté (subjective); bref, une phénoménologie nouvelle, plus complète et plus morale, où l’âme totale devient esprit. — C'est peut-être là mon sujet pour mon cours d’été. Tout le domaine de l'éducation intérieure, de la vie mystérieuse (inconscience, religion, apparitions, inspiration), du rapport de la nature à l'esprit, de Dieu et de tous les êtres à l'homme, la répétition en miniature de la cosmogonie, théogonie, mythologie et histoire universelle; l'évolution de l’esprit; en un mot le problème des problèmes dans lequel j'ai plongé souvent, mais dont les choses finies, le détail, les minuties m'ont mille fois détourné : voilà ce que contient cette question. Je reviens au bord du grand abîme, maisrecueilli en moi-même, sans orgueil, sans fanatisme, avec le clair sentiment que c'est là le problème de la science, que le sonder est un devoir, que Dieu ne se cache que dans sa lumière et son amour, qu'il nous appelle à devenir esprits, à nous posséder et à le posséder dans la mesure de nos forces, que c'est notre incrédulité, notre làcheté spirituelle, qui est notre infirmité et notre faiblesse.
Au bord de ce grand abîme, je sens le frisson du sublime courir dans mes veines, mais sans glacer mon cœur : Enée au bord de l’Averne entreprenait un moins hardi voyage, Dante plongeant le regard dans les trois mondes avec leurs divers cieux, entrevoyait sous la forme d'image ce que je voudrais saisir sous sa forme plus pure. Mais il était poète et je ne serai que philosophe. Le poète se fait comprendre des générations humaines et des foules ; le philosophe nes’adresse qu’à quelques rares esprits...
Le jour est venu, avec lui arrive la dispersion dans l’action, je me sens désaimanté, la clairvoyance pure fait place au regard, et la profondeur éthérée du ciel de la contemplation s’'évanouit devant l'éclat des choses finies. Est-ce un mal? non, mais cela prouve que les heures les plus propres à la phénoménologie sont celles qui précèdent l’aube. De ces hauteurs, redescendons sur la terre. (Huit heures et quart).
10 février 1853. — J'ai fait cet après-midi une excursion à Salève avec mes quatre meilleurs amis, Cfharles] H{eim}, Efrnest] Nfaville], Eflie] L[ecoultre], E[dmond] S[cherer], les habitués du Cénacie... La conversation a été des plus nourries et nous a empêchés de regarder la boue profonde qui gâtait notre chemin. C’est surtout
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Naville, Scherer et moi qui l'avons alimentée, et c’est moi qui y mettais le feu. La liberté en Dieu (l'âge de notre globe, les lois de la nature sontelles fixes? nos sciences naturelles sont-elles certaines? la science conclut-elle à l’athéisme? le Dieu-caprice, le Dieu-causalité? l’un déduit de la nature, l’autre de l’histoire ; — que chaque oracle ne répond que suivant la question posée ; — que chacun fait son Dieu à son image ; — que chaque science détermine en Dieu un attribut); l'essence du christianisme (peut-elle se déterminer? historiquement ou directement? impliquet-elle le surnaturel? le surnaturel n'est-il que la mesure de notre ignorance ou l'essence de la révélation? le miracle? les rationalistes et les sectes sont-ils en dedans du Christianisme? la vérité religieuse est-elle question de majorité et de tradition? la christologie surnaturelle et divine en opposition, etc., etc.), et, au retour, les publications nouvelles en philosophie (Strauss-Durkheim, Hollard, le Lotus de la Loi, Humboldt, etc.) et en controverse, et les individualités (Secrétan, Vinet, Baudry, la Revue de Théologie), tels ont été les trois sujets de conversation. Les principaux résultats pour moi ont été :
1. Un excellent exercice de dialectique et d’argumentation avec de solides champions.
2, Personnellement je n’ai rien appris, mais
j'ai vu se confirmer beaucoup de mes idées, et je pénètre toujours mieux dans les esprits de mes amis, tout en me dégageant mieux moi-même.
Je suis beaucoup plus près de Scherer que de Naville, mais je me sépare aussi du premier.
3. Un fait extrêmement frappant, qui équivaut au changement d’épées dans Hamlet, c’est que les esprits abstraits (qui vont des idées aux faits) se battent toujours en faveur de la réalité concrète, tandis que les esprits concrets (qui vont des faits à l’idée) combattent ordinairement pour / les notions abstraites. Chacun met sa prétention où il n’a pas sa force. Chacun tient à ce qu’il vise et vise instinctivement à ce qui lui manque. C’est une protestation inconsciente contre l’incomplet de chaque nature. Chacun tend vers ce qu'il a le moins, et le lieu d’arrivée est précisément autre que le lieu du départ. La Terre promise, c’est celle où l’on n’est pas. La nature la plus intellectuelle a pour théorie l’éthicisme ; la nature la plus morale a une morale intellectualiste. J’ai pu l’observer dans toute cette discussion de trois à quatre heures. Rien ne nous est plus caché que notre illusion de tous les jours, et notre plus grandeillusion, c’est de croire que nous soyons ce que nous croyons être.
4. Les intelligences mathématiques et les intelligences historiques (les deux classes d’intelli-
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gences) ne peuvent jamais s'entendre. Quand elles réussissent à s'entendre sur les mots, elles diffèrent sur les choses que désignent les mots. Au fond de chaque discussion de détail entre elles, revient le problème de l’origine des idées. Si elles n’y songent pas, confusion; si elles y songent, séparation. Elles ne s'accordent que sur le but, la vérité ; mais jamais sur le chemin, sur la méthode et le critère. — La pensée de la pensée et la conscience de la conscience, c’est là que doit arriver la faculté critique du philosophe, et peu d’esprits s'élèvent jusque-là ; aussi la plupart des meilleurs sont encore dupes de leur pensée etemprisonnés dans leur conscience.
5. Heim était l’impartialité de la conscience, Naville la moralité de la conscience, Lecoultre la religion de la conscience, Scherer l'intelligence de la conscience, et moi la conscience de la conscience. Un terrain commun, mais des individualités diverses. Discrimen ingeniorum.
Le carillon de Saint-Pierre sonne minuit...
Ce qui m'a charmé le plus dans cette longue discussion, c’est le sentiment de ma liberté. Remuer [ les plus grandes choses sans en être fatigué, être plus grand que le monde, jouer avec sa force, c’est le bien-être de l'intelligence et la fête olympique de la pensée. Habere, non haberi. — Un bonheur égal, c’est le sentiment de la confiance
réciproque, de l'estime et de l’amitié dans la lutte; comme les athlètes on s’embrasse avant et après le combat, et le combat n’est que le déploiement des forces d’'hommeslibres et égaux.
20 mars 1853. — Veillé seul... et remplacé la maîtresse de maison. Rendu deux ou trois fois visite à l’alcôve des enfants. Jeunes mères, je vous comprenais. Le sommeil est le mystère de la vie ; il y a un charme profond dans cette obscurité que traverse la lueur tranquille de la veilleuse et dans ce silence que mesure la respiration rythmée de ces jeunes être endormis. On devine qu'on assiste à une opération merveilleuse de la nature, et je ne me sentais point profane. Je regardais et j'écoutais sans bruit, recueilli, attendri et discret, cette poésie du berceau, bénédiction anciennne et toujours nouvelle de la famille, cette image de la création, endormie sous l'aile de Dieu, et de notre conscience replongeant dans l'ombre pour se reposer de la pensée, et du tombeau, cette couche divine où l’âme à son tour vient se reposer de la vie.
27 avril 1853. — Ce soir j'ai lu le traité de Nicole, si admiré par M de Sévigné, sur Les moyens d'entretenir la paix parmi les hommes, et sur Les jugements téméraires. Cette sagesse
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douce, insinuante, sagace, perçante et humble, qui déroule si bien les arrière-pensées et les secrets du cœur et soumet tout à la règle sacrée de l’amour de Dieu et des hommes, fait singulièrement de bien. Tout y est égal, uni, bien lié, bien pensé, mais sans éclat, sans brillant, sans parure mondaine du style. Le moraliste s’efface et ne s’adresse en nous qu’à la conscience. C’est un confesseur, un ami et un conseiller.
« Il faut entretenir la paix, soit pour nous par sagesse, soit pour les autres par charité. Sans paix, nous ne pouvons accomplir notre tâche, ni être utile aux autres. — Le moyen, c’est de ne pas blesser les autres, et de ne nous blesser de rien. Pour ne pas blesser, il faut étudier et ménager les opinions, deviner et ménager les passions d'autrui. Pour ne pas se blesser, il faut enlever de son cœur l’attache à tout ce qui nous fait dépendre des autres (désir de considération, d'autorité, dereconnaissance, d'affection), n’exiger et n’attendre rien, par humilité et détachement. » — Tel est le sommaire de ce traité de cent trente pages.
Un ou deux chapitres me concernaient directement, et l’ensemble aussi. Je blesse et je me blesse. J'ai de la raideur et de la fierté. J'entends faire plier l'erreur devant la vérité et les passions d'autrui devant le droit. Quand j'ai raison en
droit, je résiste et maintiens debout mon drapeau. Je ne pense point assez à ne pas choquer, ni à plaire, ni à me faire écouter avec bienveillance. Ainsi, même dans le meilleur cas, c’est-à-dire quand je suis désintéressé, quand je ne cherche pas à faire triompher une opinion propre ou une volonté propre, j'ai encore deux torts, c’est de vouloir courber les autres comme moi-même devant les choses impersonnelles, devant les idées. — Je manque de ménagement, de patience et de support. — Je mets ma conscience à m'obstiner au lieu de céder, à vaincre de haute lutte au lieu de vaincre par adresse, à dompter au lieu de gagner. Je ne me soucie nullement des amours-propres, je traite sans façon les égoïsmes, j'agis avec les hommes comme s’ils n'étaient ni sots, ni méchants ou comme s'ils ne pouvaient cesser d’être l’un ou l’autre. Je ne sais ni prendre ni accepter les hommestels qu'ils sont; je respecte l’homme etpar conscience je blesse les hommes, m'interdisant le savoir-faire, l'adresse, la souplesse, pouvant taire ma pensée mais non la déguiser, bref me faisant porc-épic de principes. — Ce que m’apprend Nicole, c’est que par conscience on peut faire autrement ; qu'il vaut encore mieux sauver les âmes que les principes ; que je manque de charité, d'amour ardent du prochain, de patience à souffrir et de patience à
supporter. Je le sais depuis longtemps, mais je l’oublie.
11 mai 1853.— Psychologie, poésie, philosophie de l’histoire morale, j'ai franchi rapidement sur les ailes de l’hippogriffe invisible, toutes ces sphères de la pensée. Mais l'impression générale a été tumulte et angoisse, tentation et inquiétude.
J'aime à me plonger dans l’océan de la vie, mais ce n’est pas sans perdre quelquefois le sentiment de l’axe et du nord, sans me perdre moi-même et sentir vaciller la conscience de ma vocation. Le tourbillon du Juif errant m’enlève et me fait parcourir tous les empires des hommes en m’arrachant à mon petit enclos familier. Dans mon abandon volontaire à la généralité, à l’universalité, à l'infini, mon moi particulier, comme une goutte d’eau dans une fournaise, s’évapore ; il ne se condense de nouveau, qu'au retour du froid, qu'après l’enthousiasme éteint, et le sentiment de la réalité revenu. Expansion et condensation, abandon et reprise de soi, conquête du monde etapprofondissement de la conscience: tel est le jeu de la vie intérieure, la marche de l'esprit microcosmique, le mariage de l’âme individuelle avec l’âme universelle, l’étreinte féconde du fini et de l'infini, d’où naît le progrès intellectuel de l'homme; une autre fiançaille unit
l’âme à Dieu, la conscience religieuse avec le divin, celle-là est l’histoire de la volonté. Et ce qui précède la volonté, c’est le sentiment, précédé lui-même par l'instinct. L'homme n’est que ce qu'il devient, profonde vérité, mais il ne devient que ce qu'il est, vérité encore plus profonde. Qu’es-tu? problème de la prédestination, de la naissance, de la liberté : l’abime. Et pourtant il y faut plonger, et j'y ai plongé; mais pas aujourd’hui, cela mènerait trop loin.
Le prélude de Bach (arrangé par Gounod pour
violon, piano et orgue) m'y avait prédisposé: il
peintl’âme tourmentéeetappelant,puissaisissant Dieu et s’emparant de la paix et de l'infini avec une ferveur et une étreinte toutes puissantes.
14 mai 1853. — Le troisième concert a été le plus court : des variations pour piano et violon de Beethoven et deux quatuors, pas davantage. Les quatuors étaient parfaitement limpides et faciles à ramener à l’unité. L'un de Mozart (le 18°), était tout attique et socratique : I. Elégante conversalion de salon, pleine de grâce et d’urbanité; Il. Conversation de boudoir, plus intime, aveu d'expériences douloureuses, confidences, mais toujours avec dignité ; III. Rentrée dans le monde, distraction ; IV. Gaïeté, vivacité. — Celui de Beethoven était moins causant et plusdansant.:
I. Contredanse et entrain; II. Résistance à la dissipation au nom du devoir; on veut rester dans sa demeure ; mais les accents du plaisir entraînent et on finit par aller au bal ; III. Danse ; IV. Tourbillon, allégresse. — J'ai pu comparer les deux maîtres, leur individualité m'était lumineuse : Mozart, la grâce, la liberté, l’aisance, la forme sûre, déliée, nette, la beauté exquise et aristocratique, la sérénité d'âme, la santé et le talent au niveau du génie ; Beethoven, plus pathétique, plus passionné, plus déchiré, plus touffu, plus profond, moins parfait, plus esclave de son génie, plus emporté par sa fantaisie ou sa passion ; plus émouvant et plus sublime que Mozart, qui est la beauté. Mozart vous restaure comme les dialogues de Platon, il vous respecte, vous révèle votre force, vous donne la liberté et l'équilibre. Beethoven vous saisit, il est plus dramatique, tragique, oratoire, violent, tandis que Mozart est plus désintéressé et poétique. Mozart est plus grec et Beethoven plus chrétien. L'un est serein, l’autre est sérieux. Le premier est plus fort que la destinée, parce qu'il prend la vie moins profondément ; le second est moins fort, parce qu'il s’est mesuré à de plus grandes douleurs. Son talent n’est pas toujours égal à son génie et le pathétique est son trait dominant, comme la perfection celui de Mozart. En Mozart
tout est en équilibre et l’art triomphe ; chez Beethoven le sentiment l'emporte et l’émotion vient troubler l’art en l’approfondissant.
26 juillet 1853. — Pourquoi fais-je mieux et plus aisément les vers courts que les grands vers, les choses difficiles que les faciles? Toujours par une même cause; je n’ose me mouvoir sans entraves, me montrer sans voiles, bref agir pour mon compte et sérieusement, croire en moi et m'affirmer, tandis qu'un badinage, en détournant l’attention de moi sur la chose, du sentiment sur le savoir-faire, me met à l’aise : en somme par timidité. — Il y en a aussi une autre cause : je crains d’être grand, je ne crains pas d’être ingénieux ; puis, peu sûr de mon talent et de mon instrument, j'aime à me rassurer en me laissant aller à la virtuosité. Aussi tous mes essais littéraires publiés ne sont guère que des études, des exercices, des jeux, pour m’éprouver moi-même. Je fais des gammes, je fais le tour de mon instrument, je me fais la main et m’assure de la possibilité d’exécuter, mais l’œuvre ne vient pas. Mon effort expire, satisfait du pouvoir, sans arriver jusqu’au vouloir. Je prépare tou- Jours et je n'effectue jamais. Conclusion : curiosité. — Timidité et curiosité, voilà deux obstacles qui me barrent la carrière littéraire, N'oublions