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TUILLETAS9S 115
pas enfin l’ajournement : je réserve toujours l'important, le grand, le grave, et veux liquider, en attendant, la bagatelle, le joli, le mignon. Sûr de mon attrait pour les choses vastes et profondes, je m'’attarde dans leur contraire, pour ne pas lui faire tort. Mes goûts sont pour le génie, et mes productions pour l’ingénieux. Sérieux au fond, j'ai l'apparence frivole. Amant de la pensée, j'ai l’air de courtiser surtout l’expression; pour moi je garde le fond, pour les autres je réserve la forme. Ainsi ma timidité fait que je ne traite pas le public au sérieux et que je ne me montre à lui que par le côté amusant, énigmatique et capricieux ; ma curiosité fait que tout me tente, le coquillage comme la montagne, etque je ne puis finir mes études; mon ajournement fait que j'en suis toujours aux préliminaires, aux antécédents et que je ne puis commencer à produire.
Pour moi rien n’est conclu, je ne veux pas me lier, aussi je reste pour le publie problème et forme, causerie, poésie, indétermination, liberté. Même en imprimant, je reste insaisissable. Personne ne peut m’enfermer dans un cercle, selon la méthode d'Emerson. Le Deus absconditus de Me L'** n’était pas si mal trouvé, au moins pour l’épithète. Mais si c’est là le fait, le fait pourrait être mieux. Je me devine, mais je ne m’'approuve pas.
29 juillet 1853(onze heures et demie du soir). — Ce soir, fait une expérience qui se résume en ceci : Dans un baiser on peut voler une âme.
J'en ai dérobé un, et au reflux de mon sang au cœur, j'ai senti et pressenti comment une pareille bagatelle pouvait être une trahison ou décider une destinée. Le mouvement avait d’ailleurs été spontané et irrésistible. Sympathie, sentiment de pitié et d’attendrissement, attraction, et le coup était fait, la joue pressée contre mes lèvres, et la joue s’y est prêtée. Le baiser presque fraternel au départ, était, chemin faisant, devenu presque passionné. — L’entraînement rapide, la métamorphose d’un sentiment sous l'influence du sexe, la puissance d’un baiser et son enivrement, l’étonnante capacité dedissimulation de la femme, la promptitude du regret, tout cela n’a frappé avec la rapidité de la pensée, au contact de la peau satinée ou plutôt dans la seconde d’après. Et tout cela sans amertume, car j'ai le sentiment de n’avoir réellement pas fait de mal. J’ai plutôt senti comment, circonstances ou personnages changeant, on peut en faire.
Je garde un charmant souvenir, celui d’une émotion électrique et d’un baiser bien tendre, et bien naïf. Il n'avait point l’ardeur de la fièvre
1. Amiel a ajouté en marge, avec la date du 15 août 1852 : Und ach! dein Kuss! (Greichen).
mais le parfum de la rose. Innocent, amoureux et vif, je ne me le reproche point, et je l'embaumerai dans ma mémoire, comme ces raretés que le pèlerin, au retour de ses voyages, range parmi ses objets précieux.
1% août 1853. — J’achève l'ouvrage de Pelletan (Profession de foi du XIX°* siècle). C'est un bel ouvrage. Il n’y manque qu’une chose : la notion du mal. C’est la théorie de Condorcet reprise en sous-œuvre: la perfectibilité indéfinie, l'homme essentiellement bon, la vie, notion physiologique, mise au sommet de la vertu, du devoir, de la sainteté ; bref une conception peu éthique de l’histoire, la liberté identifiée à la nature, l’homme naturel pris pour tout l’homme. Belles, généreuses, poétiques aspirations, mais dangereuses car elles concluent à la confiance entière aux instincts, et ingénues, car elles rêvent l’homme et gazent la réalité présente et passée. Ce livre est la théodicée du progrès fatal, irrésistible, et l'hymne enthousiaste du triomphe de l'humanité. Il est sérieux, mais moralement superficiel ; lyrique, mais chimérique ; il confond le progrès de la race avec le progrès de l'individu, le progrès de la civilisation avec l'amélioration intérieure. Pourquoi? parce que son criterium est quantitatif, c’est-à-dire purement
extérieur (la richesse de la vie) et non qualitatif (la bonté de la vie). Toujours la tendance française à prendre l'apparence pour la chose, la forme pour la substance, la loi pour l’essence ; toujours cette absence de vrai sérieux, de personnalité morale, toujours le dehors pour le dedans ; cette obtusité de conscience qui n’a pas reconnu le péché dans la volonté, qui met le mal hors de l’homme et qui moralise par le dehors et métamorphose toute l’histoire : c’est la superficialité philosophique de la France, qu’elle doit à sa fatale notion de la religion, due elle-même à sa vie façonnée par le catholicisme et la monarchie absolue. Pas de responsabilité, pas de liberté profondes.
La pensée catholique ne peut concevoir la personnalité, maîtresse et consciente d’elle-même. Son audace et sa faiblesse viennent d’une même cause : la non-responsabilité, le vasselage de la conscience, qui ne connaît que l'esclavage ou l'anarchie, qui proclame la loi mais ne lui obéit pas, parce qu’elle est hors d’elle-même, non en soi. Autre illusion (celle de Quinet, Michelet, etc.), sortir du catholicisme sans entrer dans une religion positive ; lutter contre le catholicisme avec la philosophie, et une philosophie au fond toute catholique, car elle est de réaction anticatholique. L'esprit et la conscience façonnés par le
catholicisme sont impuissants à s'élever à une autre forme de religion. Du catholicisme comme de l’épicuréisme on ne revient pas, pas plus que de la mutilation virile.
Gênes, 6 octobre 1853. — Le cielest gris et morne. La pluie est tombée toute la journée et cesse à peine pour un instant. Il est quatre heures du soir. Je ne suis pas encore sorti. Qu’aije fait? J’ai écrit à M° *** à Naples, puis charmé d’être dispensé de vivre et de courir en touriste, j'ai, après avoir lu mon guide et fait mes plans pour demain, donné ma journée à la rêverie.
J'ai vécu avec les poètes. Quel rafraîchissement intérieur que cette brise germanique, parlant de foi, d’idéal, de pureté, d'amour, de vie spirituelle. C'est comme un souvenir d’un autre monde qui vient me visiter dans celui-ci; j'en avais besoin, je me perds si vite, je me désaimante, je m'abdique, je medésindividualise si aisément {Schiller et Julius Hammer m'ont ramené dans l’air natal ; si mon esprit est cosmopolite, mon cœur est de fond germanique, ou plutôt si je puis m'oublier dans toutes les régions de l’âme, je ne trouve la paix que dans la conscience profonde. — Toutes ces vies avec lesquelles je suis entré en contact, hier par exemple au jardin de la Concordia (les dilettantes, les hommes de plaisir, etc.), m'ont
valise”
attiré dans leur orbite, transformé comme les philtres de Circé. Pour redevenir moi-même, je dois me guérir de toutes les formes étrangères que le dehors m'impose; pour retrouver ma nature, il me faut l’opération douloureuse de la mue quotidienne. Ce qui subsiste de moi à travers toutes ces déperditions, c’est le souvenir de mes métamorphoses, aucune réalité, mais la capacité de chacune; nulle matière, mais la forme, le moule, la méthode, l’image des substances et des monades particulières ; bref aucune originalité productive, hardie et spontanée, mais la reproductivité passive, l’impressionnabilité illimitée.
Les autres ne m'influencent ni par leurs volontés sur moi, car j'y résiste absolument, ni par leurs facultés car je m’en affranchis et les domine en les comprenant, mais bien par leur nature et leurs instincts, justement parce que l'instinct ne s'impose pas à moi et parce qu'il me manque.
Toute la partie des autres qui est déjà en moi n’agit que peu sur ma nature, mais c’est ce qui en eux m'est étranger qui m’envahit immédiatement. Ma nature a horreur de l'ignorance et honte de l’incomplet. Elle a besoin d’universalité et n'ose pas se résoudre à être quelque chose de fini. Elle aspire à se faire tout à tous, à l’omnicompétence, et à l’ubiquité. Ce qu’elle craint surtout, c'est d'être enfermée et dupe, dupe de
soi ou d'autrui. Elle tend à l’omni-conscience, qui implique la possession de l'unité dans l'expérience de l’infinie diversité. C’est pourquoi l'inconnu est pour moi un ennemi, une menace, une humiliation, en même temps qu’une joie et une découverte. Il me diminue pour m’agrandir, c'est une île de glace à fondre, un sphinx à dompter.
La perception subtile, la réflexion tenace, la faculté de combinaison, de classification, de distinction et d'analyse à un assez haut degré, un grand besoin de construction et de totalité, le talent d'expression et de figuration paresseux et exigeant, l'imagination exercée seulement au profit de la pensée, le caractère timide, défiant, despotique, l’âme tendre jusqu'au mysticisme : c’est là mon inventaire. C’est là une nature d'écrivain plus sérieux qu'amusant, plus critique qu'inventif, plus philosophe que poète, surtout moraliste, psychologue et juge littéraire ; bref signalant à la fois ce qui est et ce qui doit être, la réalité et l'idéal, dans les choses de l’homme. Pourquoi ne pas m’accepter tel que je suis?
m'affirmer dans ma nature ? me faire reconnaître dans ma force et mes dons particuliers? au lieu de toujours mesurer mon infériorité présente avec chacun, en me consolant par l'acquisition d’une aptitude et l'intuition d’un nouveau mode d’être ?
Turin, 11 octobre 1853. — Voici écoulée ma troisième journée à Turin... J’ai pénétré plus avant dans le génie particulier de cette ville et de ce peuple ; je l’ai senti vivre etse dégager peu à peu en intuition plus distincte. C’est ce qui me préoccupe surtout: Saisir l’âme des choses, et l’âme nationale ; vivre de la vie objective, m’ouvrir une nouvelle patrie morale, m'affranchir de cette inconnue et m’enrichir de cette autre forme d'existence; bref la sentir par le dedans, m’unir à elle et la reproduire sympathiquement, c’est le but et la récompense de mon effort.
Aujourd'hui, c’est depuis la terrasse des convalescents militaires, en vue des Alpes, par un temps frais et transparent et un ciel orageux, que s’est éclairci pour moi le problème. — Mais cette intuition n’est qu'une synthèse opérée par l’instinct, à laquelle tout, rues, maisons, paysages, accent, dialecte, physionomies, histoire, habitudes, etc., etc., apportent leur atome. — J’appellerai cela l'intégration idéale d’un peuple, sa réduction au point générateur, l'entrée dans sa conscience. — Ce point explique le reste, arts, religion, histoire, politique, mœurs, et sans lui rien ne s'explique. Les anciens réalisaient leur conscience dans le dieu national; les nationalités modernes, plus compliquées et moins artistes, donnent plus de peine à déchiffrer. —
C’est toujours le ôziuwv, le don, le fatum, l’horoscope, le génie intérieur, la mission, la nature primitive — ce qu'on veut et ce qu’on peut; la force et sa limite en qualité et quantité.
La fraîcheur tonique, salubre, chaste de la pensée et de la vie spirituelle m’a baigné avec le souffle qui descendait des Alpes; j'ai respiré l'atmosphère de la liberté intérieure. J'ai salué avec émotion et ravissement les montagnes d’où me venait ce sentiment de force et de pureté. Il me semblait sortir du royaume lourd et sensuel de la passion et remonter dans une sphère plus éthérée de l’Ame. Béatrice m'avait tendu la main. — Charme brisé, Renaud quittant Armide, la poésie septentrionale, la Maïa vaineue, le brahmine vainqueur des séductions, la chair et Satan et la nature pour le moyen âge, la liberté alpestre, mille sensations, analogies et pensées m'ont assailli. — L'histoire aussi des régions subalpines, depuis les Ligures à Annibal, d’Annibal à Charlemagne, de Charlemagne à Napoléon m'est apparue. — Tous les points de vue, pittoresque, topographique, ethnographique, historique, psychologique, idéal se superposaient pour ainsi dire et s’entrevoyaient les uns à travers les autres concentriquement. Je vivais objectivement et subjectivement ; je jouissais et j'apprenais. — La vue passait à la vision sans trace
d’hallucination, et le paysage était mon instituteur, mon Virgile.
J'ai aussi pu constater ma différence d’avec la majorité des voyageurs qui tous ont un but particulier et se contentent d’une ou de plusieurs choses, tandis que je veux tout ou rien et que je tends perpétuellement à l’intégrale totale, soit de tous les buts réunis, soit de tous les éléments de la chose réelle ; en d’autres termes je désire la somme de tous les désirs et je veux connaître la somme des diverses connaissances. Toujours le complet, l'absolu, le teres atque rotundum, la sphéricité, la non-résignation. C'est-à-dire toujours l’aspiration au delà de la puissance, et pour résultat l’ébauche, le pressentiment, le provisoire. — Enfin, aujourd’hui au moins, je me suis accepté, et j'ai même éprouvé une sorte de satisfaction de ma nature et de fierté comparative.
27 octobre 1853. — Merci, mon Dieu, de l'heure que je viens de passer en ta présence, à genoux. J’ai reconnu ta volonté, j'ai mesuré mes fautes, compté mes misères, senti ta bonté envers moi. J'ai savouré mon néant. Tu m’as donné ta paix. Dans l’amertume est la douceur, dans l’affliction la joie, dans le brisement la force, dans le Dieu qui punit le Dieu qui aime ; le miel est
dans la gueule du lion. Perdre sa vie pour la gagner, l’offrir pour la recevoir, ne rien posséder pour tout conquérir, renoncer à son moi pour que Dieu se donne à nous, quel problème impossible et quelle sublime réalité! Sans la souffrance on ne connaît pas réellement le bonheur; le racheté est plus heureux que l'élu, et le pécheur converti éprouve une béatitude plus divine que la félicité de Jupiter.
L’apothéose de la douleur, la transfiguration du mal par le bien: c’est la merveille divine par excellence. Ramener par l’amour la créature libre à Dieu et le monde mauvais au bien : c’est la consommation de l’œuvre créatrice, c’est la volonté éternelle de la miséricorde infinie. Chaque âme qui se convertit est le symbole de l’histoire du monde. Être heureux, posséder la vie éternelle, être en Dieu, être sauvé, tout cela est identique : c’est la solution du problème, le but de l'existence. Et la félicité est croissante comme la misère peut l'être. L'éternelle croissance dans l’immuable paix, l’approfondissement toujours plus profond, la possession toujours plus intense, plus spirituelle, de la joie céleste, voilà le bonheur. Le bonheur n’a point de bornes, parce que Dieu n’a ni fond ni rives, et que le bonheur c’est la conquête de Dieu par l'amour.
Le centre de la vie n’est ni dans la pensée, ni
dans le sentiment, ni dans la volonté, ni même dans la conscience en tant qu’elle pense, sent ou veut, car une vérité morale peut avoir été pénétrée et possédée de toutes ces manières et nous échapper encore. Plus profondément que la conscience, il y a l’être, notre substance même, notre nature. Il n’y a que les vérités entrées dans cette dernière région, devenues nous-mêmes, devenues spontanées et involontaires, instinctives et inconscientes, qui soient réellement notre vie, c’est-à-dire plus que notre propriété. Tant que nous distinguons un espace quelconque entre la vérité et nous, nous sommes en dehors d’elle. La pensée, le sentiment, le désir, la conscience de la vie ne sont pas encore tout à fait la vie. Or nous ne pouvons trouver notre paix et notre repos que dans la vie et dans la vie éternelle. Et la vie éternelle, c’est la vie divine, c'est Dieu. Être divin, voilà donc le but de la vie: à ce moment seulement, la vérité ne peut plus être perdue par nous, parce qu’elle n’est plus hors de nous, ni même en nous, mais que nous la sommes et qu’elle est nous ; nous sommes alors une vérité, une volonté, une œuvre de Dieu. La liberté est maintenant nature, la créature est une avec son Créateur, une par l’amour ; elle est ce qu’elle devait être. Son éducation est accomplie et sa félicité définitive commence. Le
soleil du temps se couche, la lumière de la béatitude éternelle paraît.
Nos cœurs charnels peuvent appeler cela du mysticisme, mais c’est le mysticisme de Jésus: « Je suis un avec mon Père, vous serez un avec moi, nous serons un avec vous. »
31 janvier 1854. — Promenade : incroyable puretéde l'air, joiede l'œil, douceur tiède etcaressante du soleil, joie de tout l’être. Charme printanier. Senti jusqu'aux moelles cette influence purifiante, émouvante, chargée de poésie et de tendresse; éprouvé fortement l'impression religieuse de la reconnaissance et de l’admiration. Immobile, assis sur un banc des Tranchées, au bord des fossés, revêtus de mousse et tapissés de gazon, je vivais d’une vie intense et délicieuse, laissant bondir en moi les grandes ondes élastiques d’une musique de cuivre qui m’arrivait de la terrasse de Saint-Antoine, et rouvrant les yeux pour plonger dans le sentiment de la vie universelle, des herbes et des coteaux. Joui en lézard, en aveugle, en sourd, en peintre, en poète. Mais dû jouir seul. — Retrouvé des impressions oubliées de l'enfance, du collégien, et ces effets inexprimables que font les couleurs, les ombres, les rayons, les haies, les chants d'oiseau sur l’âme qui s'ouvre à la poésie. Je suis redevenu
jeune, étonné, simple comme la candeur et l’ignorance. Je me suis abandonné à la vie et à la nature; elles m’ontbercéavecune douceurinfinie ; j'étais touché par le doigt de la fée, et je comprenais le langage des choses et des êtres.
S’ouvrir bien purement à cette nature toujours pure, laisser entrer en soi cette vie immortelle, c’est aussi écouter la voix de Dieu. La sensation peut être une prière, et en s’abandonnant on peut se recueillir.
18 février 1854. — Substituer le verbe à° l'adjectif en psychologie, c’est tuer la psychologie scolastique, car c’est substituer des activités de l’âme à cette mosaïque de pièces et de morceaux qu'on appelle des facultés et des sousfacultés; c’est mettre l’organologie à la place de l’anatomie, la vie souple, riche, une, à la place des fibres du cadavre, la force créatrice et durable à la place de l'outil créé et précaire, bref l'esprit à la place de la matière. — Le substantif est la forme naturelle de la pensée française et c’est pour cela qu’elle est peu philosophique; la philosophie est la conscience du mystère, et le mystère c’est la genèse, le devenir, l'apparition, en d’autres termes la sortie du néant, la génération et la naissance, bref le verbe. La philosophie allemande pense avec le verbe.
Tout se fige, se solidifie, se cristallise dans notre langue, qui cherche la forme et non la substance, le résultat et non sa formation, bref ce qui se voit plutôt que ce qui se pense, le dehors plutôt que le dedans. — Nous aimons le but atteint et non la poursuite du but, le terme et non le chemin, bref l’idée toute faite et le pain tout cuit : à l'inverse de Lessing. Nous voulons les conclusions. Cette clarté du tout fait, c’est la clarté superficielle, la clarté physique, extérieure, solaire pour ainsi dire, mais le sentiment de la genèse manquant, c’est la clarté de l'incompréhensible, la clarté de l’opaque, la clarté de l’obscur. Nous folâtrons toujours à la surface, notre esprit est formel, c’est-à-dire frivole et matériel, ou mieux artistique et non philosophique, car ce qu'il veut c’est la figure, la façon, la manière d’être des choses et non leur vie profonde, leur âme et leur secret.
De Vevey à Genève, 16 mars 1854. — Longuement rêvé en suivant les lignes des rives et les vagues du sillage. — Il y a une mélancolie poignante à sentir son déclin, et toute force qui nous quitte est un avant-goût de cette décadence qui est plus amère que la mort. Ce qui fait l’âcreté de cette douleur, c’est qu’on se croit atteint dans son âme même, et diminué dans son humanité.
Redescendre dans l’échelle des êtres, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus affreu*? -— Oui, jusqu’à ce qu’on ait placé sa dignité et son bonheur sur ce qui ne peut périr, sur la conscience de soi, sur l’élément immortel de l’âme. Se détacher de tout ce qui est mortel en nous comme hors de nous, c’est le moyen de sauver notre paix.
Que m'a dit ce lac d’une tristesse sereine, uni, mat et tranquille, où les montagnes et les nuages reflétaient leur monotonie et leur froide pâleur ? que la vie désenchantée pouvait être traversée par le devoir, avec un souvenir du ciel. — J’ai eu l'intuition nette et profonde de la fuite de toutes choses, de la fatalité de toute vie, de la mélancolie qui est au-dessous de la surface de toute existence, mais aussi du fond qui est audessous de cette onde mobile.
Rends témoignage de la vérité que tu as reçue, aide les autres à vivre et à bien vivre, ne contriste aucun cœur ni aucune âme, ose plus souventêtre sérieux, vrai, simple, aimant; aie moins de circonspection, plus de bonhomie, plus d’ouverture et tu auras plus souvent occasion de faire du bien; et faire du bien, c’est le plus doux contentement qu’on puisse éprouver. Être compris, apprécié et aimé ne vient même qu'après, car la satisfaction de la conscience est plus intense encore que celle du cœur.