MENT", À
29 mars 1854(matin).— Hygiène de l’âme.— Mets-toi en accord avec l’extérieur; ne te tends pas trop vite. Un grand ennemi de la liberté intérieure, c’est la rupture de communication avec la nature. Baigne-toi dans le calme de la lumière matinale, jusqu’à ce que tu sentes le rapport rétabli, jusqu’à ce que les formes et les couleurs, les distances et la plastique des choses se reproduisent nettement, paisiblement, vigoureusement en toi.
Senti ce matin (de sept heures à sept heures et demie) toutes les notes de la tonalité nerveuse se succéder en moi.— Eu bien de la peine à retrouver l'objectivité, c’est-à-dire à m'oublier, et me cal-} mer. Le corps malade, irrité, s’interpose entre He choses et nous.
Entre la joie et moi toujours passe quelque ombre.
J'aborde des steppes qui m'étaient étrangères dans la vie psychique. Ce que j'avais de plus fort devient le plus faible. — Les observer, sans y mettre mon cœur, sans m'irriter, sans me troubler.
L'éducation change de moyen sinon de but :
au contentement par l'effort succède le contentement par la patience. Sois content malgré tout; reste calme; c’est la force la plus forte. S’affranchir de ses nerfs, de son âme visible et corporelle; se retirer dans une région plus intérieure, c'est ce qu'il faut.
( Soir.) — Avec mon habitude de m'observer froidement et comme un non-moi, je sentais vivre les diverses régions de mon cerveau en dessous de mon crâne ; je sentais comme une sourde vibration maladive, semblable à celle que produit la chaleur sur une substance molle qu’elle pénètre, puis de légères contractions, superficielles ou profondes, affectant l’ensemble ou certaines parties (les tempes et l’arrière-tête), puis une tension pénible du centre même de l’encéphale. Un léger effort de composition que je dus faire de quatre à six heures, m'a pour ainsi dire meurtri et comprimé : ma fibre nerveuse sans élasticité ne pouvait reprendre son jeu et son état normal. — Une émotion pénible, une sensation un peu forte, une tension de la volonté, de la vue, de l'oreille, dépassent mes forces actuelles. Je marche, mange, dors bien, je ne me sens pas de lassitude musculaire, et néanmoins je suis sans force. Tous les actes de vitalité et de virilité me paraissent loin de moi et presque inaccessibles. L'enfant, le jeune homme, l’homme me font envie et je les regarde passer comme des images de ce que je ne suis plus. Tout superflu de vie m'est retiré, et même beaucoup du nécessaire. Cette impression d'appauvrissement, de caducité, d’impuis-
sance est singulièrement mélancolique. Au mo-\:
ment de récolter, le moissonneur s’affaisse sur
son sillon, la malaria l’a touché. J’ai trop aimé la vie de la pensée, j'en ai trop fait mon refuge, mon asile, mon lieu-fort; c'était un peu mon idole secrète; elle se brise : la main de Dieu est sur moi et m’éprouve. Dieu me laisse tout le reste, aisance, loisir, indépendance, entourage de famille, position; il ne m'interdit qu'un arbre du jardin, l’arbre de la science; heureusement, il reste l'arbre de vie. Renonce-toi, prends ta croix, détache ton cœur de tout ce qui peut se perdre, apprends à te contenter de peu, à savourer les fruits de l’arbre de vie, la seule chose nécessaire; fais cela et tu retrouveras le calme. Acquiesce, incline-toi, soumets-toi; pas d’agitation, de résistance, de colère, d’amertume, d’abattement. Ce que Dieu fait est bien fait et sa volonté est ton bien. — Tu ne savais pas simplifier ton cœur, borner tes désirs, circonscrire tes projets, t'y voilà forcé; tu voulais reconnaître tes limites véritables, en voilà qui ne se laissent pas contester; tu étais inquiet, turbulent, changeant, ambitieux, voilà de quoi te rendre plus faciles l'humilité et la modération.
Du mal même on peut tirer le bien : on peut apprendre d’abord à connaître, ensuite à supporter la peine; on peut s'instruire par elle et s'améliorer, discerner son vrai devoir, sa vraie force et son point d'appui. — La religion de la
maladie est-elle plus vraie que celle de la santé? oui, si elle soutient l’épreuve où cette dernière échoue; la foi qui nous conserve la paix dans la santé et dans la maladie est plus vraie que celle qui se trouble avec la fuite de la santé, comme une substance à l’épreuve de l’eau et du feu est plus solide que celle qui n’est à l'épreuve que de l’eau.
27 juillet 1854 (cinq heures du soir). — J’achève l'Histoire hollandaise! de M"° d’Arbouville, avec une émotion de saisissement aussi puissante qu’à la première fois que je la lus, les yeux en larmes et le front baigné de sueur. Cette histoire me transperce jusqu'aux moelles. Elle est effrayante de vérité. Je l’ai senti à l’enivrement de calme, à l’impassibilité infinie qui m'ont pénétré. La poésie du cloître, avec sa tranquillité qui fait frémir, cette destruction lente de toutes les fibres mortelles, de tous les amours de la terre, cette paix funéraire et profonde m'ont envahi comme l’ombre gagne un vallon à la chute du jour, La nostalgie céleste s’empara de mon cœur. La soif de l’éternité que le temps irrite, le grand silence du monde et de l’âme, où l’on entend Dieu, toute cette vie de dépouillement, d'attente, d’immuabilité, ce drame de la
1. Les œuvres de Mne Sophie d’Arbouville (1810-1850) ont été réunies en trois volumes : Poésies et Nouvelles, Paris, 1855.
solitude, cette langueur ineffable et ascétique, ce pathétique prodigieux du catholicisme me subjuguèrent jusqu’au frisson. Est-ce sublime? est-ce monstrueux? — C’est une des formes religieuses, un des états de la conscience que rien ne peut remplacer. C’est la forme abstraite et pure de l’amour de Dieu et de la sainteté. L'âme se concentre dans sa généralité divine, crainte de perdre Dieu dans les détails d’une vie dispersée et d’émousser le sens divin par le contact avec les. âmes mondaines. Le cloître, c’est la vie simplifiée, le refuge pendant l'exil, le péristyle du paradis, le port des âmes faibles ou brisées, qui ont besoin de l’irrévocable, du repos, du silence pour pouvoir dormir en Dieu, et se guérir de la vie ou l’éviter. Qui n’a jamais eu ou n’a plus aucune foi à la vie et au bonheur, qui n’attend rien du temps, rien des affections, rien des hommes et des choses, c’est-à-dire qui a senti mourir en lui tout désir, celui-là peut demander à voir s'ouvrir pour lui les portes d’un monastère. Le monde ne peut plus rien pour lui.
(Sept heures et demie du soir.) — La rêverie m'a emporté successivement bien loin. J’ai entrevu ce qu’une passion sérieuse pourrait faire de moi, songé à des personnes et à des circonstances oubliées, et sondé mon cœur. J’ai reconnu
avec tristesse ma vulnérabilité; l’ironie, la moquerie, le ricanement, la froideur même d'autrui ont sur moi une puissance lamentable. Je n'ose ni agir, ni aimer, ni produire sans l’approbation générale. J’ai la volonté timide, craintive, pusillanime. Je n’ose affirmer que mes idées, que les choses désintéressées, et non ma personnalité. N'ayant pas de foi en moi, j'ai pour ainsi dire honte de mon individu et peur de tout ce qui l’affirme, le pose, le détermine. Les autres sont incapables de rien me faire faire, mais ils peuvent fort bien me paralyser complètement. En blessant en moi l’amour-propre ou le sentiment, qui sont furieusement susceptibles, ils me dégoûtent et me découragent de tout. — Au fond, je suis timoré et pétri de désirs, et j'ai la passion de l'indépendance sans en avoir la force; défiant, craintif, sensible, avec une immense faculté de souffrir et de jouir, j'ai peur de l’amour, de la vie et des hommes, parce que j'en ai un violent besoin. Je redoute tous mes instincts et ma vie est une contrainte, une réticence perpétuelles. Je cède à un seul instinct, celui de traiter toutes mes passions par la glace et l’effroi. J’ai la terreur de la destinée et tout entraînement m’épouvante. — Je reconnais toujours là l'effet de mon enfance orpheline et de l'atmosphère moqueuse de Genève. L'organe de la sensibilité n’est jamais
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devenu en moi assez robuste pour braver les intempéries du dehors, et pour n'être pas blessé dans sa délicatesse, il s’est habitué à ne vivre qu’en dedans. Je ne suis pas équipé pour frayer mon chemin à travers les circonstances, et je n’ai jamais joui de rien qu’en imagination. J'aurai rêvé toutes les vies, pour me consoler de n’en avoir pas vécu une. J'aurai regardé passer toutes les réalités, pour ne pas donner aux hommes prise sur mon bonheur. Je n’aurai rien osé, pour moins dépendre et moins souffrir. J'aurai vécu le moins possible, pour ne pas provoquer les coups de la destinée. C’est un oracle attristant. Mais à moins que la conscience et la voix de Dieu ne m'en fassent entendre un autre, il faudra bien m'y soumettre. — A ma nature, timide devant l'inconnu, découragée et défiante, ardente et passionnée, il faut Dieu pour allié, l'évidence pour compagne, le devoir pour soutien. — A la garde de Dieu! ce mot est bien doux pour reposer des angoisses de la responsabilité.
5 novembre 1854. — Aujourd’hui, essentiellement exercé l’adresse de l’œil et de la main, pendant cinq heures, avec les enfants pour parterre ébloui et applaudissant (dominos, Jouets, cartes, chaises, verres d’eau, carafes, couteaux, balais, casse-têtes, jeux divers). Lutiné comme
un follet avec toutes les choses de la maison, mettant tout en branle et en équilibre, en danse et en culbute. C’est la mécanique amusante, le sens de la pesanteur et de l’espace, des combinaisons et de l’imprévu que j'ai mis en jeu, et cela n’est point inutile. Toutes ces folies enfantines développent l'initiative de l’imagination et la justesse des organes, tout en reposant l'esprit et en rajeunissant le caractère, et m'amuse en faisant plaisir. Vaincre une difficulté quelconque donne toujours une joie secrète, car c’est reculer une limite et augmenter sa liberté, toute victoire grandit, même la plus imperceptible, même celle sur un joujou. Pourquoi? parce que toute victoire est au fond une victoire sur soi-même, et par conséquent un accroissement de soi-même.
Quand je fais tenir une pyramide sur sa pointe, ce n'est pas tant la matière que je soumets, c’est plutôt une incapacité de moi que je diminue.
Ainsi, toute limite que je recule est une puissance que j'acquiers, et un esclavage que je brise, une augmentation de connaissance et de force. Lutter, voilà la vie; grandir, voilà sa récompense. — Telle est la philosophie du badinage : tout se tient.
19 novembre 1854. — Lu les deux derniers volumes de Copperfield... . . . .. . . . . ..
Agnès m'a remis sous le charme et mouillé les yeux : c’est, je crois, mon héroïne favorite ou plutôt mon idéal féminin le plus cher, le dévouement parfait, la pureté sereine et céleste, le calme profond et doux, la fidélité invincible, l’âme belle, grande, simple, tendre, religieuse et sans tache, dont l'influence apaise, fortifie, améliore et grandit. Ah! je sens bien que je pourrais aimer éperdument, quand je rencontre ces personnages de la fiction, qui répondent à mes rêves. — Si je suis resté froid, c’est que la réalité ne m'a rien offert de complet, et que tout accroc à l’idéal déchire en moi l’amour. Je n'ai encore, dans aucun ordre, su renoncer à rien, ni me contenter au rabais; l'idéal m’a empêché de vivre et mon ambition n’a jamais pu trouver une satisfaction à la hauteur de ses espérances secrètes. — Si je savais voir poétiquement ma propre vie! mais elle me paraît pure bagatelle et plaisanterie prosaïque; ma poésie est hors de moi. C’est là mon mal. La défiance et l'ironie de moi-même ont fait ma faiblesse; j'ai continué contre moi la guerre meurtrière que m'ont faite les circonstances de ma jeunesse. Je ne sais me voir ni historiquement, ni héroïquement; aussi je ne me prends pas au sérieux, je me reste insignifiant, et je joue avec ma nature comme avec un hochet enfantin. — Il en est de même des
affections et des caractères que je rencontre en chemin; je ne crois jamais à une bonne fortune, à une faveur providentielle, et je me dis : c'est peu de chose puisque cela m'est donné; le bienfait est à la mesure de l’obligé. En se moquant de soi, on devient aisément ingrat et blessant envers les autres. — C'était donc un juste instinct de *** qui m'interdisait de me railler moimême! elle avait bien raison. — Ne pas te prendre au sérieux, c’est faire un affront à Dieu qui a permis à son saint esprit de résider en toi, et qui attache à ton âme le même prix qu’à la plus privilégiée de toutes; cette ironie est une irrévérence contre le don qui est en toi; ce manque de respect est une méconnaissance de la valeur de l'individu; en un mot, ce badinage est irréligieux autant que nuisible, et si la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse, le sentiment de la dignité personnelle est le commencement de la force.— L'homme fort, l’homme de génie est celui qui donne à ses expériences privées une valeur représentative universelle, c'est-à-dire qui sait voir dans les choses tout ce qu'elles contiennent et en dégage la signification typique. Jean Paul et Émerson l'ont dit : Les grands auteurs sont des hommes qui ont osé s'affirmer. Or, pour oser s'affirmer, il faut se sentir organe légitime de la Providence; par
conséquent, il faut penser noblement de soimême et grandement de sa tâche; il faut renouveler en son sein, par la contemplation, l'idéal de la majesté humaine et le sentiment du prix infini de chaque âme.
Le sentiment très vif de la caricature, du contraste avec l'idéal, t’a rendu ironique; creuse davantage la réalité et sa richesse te la fera considérer moins légèrement. — Dieu seul ne peut tomber sous le ridicule, tout ce qui n’est pas Dieu ou de Dieu est risible; mais comme Dieu est partout, tout peut redevenir grave. ( Minuit.)
17 décembre 1854.— Quand nous ne faisons rien de particulier, c’est alors que nous vivons par tout l'être, et nous ne cessons de nous accroître que pour nous posséder et mûrir. La volonté est suspendue, mais la nature et le temps agissent toujours; et parce que notre vie n'est plus notre œuvre, l'œuvre n’en continue pas moins. Avec nous, sans nous ou malgré nous, notre existence parcourt ses phases, notre Psyché invisible tisse la soie de sa chrysalide, notre destin s’accomplit et toutes les heures de notre vie travaillent à cette éclosion, que nous appelons la mort. Cette activité est donc fatale; le sommeil et l'oisiveté ne l’interrompentpas, mais elle peut devenir libre et morale, une joie au lieu d’une terreur.
2 lévrier 1855. — Bulle d’air qui clapote un instant à la surface d’un océan agité, notre vie erre, insouciante ou inquiète, au-dessus du tombeau qui l’attire. Ballottés de la vie à la mort, de Wichnou à Siwa, nous ne sommes que des éphémères dont les ans sont des secondes, dans les semaines de la nature. Jamais je n’ai mieux senti l’inanité de notre existence, en face de l'éternel et de l'infini. Notre grandeur consiste à réduire cette vie à un point pour l’offrir à l'Étre, à nous arracher au temps, au fini, au changeant pour devenir citoyen de l’éternel, de l'infini et du permanent, à passer de l’espace à l'esprit, de l’égoïsme à l'amour, du mal au bien, du monde à Dieu. Cette vie infirme et fugitive suffit pour nous emparcr d’une vie éternelle : elle est donc assez grande. Rien n’est petit, quand l'infini y est en germe ; or Dieu est en nous et ne demande qu'à y vivre... S'ouvrir à Dieu pour ne plus mourir, échapper à ce qui passe en se réfugiant au centre de l'âme, se sentir immortel et plus grand que Sirius ou qu’Aldébaran, revenir à sa dignité avec reconnaissance, glorifier la vie humaine, berceau de la vie suprême, reconnaître en soi la part du néant et celle de l’être : c’est là le grand art de vivre, nulle part mieux abrégé que dans la religion, ni mieux réalisé que dans le christianisme. La vie mortelle est l'apprentissage
de la vie éternelle, et la vie éternelle commence dès que ce n’est plus le moi égoïste mais Dieu qui vit en nous.
28 mars 1855. — Pas un brin d'herbe qui n’ait une histoire à raconter, pas un cœur qui n’ait son roman, pas un visage sous lequel le sourire ne masque une tristesse, pas une vie qui ne cache un secret, son aiguillon ou son épine. Partout chagrin, espoir, comédie, tragédie; et sous la pétrification de l’âge même, comme dans les formes tourmentées de certains fossiles, on peut retrouver les agitations et les tortures de la jeunesse. Cette pensée est la baguette magique des Andersen et des Balzac, des poètes et des prédicateurs ; elle fail tomber lesécailles des yeux de la chair et fait voir clair dans la vie humaine; elle ouvre à l'oreille un monde de mélodies inconnues et fait comprendre les mille langages de la nature. L'amour affligé rend polyglotte; le chagrin rend devin et sorcier.
16 avril 1855. — Éprouvé ce matin la prodigieuse influence du climat sur l'état de l’âme. J’ai été italien et espagnol, par cette atmosphère limpide et bleue et ce soleil du midi. Les murs mêmes vous sourient. Et j'aimais toute la nature. Tous les marronniers étaient en fête; avec leurs bourgeons
lustrés, brillant comme de petites flammes aux extrémités recourbées de tous les rameaux, ils représentaient dans le bal de l’éternelle nature les candélabres du printemps. Comme la fraîcheur humide des touffes d'herbe, l’ombre transparente des cours, la vigueur des tours rousses de Saint-Pierre, les bornes blanches des routes, comme tout était jeune, gracieux, bienveillant. Je me sentais enfant, la sève de la vie remontait dans mes veines comme dans les plantes. J’ai retrouvé l’allégresse des sensations; 1l me semblait avoir secoué toute une vieille chrysalide ridée de soucis, d’ennuis, et renaître papillon. Oh! qu’un peu de bonheur naïf, de joie purement enfantine est une douce chose! — Et maintenant, une musique de cuivre arrêtée dans la rue me fait bondir le cœur comme à dix-huit ans. C'est l’enivrement perpétuel, le pétillement de l'espérance dans l’Aï rosé du présent; l’état de la jeune fille qui entre dans le jardin enchanté de la vie; l’état amoureux. Oh! je suis encore jeune. Merci, mon Dieu; il y a eu tant de semaines et de mois où je me suis cru un vieillard. Venez poésie, nature, jeunesse, amour, repétrissez ma vie de vos mains de fée, recommencez en moi vos rondes immortelles, chantez vos mélodies de sirène, faites-moi boire à la coupe de l’immortalité, ramenez-moi dans l’olympe de l'âme. Ou
plutôt, point de paganisme! Dieu de la joie et de la douleur, fais de moi ce que tu voudras; la tristesse est bonne et l’allégresse est bonne aussi. Tu me fais passer par l’allégresse. Je l’accepte de toi et je t’en rends grâce.
17 avril 1855.— Le temps se maintient incroyablement pur, éclatant et chaud. À dix heures du soir, j'écris en manches, à côté de ma fenêtre ouverte. C’est juillet qui suit février. La journée est remplie de chants d’oiseaux et la nuit d'étoiles. La nature s’est fait bénigne et sa bonté se revêt de splendeur.
Je viens de contempler, pendant près de deux heures, ce magnifique spectacle, et je me suis senti dans le temple de l'infini, en présence des mondes, dans l’immense nature, hôte de Dieu.
Combien tousces astres errants dans le pâle éther m'attiraient loin de la terre; et quelle inexprimable paix, quelle rosée de vie éternelle ils laissent tomber sur l’âme en extase. Je sentais flotter la terre comme un esquif dans cet océan bleu.Il est bon de se nourrir de cette volupté profonde et tranquille, elle épure et grandit tout l’homme. Je me suis laissé faire avec gratitude et docilité.
21 avril 1855. — Beaucoup lu. J'avais la tête forte, ce qui depuis deux ans, depuis mes grandes
hémorragies est une rareté. — Analyse exacte des synonymies morales, érudition, ethnographie, anatomie comparée, système cosmique :
voilà ce qui a rempli ma journée. Prichard, Hollard, Carus Erdleben, Liebig, Chimie animale, ont été mes lectures. — J'ai parcouru l’univers, du plus profond de l’empyrée jusqu'aux mouvements péristaltiques des atomes dans la celluleélémentaire, je me suis dilaté dans l'infini, affranchi en esprit du temps et de l’espace, en ramenant la création sans bornes au point sans dimension et en voyant la multitude des soleils, voies lactées, étoiles et nébuleuses, dans le point.
J’ai essayé de tracer la courbe qu'un point de mon doigt levé décrivait dans l’espace, relativement au point fixe absolu, et j'ai reconnu une intégrale dépassant toute capacité mathématique par ses deux extrémités. Pulsation des vaisseaux capillaires, l’action plastique moléculaire, la lutte entre le muscle et la pesanteur terrestre, (facteurs inconscients), le mouvement volontaire (facteurs humains), puis la courbe cireulaire autour de l’axe du globe, avec une vitesse fonction de la latitude, et du rayon du petit cercle pratiqué par cette parallèle, puis la cycloïde due au déplacement de la terre, s’élevant au second degré parce qu’elle tourne autour du soleil, et au troisième parce que cette orbite est
une ellipse; puis le mouvement de notre soleil, qui est peut-être un soleil double et conjugué; et ce système lui-même en mouvement dans notre lentille stellaire, laquelle se meut à son tour sans doute dans les profondeurs démesurées de l’abîime des cieux : telle est cette intégrale d'intégrale.
Et de tous les côtés, mystères, merveilles, prodiges s’étendaient sans limites, sans nombre et sans fond. J’ai senti vivre en moi cette insondable pensée, j'ai touché, éprouvé, savouré, embrassé mon néant et mon immensité, j'ai baisé le bord des vêtements de Dieu et je lui ai rendu grâce d’être esprit et d'être vie. Ces moments sont les entrevues divines, où l’on prend conscience de son immortalité, où l’on reconnaît que l’éternité n’est pas de trop pour étudier les pensées de l'Éternel et ses œuvres, et où l’on adore dans la stupeur de l'extase et l'humilité ardente de l'amour.
23 mai 1855. — Irrésolution, paresse, inconstance, abattement, pusillanimité, tous mes vieux ennemis m'ont assailli ce matin... Tu livres ton foie au sombre vautour de la tristesse, et par une stupidité frénétique tu passes ton temps à manger ton cœur. C’est le suicide lent d’un bourreau de soi-même. T’appuyant sur toutes les
pointes des idées pénibles, quand elles ont fait le trou, tu tournes et retournes pour les convertiren tarières, et ne prends de repos que transpercé en tous sens. Cette volupté âpre et insensée devient une manie. Toute passion nuisible attire, comme les gouffres par le vertige. La faiblesse de volonté amène la faiblesse de tête, et l’abîme, malgré son horreur, fascine alors comme un asile. Effroyable danger! Cet abîme est en nous, ce gouffre ouvertcomme la vaste gueule du serpent infernal qui veut nous dévorer, c’est le fond de notre être; notre liberté nage sur ce vide qui aspire toujours à l’engloutir. Notre seul talisman, c’est la force morale rassemblée sur son centre, la conscience, petite flamme inextinguible dont la lumière s'appelle Devoir et dont la chaleur se nomme Amour. Cette petite flamme doit être l'étoile de notre vie, elle seule peut guider notre arche tremblante à travers le tumulte des grandes eaux, nous faire échapper aux tentations de la mer, aux monstres et aux tempêtes vomis par la nuit et le déluge. La foi en Dieu, en un Dieu saint, miséricordieux, paternel, est le rayon divin qui allume cette flamme. Oh! comme je sens la profonde et terrible poésie des terreurs primitives, desquelles sont sorties les théogonies ; comme l’histoire des forces déchaïînées, du chaos sauvage et du monde naissant devient bien
ma vie et ma substance, comme tout s’éclaire et devient symbole de la grande pensée immuable, de la pensée de Dieu sur l'univers! Comme l’unité de toute chose m'est présente, sensible, intérieure ! II me semble percevoir le motif sublime que, dans lessphères infinies de l'existence, sous tous les modes de l’espace et du temps, toutes les formes créées reproduisent et chantent au sein de l’éternelle harmonie. Des limbes infernaux je me sens comme le Dante remonter vers les régions de la lumière, et comme le Satan de Milton, mon vol à travers le chaos vient aboutir au paradis. Béatrice ou Raphaël, messagers de l'éternel amour, m'ont indiqué la route. Le ciel, l'enfer, le monde sont en nous. L'homme est le grand abîme.
27 juillet 1855.— .. C’est ainsi que s’en va la vie, ballottée comme un canot par les vagues, de droite à gauche, de haut en bas, mouillée par l'onde amère, puis salie d’écume, puis jetée au rivage, puis reprise par le caprice des flots. C'est du moins la vie du cœur et des passions, celle que réprouvent Spinoza et les stoïciens, le contraire de cette vie sereine et contemplative, toujours égale comme la lumière des étoiles, où l'homme vit en paix et voit tout sous le regard de l'éternité; le contraire aussi de la vie de
conscience, où Dieu seul parle et où toute volonté propre abdique devant sa volonté manifeste.
Je vais de l’une à l’autre de ces trois exis- tences qui me sont également connues; mais cette mobilité même me fait perdre les avantages de chacune d’elles. Le cœur chez moi se ronge de scrupules, l’âme ne peut supprimer les besoins du cœur, et la conscience se trouble et ne sait plus bien distinguer dans le chaos des inclinations contradictoires la voix du devoir ni la volonté suprême. Le manque de foi simple, lindécision par versatilité et défiance de moi, remettent presque toujours tout en question dans ce qui ne concerne que ma vie personnelle. J'ai peur de la vie subjective et recule devant toute entreprise, volonté, demande ou promesse qui m'engage ou me réalise; j'ai la terreur de l’action et ne me sens à l’aise que dans la vie impersonnelle, désintéressée, objective de la pensée. Pourquoi cela? par timidité. D'où vient cette timidité? du développement excessif de la réflexion, qui a réduit presque à rien la spontanéité, l’élan, l'instinct, et par là même l’audace et la confiance. Quand il faut agir, je ne vois partout que pièges et embûches, causes d’erreur et de repentir, menaces cachées et chagrins masqués, et naturellement je n’ose bouger. L’'ironie a de bonne heure atteint mon enfance, et, pour
n’être pas vaincuepar la destinée, manatures’est, je crois, armée d’une circonspection de force à n'être surprise par aucune câlinerie. Cette force fait ma faiblesse. J’ai horreur d’être dupe, surtout dupe de moi-même et je me prive de tout pour ne pas me tromper et être trompé; donc l’humiliation est le chagrin que je redoute encore le plus, et par conséquent l’orgueil serait le plus profond de mes vices. Ceci est logique, mais ce n’est pas vrai; il me semble que c’est la défiance, l’incurable doute de l'avenir, le sentiment de la justice mais non de la bonté de Dieu, bref l’incrédulité qui est mon malheur et mon péché.
Toute action est un otage remis à la destinée vengeresse : voilà la croyance instinctive qui glace; toute action est un gage confié à la paternelle Providence : voilà la croyance qui calme.
La douleur me paraît une punition et non une miséricorde; c’est pourquoi j'en ai secrètement horreur. Et comme je me sens vulnérable sur tous les points, partout accessible à la douleur, je reste immobile, semblable à l’enfant craintif qui, laissé dans le laboratoire de son père, n'ose toucher à rien, crainte des ressorts, explosions et catastrophes qui peuvent sortir et jaillir de tousles coins au moindre mouvement de son inexpérience. J'ai confiance en Dieu, directement, et dans la nature, mais je me méfie de tous les agents libres
etmauvais, de l’hommeet des hommes, des inconstances et des faits de la société; je sens ou pressens le mal, moral et physique, au bout de chaque erreur, faute ou péché, et j’ai honte de la douleur.
Au fond ne serait-ce pas l’amour-propre infini, le purisme de la perfection, l’inacceptation de la condition humaine, la protestation tacite contre l’ordre du monde, qui ferait le centre de ta pusillanimité? C’est le tout ou rien, l'ambition titanique et oisive par dégoût, la nostalgie de l'idéal rentré et la retraite d'Achille sous la tente, la dignité offensée et l’orgueil blessé qui se refusent à ce qui leur paraît au-dessous d’eux; c’est l’ironie qui ne prend ni soi ni la réalité au sérieux, par la comparaison avec l'infini entrevu et rêvé; c’est la restriction mentale qui se prête aux circonstances par complaisance, mais ne les reconnaît point en son cœur, parce qu'elle n’y voit pas l'ordre divin, la nécessité; c’est peut-être le désintéressement par indifférence qui ne murmure point contre ce qui est, mais qui ne peut se déclarer satisfait; c'est le légitimisme philosophique campé dans la société de fait qui n’est pas celle de droit; c’est la faiblesse qui ne sait pas conquérir et qui ne veut pas être conquise; c’est la rancune qui se détache de ce qui se passe de son concours; c’est l'isolement de l’âme déçue qui abdique jusqu’à l'espérance.
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Ceci même est une épreuve imposée. Son but providentiel est sans doute d’amener au vrai renoncement, dont le signe est la charité. C’est quand on n'attend plus rien pour soi-même, qu'on peutaimer. Faire du bien aux hommes par amour pour eux-mêmes, faire valoir son talent pour plaire au Père dont nous le tenons pour son service : voilà le signe et le moyen de la guérison de ce mécontentement intime qui se dissimule sous l'indifférence.
4 septembre 1855. — Dans le gouvernement intérieur de soi-même la forme parlementaire succède à la forme monarchique. Le bon sens, la conscience, le désir, la raison, le présent et le souvenir, le vieil homme et l’homme nouveau, la prudence et la générosité prennent tour à tour la parole, le règne des avocats commence, le chaos remplace l’ordre et le crépusculelalumière. La volonté simple, c’est le régime autocratique, la discussion interminable, c’est le régime délibératif de l’âme. Le premier est net, clair, expéditif et fort; le second est embrouillé, indécis, lent et faible; en revanche celui-ci épuise les questions que l’autre se contente de trancher; l’un est préférable au point de vue théorétique, l’autre au point de vue pratique. Connaître et agir sont leurs deux avantages respectifs.
Mais il y aurait mieux à faire, il faudrait réaliser dans l’âme les trois pouvoirs, au législatif superposer l'exécutif et coordonner le judiciaire. Outre l’homme de conseil, il faudrait l’homme d’action et l’homme de justice. La réflexion chez toi ne conclut pas parce qu’elle se retourne sur elle-même pour se quereller et se discuter; il te manque le général qui ordonne et le juge qui décide. La volonté du caractère et la décision de l'esprit sont indispensables pour limiter la réflexion critique. Mère prolifique des chicanes, des scrupules et objections de tout genre, la critique comme un prisme réfracteur brise les rayons lumineux en un spectre aux sept couleurs ; comme la parole magique de l’apprenti sorcier elle suscite vingt farfadets qu’elle ne peut plus dompter ni annuler; elle metl’anatomie à la place du vivant et à force de regarder les arbres, elle n’aperçoit plus la forêt.
L'analyse est dangereuse, si elle domine la force synthétique. — La réflexion est redoutable, si elle détruit la faculté d’intuition. — L'examen est fatal, s’il supplante la foi. — La décomposition est meurtrière, quand elle dépasse l’énergie combinatrice de la vie. L'action séparée de toutes les sphères intérieures devient un jeu destructeur quand elles cessent de pouvoir revenir à l’action une. — Dès que le souverain abdique
l'anarchie commence. Dès qu’un corps cesse de vivre les vers s’y mettent.
Or c’est là le danger qui te menace. Tu perds l'unité de vie, de force, d'action, l’unité du mot; tu es légion, parlement, anarchie; tu es division, analyse, réflexion; tu es synonymie, oui et non, dialectique; de là ta faiblesse. La passion du complet, l'abus de la critique, la manie anatomique, la défiance du premier mouvement, du premier mot, de la première idée, expliquent le point où tu en es venu. L'unité et la simplicité de l'être, la confiance et la spontanéité de la vie sont en chemin de disparaitre. C’est pour cela que tu ne peux agir, que tu n’as point de caractère.
Il faut renoncer à tout savoir, à tout vouloir, à tout embrasser; il faut s’enfermer quelque part, se contenter de quelque chose, se plaire à quelque œuvre, oser être ce qu'on est, résigner de bonne grâce tout ce qu’on n’a pas, s'attacher à sa peau, croire en son individualité,
Ne pas se plaire seulement aux plus belles choses du [monde, Mais trouver la plus belle du monde la chose qui vous [plaît.
(Rückert.)
La défiance de toi te ronge; confie-toi, abandonne-toi, livre-toi, crois et tu seras en voie de guérison. La preuve que cette tendance est
mauvaise, c’est qu’elle te rend malheureux et t’empêche d'agir. L’incrédulité c’est la mort; et l'ironie de soi-même, comme l’abattement, sont de l’incrédulité. Il est plus facile de se condamner que de se sanctifier, et le dégoût de soi vient plus de l’orgueil que de l'humilité... . La vraie humilité c’est le contentement.
12 novembre 1855. — Une patrie changée d'habitants, de mœurs et d’esprit, est-ce encore la patrie? Nos partis m'ont dégoûté de la vie politique; je ne puis donner mon cœur à aucun, car je n’éprouve ni estime ni enthousiasme pour aucun d’eux, et les luttes d'intérêt ont toujours été nauséabondes pour moi, d’où vient donc ce détachement complet? Hélas! tout m’y amène :
Mon antipathie pour notre caractère national, et pour notre climat; l'isolement où l’on m'a laissé parmi mes pairs; la privation de tout point d'attache civique. J'aime mes parents, mes amis, notre église et nos écoles, mais je n’aime ni notre vie politique, ni notre vie sociale. Genève ne me donne pas de joie, et je n’ai pas consenti à ce qu'elle pût me faire de la peine. Je n’ai pas trouvé en elle une mère et le sentiment filial s’est tout doucement éteint dans mon âme. En un mot, je suis encore électeur, mais je ne suis plus citoyen.
Voilà le fait, mais c’est un mal, c’est-à-dire une faute et un malheur. C’est une diminution de vie, c’est une diminution du devoir. Pauvre est la vie qui ne s'étend pas jusqu’à l'amour du pays; mutilée est la conscience qui retranche du nombre de ses devoirs le patriotisme. Il faut donner son cœur; l'habitude de détachement critique t'a séparé de Genève; lutte contre cette habitude, ranime le sentiment civique par l'étude de l’histoire de ton pays et par la participation à la vie commune. L’existence aérostatique que tu mènes d'ordinaire contribue à cette indifférence ; en cherchant à être utile, en t’associant aux œuvres que tu approuves, tu te créeras des liens, tu t'intéresseras; entre l’égoisme et la sympathie humaine tu replaceras un cercle essentiel, celui de la vie civique.
Mais peut-on tenir à qui ne tient pas à vous ? Oui. C’est l'amour désintéressé, le plus beau des amours, qui aime, donne, offre, sans se lasser et sans attendre de retour, et qui n’est point ridicule même à ses propres yeux, car il ne fait point de marché et n’est par conséquent point dupe.
21 janvier 1856. — La journée de la veille est pour moi aussi éloignée que l'année dernière; le passé n’a pour ma mémoire qu'un plan, comme pour mon œil le ciel étoilé. Je ne retrouve
pas mieux une de mes journées dans mon souvenir qu’un verre d’eau versé dans un lac; ce n’est pas chose perdue, mais chose fondue; l’individuel est rentré dans la masse; les divisions du temps sont des catégories qui ne peuvent mouler ma vie, pas plus que les compartiments tracés par une baguette dans l'onde n’y laissent d’empreinte durable. Je suis fluide, il faut m'y résigner. Combien il est vrai que nos destinées sont décidées par des riens, et qu’une légère imprudence tombée sur un hasard insignifiant, comme une goutte de pluie tombée sur un gland, fait lever l'arbre où nous et d’autres serons peut-être suppliciés. Ce qui arrive est tout différent de ce que nous avons voulu. Nous voulons un bien et ilen résulte un malheur. Le serpent de la fatalité, ou pour mieux dire la loi de la vie, la force des choses, s’étant-entrelacé à un ou deux faits très simples, n’a pu être coupé par aucun effort, et la logique des situations et des caractères a conduit invinciblement à un dénoûment redouté. C’est la fascination de la destinée, qui nous oblige à nourrir notre malheur de notre main, à prolonger l'existence de notre vautour, à jeter dans l’holocauste de notre châtiment successivement nos forces, nos qualités, nos vertus même, en expiation d'une négligence, en un mot qui nous fait reconnaître notre néant, notre dépendance, et la majesté
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implacable de la Loi. Le sentiment de la Providence adoucit la punition, mais ne la supprime pas. Les roues du char divin nous écrasent d’abord, pour satisfaire la justice et donner exemple aux hommes, puis une main nous est tendue, pour nous relever ou au moins nous réconcilier avec l’amour caché sous la justice. Le pardon ne peut précéder le repentir, et le repentir ne commence qu'avec l'humilité. Et tant qu’une faute quelconque paraît une bagatelle, tant que l'imprudence ou la négligence apparaît non pas dans son énormité, dans sa culpabilité, mais dans son excuse, en un mot tant que Job murmure, tant que la Providence est trouvée trop sévère, tant qu'il y a protestation intérieure contre la destinée, et doute sur la parfaite justice de Dieu, il n’y a pas encore l’entière humilité, ni le vrai repentir. C’est quand on accepte l’expiation, qu’elle peut être épargnée ; c’est quand on se soumetsincèrement que la grâce peut être accordée. C’est quand la douleur trouve son œuvre faite, que Dieu peut nous en faire la remise. L'épreuve ne s’arrête donc que lorsqu'elle est inutile : c’est pourquoi elle ne s'arrête presque jamais. — La foi en la justice et en l’amour du Père, qui nous laisse vivre pour nous apprendre à vivre saintement, est donc le meilleur et le seul point d’appui contre les souffrances de cette vie. Le fond de toutes nos
douleurs est une incrédulité; nous doutons que ce qui nous arrive dût nous arriver; nous nous croyons plus sages que la Providence, parce qu’au fond nous croyons au hasard, pour éviter le fatalisme. La liberté soumise, quel problème! II faut pourtant toujours en revenir là.
26 janvier 1856. — Philosophie, causerie, émotions, volupté optique, amitié, quelques faits nouveaux appris, beaucoup d’échange : c’est là ma Journée. Elle est encore assez épicurienne, c'est-à-dire douce mais inféconde. — Puis le murmure du cœur s’est fait entendre dans les lointains de la vie intérieure ; voix de regret et de censure. Que de temps perdu pour aimer ; quelle fausse honte de ses vrais besoins! que d’inquiétude dans cette insouciance! et quel sentiment de vide dans cette existence dépourvue de centre, de substance, de point fixe! Tu aurais besoin du mariage, d’un attachement, de quelque chose qui te pose, t’enracine, te détermine ett’alimente. Et tu rougis de cette dépendance, et tu te cuirasses de fierté ou de badinage contre toi-même et contre les autres, et tu as peur de tromper, tu te défies du monde et de la vie et ne veux pas donner prise à leur malignité, ni rechercher ce qui peut se refuser. Tu es tendre, aimant, avide de sympathie, mais par timidité tu prends le
masque de l’indifférence; tu es un faux stoïque, un faux égoïste, un faux muet. Tu te fais de pierre, comme le peau-rouge se montre insensible, pour ne pas réjouir l'ennemi; ton instinct cherche à maintenir, faute de mieux, ta dignité solitaire, et ton impassible sérénité. Tu n’oses pas souffrir et devant les hommes tu supprimes toute larme, toute plainte et tout désir. Tu te fais léger par une insurmontable timidité. C’est le suicide moral par pudeur. — Tu veux être deviné comme une femme, et demander pour toi ou t’offrir te révolte comme un acte de courtisane, comme une bassesse et presque une impudicité de l’âme. — Ton malheur, pauvre garçon, est d’avoir pour défauts les qualités d'un autre sexe; car ce qui est grâce dans la femme est une niaiserie fatale chez l’homme.
7 mai 1856.—Continué, pendant toutela journée, l'Histoire de la poésie par Rosenkranz’ et rien fait d'autre. Tous les grands noms de l'Espagne, du Portugal et dela France jusqu’à Louis XV y ont passé. Cette revue rapide est bonne à faire; le point de vue renouvelle le sujet et change les idées reçues, ce qui est toujours agréable et libérateur. Pour ma tendance naturelle, cette
1. Geschichie der Poesie, par Rosenkranz, disciple et biographe de Hegel.
manière philosophique et génétique d'embrasser et d'exposer l’histoire littéraire a un vif attrait. Mais c’est l’antipode du procédé français, qui ne prend guère que les cimes du sujet, les enchaîne par une triangulation et des profils théoriques, et donne ensuite ces lignes pour le relief réel du pays. La formation réelle de l'opinion générale, du goût public d’un genre établi, ne peut se découvrir par cetteméthodeabstraitequisupprimela croissance au profit du fruit dernier, la plénitude au profit de la ligne, la préparation au profit du résultat, la foule au profit du type choisi. Ainsi l’on obtient la clarté apparente, la clarté du fait, mais l’obscurité réelle, l'obscurité de la cause [subsiste]. Cette méthode est caractéristique; elle se lie par des faits invisibles au respectde l'usage etde la mode, à l’instinctcatholiqueet dualiste, quiaccepte deux vérités, deux mondes contradictoires et aussi solides l’un que l’autre, et trouve tout simple la magie, le miracle, l’incompréhensible, l’arbitraire dans Dieu, le roi, le langage, etc. C'est la philosophie du Hasard, devenue habitude, instinct, croyance et nature. C’est la religion du caprice.
Par un de ces contrastes éternels qui ramènent l'équilibre, les peuples romans qui ont la pratique de la vie historique n’en ont pas la philosophie, et les peuples germains qui ne savent pas pratiquer la vie ont la philosophie de la vie.
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L'Allemand, abstrait dans sa vie, est concret dans sa pensée, à l'inverse du Français. — Parinstinct, chaque être cherche à se compléter extérieurement et intérieurement : et c'est la même loi secrète qui fait que l'homme cherche la femme, que les terroristes aimaient la pastorale, que les femmes aiment les émotions, que l'homme de cabinetadmire l’homme d'action, que le peuple le plus vivant a la théorie la plus mathématique, que chaque défaut a la clairvoyance la plus aiguë du défaut semblable dans le prochain, etc., etc. — Le fond et la forme se font aussi contraste, et les intelligences mathématiques sont attirées souvent par les faits de la vie, comme les esprits vivants vers l’étude des lois abstraites. — Ainsi, chose bizarre, c'est ce que nous croyons être que nous ne sommes pas; ce que nous voudrions être qui nous convient parfois le moins; c'est notre théorie qui nous condamne, et notre pratique qui dément notre théorie. Et cette contradiction est un avantage puisqu'elle est origine d’un conflit, d’un mouvement, et condition du progrès. Toute vie est une lutte intérieure, toute lutte suppose deux forces contraires; rien de réel n’est simple, et ce qui pense être simple est ce qui en est le plus éloigné. — Conséquence : tout étatest un moment dans une série, tout être est une transaction entre des contraires, un plexus de contrastes;
la dialectique concrète, voilà la clef qui ouvre l'intelligence des êtres dans la série des êtres, des états dans la série des moments; la dynamique, voilà l’explication de l’équilibre. Toute situation
est un équilibre de forces; toute vie est une lutte:
de forces contraires renfermées dans les limites d’un certain équilibre.
Ces deux principes que j'ai mille fois reconnus, je ne les ai jamais assez appliqués.
Et appliquer, c’est féconder; et on ne possède que ce qu’on féconde (une idée, un domaine, une femme, etc.). Féçonder, c’est insuffler la vie, c’est donner le mouvement intérieur, la métamorphose, la croissance. Une religion vraie, c’est celle qui transforme la vie; une pensée vraie est celle qui renouvelle les vues et les choses mêmes; la vérité se prouve par ses effets, une vérité qui ne change rien est stérile; et la stérilité c’est la mort. Le signe de la vie, c'est la métamorphose; et la preuve de la vie vraie, c’est la procréation. Ce qui n’enfante rien, n’est rien.
9 mai 1856. — Toute étude historique isolée ne mène à rien. L'histoire complète et concrète de l'esprit humain et des génies nationaux dans l'intégralité de leur énergie, s’épanouissent dans leur religion, leur littérature, leur destinée entière : voilà la question, voilà la chose, voilà
ce qu'il faut. La totalité naturelle, la croissance organique, la vie en un mot, des individus, des sociétés, des nations, de l’espèce, voilà ce qui me satisfait et ce qui m'attire. Toute abstraction est factice, et n’est qu'un moyen, une méthode, un artifice de l’étude; en fait, il faut revenir à l’évolution d'ensemble, car rien dans la nature et dans l’histoire n'existe à part. La solidarité est la formule de chaque existence réelle. L’histoire philosophique, quel beau sujet!
Pressy!, 8 juin 1856.— Journée de bonheur.
Donné mon cœur à toute chose, à la nature qui a été merveilleusement belle aujourd’hui, à la famille que j'ai vue tout entière, aux amis que j'ai rencontrés, aux églantines des haies, aux grillons du fossé, au ciel bleu dans lequel à passé en dansant toute la féerie des heures du jour et de la nuit, comme une ronde de génies aux grâces immortelles, à la bonne Providence que j'ai bénie pour la joie dont je me sentais inondé et pour la poésie qui a baigné et pénétré mes sens et mon âme en s’accroissant presque d'heure en heure. Au moment où j'ai fermé enfin les volets de la chambrette bleue aux rayons rêveurs de la lune qui filtraient mystérieusement à travers les arbres du verger sur lequel ouvre