Village près de Genève
ma fenêtre, et comme un enfant qui s'endort sur le sein de sa mère, fermé les yeux au bercement de notre globe dans son voyage circulaire à travers l’océan des cieux, l'émotion intérieure avait atteint sa plus palpitante intensité. La lumière blonde et chaude dans laquelle le Salève verdissant plongeaitses crêtes arrondies m’a rappelé des sensations siciliennes; la pureté des lointains, les contours mordants des édifices et des feuillages, la splendeur et la gaieté du paysage en fête, la limpidité de l’air ont éveillé en moi mille souvenirs des temps heureux; que d’allusions ravissantes à des journées pareilles et à des impressions semblables sous toutes les latitudes. C’est surtout le soir, au murmure des flots du lac, blanchissants sous la brise du nord, tandis qu’un large couchant effaçait graduellement ses teintes sur les cimes accidentées du bleuâtre Jura, que la Méditerranée, l'Océan, la Baltique, la Grèce, la Bretagne, la Norvège, le connu et l'inconnu, et tous les plans et arrièreplans de la vie errante se dessinèrent dans une perspective infinie. Cadre magnifique à une rêverie bien douce!
La tête découverte, la mappe pendue à l’épaule par un cordon, je remontai ainsi, m'imprégnant de toute cette peinture et de toute cette musique enivrante, de Genève à Pressy, de la ville au village.
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1* juillet 1856. — La nationalité perce toujours dans l’homme et surtout dans la femme, et les femmes de la Russie, comme les lacs et les fleuves de leur pays, paraissent sujettes à des rigidités subites et même prolongées. Dans leur mobilité ondoyante et caressante comme l'onde, il y a toujours la menace du glaçon inattendu. Leur humeur se glace ou dégèle au gré d’un souffle qui passe le matin, une pensée les hérisse de cristaux anguleux ou déplisse leur front qui se prenait déjà. Leur manière de souffrir ou de punir est de se faire pierre. La nature du nord, la mobilité raide, un centre toujours sur le point de durcir, l'hiver, les frimas, se retrouvent, sous l’hermine et le sourire, au fond de l’âme russe. Les hautes latitudes, la vie difficile, l'inflexibilité autocratique, le ciel morne et sévère, le climat inexorable, toutes ces rudes fatalités ont marqué leur empreinte sur la race moscovite. Une certaine opiniâtreté sombre, une sorte de férocité primitive, un arrière-fond d’Apreté sauvage, qui, sous l'empire de certaines circonstances, pourrait devenir implacable et même impitoyable; une force, une volonté, une résolution froidement indomptables et qui feraient sauter le monde plutôt que de céder; l'instinct indestructible de la horde barbare dans la nation à demi-civilisée, sont reconnaissables pour
l'œil attentif, jusque dans les bizarreries inoffensives et les caprices superficiels d’une jeune femme de cette race puissante. Même dans le badinage se trahit encore le génie fixe et farouche qui incendie ses propres villes et maintient debout les bataillons de soldats morts.
Quels maîtres redoutables que les Russes, si jamais ils épaississent la nuit de leur domination sur les pays du midi! Le despotisme polaire, une tyrannie telle que le monde n’en a pas encore connue, muette comme les ténèbres, tranchante comme la glace, insensible comme le bronze, avec des dehors aimables et l'éclat froid de la neige, l'esclavage sans compensation ni adoucissement : voilà ce qu'ils nous apporteraient. Mais vraisemblablement, ils perdront graduellement les vertus et les défauts de leur demi-barbarie.
Le soleil et les siècles mûriront ces sirènes du septentrion, et ils entreront dans le concert des peuples autrement que comme une menace ou une dissonance. —S’ils peuvent convertir leur dureté en fermeté, leur ruse en grâce, leur moscovitisme en humanité, ils cesseront d’inspirer l’'aversion ou la crainte et se feront aimer; car sauf leur naturel héréditaire, les Russes ontbeaucoup de fortes et attrayantes qualités.
3 Juillet 1856.—L'Allemand conçoit et poursuit l'idéal, mais il ne l’est jamais spontanément, de lui-même; il n’est pas de race noble, il a l’admiration et non le génie de la forme; il est l’inverse de l’Hellène, il à la critique, l’aspiration et le désir, non la puissance sereine de la beauté. Il ne peut donc pas ce qu’il veut, mais il peut jouir de sa volonté. Le Midi, plus artiste, plus satisfait de lui-même, plus capable d'exécution se repose paresseusement dans le sentiment de son équilibre. D’un côté est l’idée, de l’autre le talent. L'empire de l’Allemagne est au-dessus des nuages, celui des Méridionaux est sur cette terre. La race germanique médite et sent; les Méridionaux sentent et expriment; les Anglo- Saxons veulent et font. Savoir, sentir, agir, c’est le trio de l'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre. La France formule, parle, décide et rit. Pensée, talent, volonté, parole, ou autrement science, art, action, prosélytisme, c’est la répartition des rôles du quatuor plus étendu.
21 juillet 1856. — Mit Sack und Pack me voici de retour dans mon logis de ville. J’ai pris congé de mes amis et de mes joies champêtres, de la verdure, des fleurs et du bien-être. — Pourquoi m’en suis-je allé? Le prétexte, c’est le souci de mon pauvre oncle, c’est la raison que je me
suis donnée et que j'ai donnée. Mais au fond, n'y en a-t-il pas d’autres? Je crois bien que oui. Il y a la crainte d’être indiscret en accumulant trop d'obligations envers les deux ou trois familles amies qui m’entourent de prévenances et auxquelles je ne puis rien rendre. Il y a mes livres qui me rappellent sans doute. Il y a le désir peutêtre de me tenir parole. Mais tout cela ne serait rien, je crois, sans un autre instinct, l’instinct du Juif errant, qui m’arrache la coupe où j'ai trempé mes lèvres, qui m’interdit la jouissance prolongée et me crie : Marche! marche! ne t’endors pas, ne t’attache pas, ne t’arrête pas! Ce sentiment inquiet n’est pas le besoin de changement, c’est plutôt la peur de ce que j'aime, la défiance de ce qui me charme, le malaise du bonheur. Quelle singulière nature et quel penchant bizarre! ne pas oser jouirnaïvement, simplement, sans scrupule, et se retirer de table crainte que le repas ne finisse. Contradiction et mystère! ne pas user, crainte d’abuser; se croire obligé de partir, non pas parce qu’on est rassasié, mais parce qu’on a séjourné; se jouer à soi-même le rôle du médecin de Sancho. Je suis bien toujours lemême, l'être errant sansnécessité, l’exilé volontaire, l'éternel voyageur, l’homme sans repos, le vagabond bohème, qui, chassé par une voix intérieure, ne construit, n’achète et ne laboure nulle
Ervigi GÉ
part, mais passe, regarde, campe et s’en va. — La cause de cette agitation nomade n’est-ce pas aussi un certain vide? la poursuite incessante de quelque chose qui me manque? l’aspiration vers unepaixplusvraieetunesatisfaction plus entière ? Voisins, amis, parents, je les aime tous, et ces affections ne me laissent, quand elles agissent, nul sentiment de lacune. Mais pourtant elles ne remplissent pas mon cœur : c’est pourquoi elles ne le fixent pas. J'attends toujours la femme et l'œuvre, capables de s'emparer de mon âme et de devenir mon but.
Promenant par tout séjour Le deuil que tu cèles,
Psyché-papillon, un jour
Puisses-tu trouver l'amour Et perdre tes ailes!
Je n'ai pas donné mon cœur, de là mon inquiétude d'esprit. Je ne veux pas le laisser prendre à ce qui ne peut le remplir, de 1à mon instinet de détachement impitoyable de tout ce qui m’enchante sans me lier définitivement. Ma mobilité, en apparence inconstante, n’est donc au fond qu’une recherche, une espérance, un désir et un souci : c’est la maladie de l'idéal, qui fait goûter puis juger toute chose, ettenter l'inconnu sans attrait, mais par une sorte de devoir. — Ainsi ma vie est un jeu qui essaie de se
prendre à curiosité, sinon au sérieux; je badine par nécessité, par habitude et par prudence, pour ne pas m'attendrir et désespérer; je me fais léger, insouciant, dégagé pour ne pas souffrir ni me briser à propos de bagatelles. En d’autres termes je me réserve.
Jeu pudeur ou dédain, on peut prendre le masque Et pour de meilleurs jours se réserver le casque, Plus fort, plus sûr.
La question est donc toujours entre l’idéal et le bon sens, l’un ne rabattant rien de ses exigences, l’autre s’accommodant du convenable et du réel. — Mais le mariage et l’amour par bon sens, au rabais, ne sont-ils pas une profanation? une absurdité? D'autre part, un idéal qui empêche la vie de se compléter, qui détruit en germe la famille, n'est-il pas vicieux? n’entre-t-il pas dans le mien beaucoup d’orgueil, la non-acceptation de ma destinée”? la protestation intérieure contre les supériorités artificielles et arbitraires? l'horreur d'humiliationsimméritées? êtrehumilié dans mon amour, me ferait grimper les murailles. Et je me prive pour ne pas courir ce risque. Tout cela ne mène à rien, conclut au statu quo, et c’est pourquoi je pense à autre choseet ne m'occupe point de ce qui ne peut me procurer que des ennuis.
(Midi.) — Rêvassé, la tête dans les mains, jusqu’à m'endormir — à quoi? au bonheur; j'ai fait comme un sommeil sur le sein paternel de Dieu. Que sa volonté soit faite!
3 août 1856. — Délicieuse après-midi de dimanche, passée à Pressy. Monté sur le siège avec V. G***, vieux camarade aujourd’hui médecin.
Reçu à bras ouverts par tout le monde, couvert de baisers par les enfants (les trois triades G***, M*** et C**), retenu à diner et au thé par ces bons amis qui ont fait ménage commun pour me garder à la fois. Folâtré avec cette nichée d'enfants, qui ne me quittent pas plus que la reine abeille, et que j'aime comme des bienfaiteurs. Loulou était plus séduisante que jamais et veut absolument être ma petite femme, quand elle sera grande comme sa mère. Colin-maillart, jeux de course, ascension dans les sapins, visite aux platesbandes, cueillette d’abricots. Le nouveau Berquin. Causerie sous le grand chêne. Les mioches sur les pommiers. Le soir, au piano, morceaux de chant des Quatre Saisons de Haydn. Retour tardif sous un grand ciel magnifiquement constellé, avec un foyer d’éclairs muets derrière le Jura. Enivré de poésie et accablé de sensations, je reviens au petit pas, bénissant le Dieu de vie et plongé dans la béatitude del’infini. Il ne me
manquait qu'une chose, une âme avec qui partager, car l'émotion et l'enthousiasme me débordaient comme une coupe trop pleine. La voie lactée, les grands peupliers noirs, le clapotis des vagues, les étoiles filantes, les chants lointains, la ville illuminée, tout me parlait dans la langue idéale, je me sentais poétique et presque poète. Les rides de la science s’effaçaient au souffle magique de l'admiration, une élasticité d'esprit confiante, libre et vivante revenait dans mon être, je me retrouvais jeune, capable d'abandon et d'amour. Toute mon aridité avait disparu; la rosée céleste avait fécondé le bâton noueux et mort, 1l commençait à reverdir et à refleurir. Sans la beauté, mon Dieu, que nous serions misérables! Avecelle, toutrenaît en nous ; les sens, l'imagination, le cœur, la raison, la volonté se rapprochent comme les ossements à la parole du prophète et s’unissent dans une seule et même énergie. Qu'est-ce que le bonheur, sinon cette plénitude d'existence, cet intime accord avec la vie universelle et divine? J'ai été heureux toute une demi-journée et je me suis recueilli dans cette joie, m'en pénétrant jusqu'aux profondeurs de la conscience.
J'ai bien reconnu aussi par contraste ce qui me fait du mal à Genève, c’est le caractère général des habitants, qui me polarise ou me contracte.