‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal Intime (volume 2)Chapitre 5 sur 46 · INTRODUCTION XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XI

« état naturel estle repos. Tout ce que j'ai de facultés « a besoin, pour s’éveiller, d’un acte formel de volon- « té. La volonté m'est plus nécessaire qu’à un autre, « car mes facultés sont sans élan par elles-mêmes. Ce « sont des serviteurs absolument dévoués et passifs. « Une volonté énergique pourrait aller loin avec mes « instruments, car elle serait richement servie. Si « je n’acquiers pas la volonté, je ne serai rien.

« La conscience du succès double mes forces; je « ne commence pas si je n’espère pas réussir. Je me « décourage vite : j'ai besoin de triompher, j'ai « besoin de confiance en moi. Je n’entreprendrai « jamais rien de grand, sans la foi en moi-même. » (Premier Journal, 18 juin 1841).

Mot humble et profond qui révèle le tragique caché d’une jeunesse, d’ailleurs si riche, extérieurement si enjouée et parfois si brillante. Ramenée constamment à elle-même, la pensée de l’Amiel de vingt ans tourne, comme en un cercle, dans ce tourment, apparemment sans issue, du choix d’une vocation.

Cet esprit, déjà ouvert à l’universel, redoute de dépendre de qui que ce soit, de se donner à aucune vérité particulière, de rien sacrifier des dons magnifiques que chaque méditation nouvelle lui fait découvrir en lui. Il voudrait, du premier coup, et dût-il tout renoncer de l’homme individuel, atteindre à la connaissance et à la définition de l’homme absolu. « Tout « est dans tout, écrira-t-il quelques années plus tard, « et si l'œil peut jamais pénétrer à fond un seul « objet, l'univers devient pour lui transparent. Un

« homme représente l’homme, l’homme contient « l'animal, l'animal le végétal, le végétal le minéral, « le minéral l'algèbre et la géométrie. Comprendre « à fond un homme, ce serait voir à jour l'univers. » (Premier Journal, Berlin 4 février 1845).

Vue saisissante, dans la hardiesse d’un raccourci où se ramassent toutes lessciences ! Prise de possession victorieuse de l'inconnu ! La lutte même qu'Amiel avait de bonne heure entreprise pour se connaître et réaliser en lui la paix par l’équilibre de son esprit et de son cœur, devait le conduire à sa vocation véritable.

« Aujourd’hui, à la tombée de la nuit, je me suis € mis à réfléchir sur un système de vie, sur un plan « immense de travail, tel qu’on serait tenté de « l’entreprendre, si l’on oubliait qu’on ne dispose « que de forces humaines. Nature, humanité, astro- « nomie, sciencesnaturelles, mathématiques, poésie, « religion, beaux-arts, histoire, psychologie, tout « doit rentrer dans la philosophie, comme je la con- € çois... Puis, des scrupules me prenaient à la gorge. € Etudier ce qui est, comprendre et même trouver € la raison de ce qui s’est fait, est-ce utile? Etendre { mon intelligence, avoir tout compris, quand j'y « réussirais, n'est-ce pas un but personnel, une jouis- « sance égoïste? Comment servir au monde? N'est-ce (pas en trouvant une idée nouvelle, plutôt qu’en (remuant toutes les idées créées? — J'y répondais « en disant : Une fois l’idée de Dieu comprise, le « rôle de l'humanité déterminé, mon œuvre serait de « les faire connaître, mon devoir mw’appellerait à dire

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