À LEURS
Dès que je retrouve un milieu de sympathie, d'art, de poésie, de bonhomie, de bienveillance, jesuis toutautre. Lalaideur, l’aigreur, laméchanceté, la moquerie, la vulgarité, la platitude, la saleté des imaginations, du langage, du regard, ou de la pensée me fait mal et me rend mauvais.
Dès que nous aimons moins, nous cessons d’être en Dieu
Or, je retombe ici à tout coup dans la froideur, l'indifférence ou l’aversion.
7 août 1856. — Publications... De tous les côtés mes amis se plaignent de moi et me répètent : concentre-toi, écris, produis, fais quelque chose, livre-toi, songe à une œuvre, apporte ta pierre. Malheureusement, unanimes à réclamer quelque chose, ils ne s'accordent plus sur ce qu'ils voudraient de moi. Un dictionnaire, de la critique, de la psychologie, un cours publie, des vers, de l’histoire, des voyages, etc., ils me conseillent tous ceci ou cela, avec la recommandation de renoncer au reste. Scherer me disait hier : « Quadruplez vos Grains de mil et faites-en un volume. Ceci vous sera très agréable et à nous aussi. Là vous pouvez être divers et mobile à votre aise. C'était une bonne veine, suivezla. » — Mariez-vous et faites votre volume : tout tourne autour de ces deux réclamations et je me
les fais depuis longtemps. Mais choisir, je ne l’ai pas su, et ces deux choses sont un choix.
31 août 1856 (dimanche, onze heures du matin). — Je ne trouve aucune voix pour ce que j'éprouve. La rue est silencieuse, un rayon de soleil tombe dans ma chambre, un recueillement profond se fait en moi; j'entends battre mon cœur et passer ma vie. Je nesais quoi de solennel, la paix des tombes sur lesquelles chantent les oiseaux, l’immensité tranquille, le calme infini du repos, m'envahit, me pénètre, me subjugue. Il me semble que je suis devenu une statue sur les bords du fleuve du temps, que j'assiste à quelque mystère, d’où je vais sortir vieux et sans âge. Je ne sens ni désir, ni crainte, ni mouvement, ni élan particulier; je me sens anonyme, impersonnel, l'œil fixe comme un mort, l’esprit vague et universel comme le néant ou l'absolu; je suis en suspens, je suis comme n'étant pas. — Dans ces moments, il me semble que ma conscience se retire dans son éternité; elle regarde circuler en dedans d'elle ses astres et sa nature avec ses saisons et ses myriades de choses individuelles, elle s'aperçoit dans sa substance même, supérieure à toute forme, contenant son passé, son présent et son avenir, vide qui renferme tout, milieu invisible et fécond, virtualité d’un monde,
qui se dégage de sa propre existence pour se ressaisir dans son intimité pure. En ces instants sublimes, le corps a disparu, l'esprit s’est simplifié, unifié; passion, souffrances, volontés, idées, se sont résorbées dans l’être, comme les gouttes de pluie dansl’océanquiles a engendrées. L'âme est rentrée en soi, retournée à l’indétermination, elle s’est réimpliquée au delà de sa propre vie; elle remonte dans le sein de sa mère, redevient embryon divin. Jours vécus, habitudes formées, plis marqués, individualité façonnée, tout s’efface, se détend, se dissout, reprend l’état primitif, se replonge dans la fluidité originelle, sans figure, sans angle, sans dessin arrêté. C'est l'état sphéroïdal, l'indivise et homogène unité, ’état de l’œuf où la vie va germer. Ce retour à la semence est un phénomène connu des druides et des brahmanes, des néoplatoniciens et des hiérophantes.Ilestcontemplationetnon stupeur: il n’est ni douloureux, ni joyeux, ni triste; il est en dehors de tout sentiment spécial, comme de toute pensée finie. Il est la conscience de l'être, et la conscience de l’omni-possibilité latente au fond de cet être. C’est la sensation de l'infini spirituel. C’est le fond de la liberté. — A quoi sert-il? à dominer tout le fini, à se dessiner soimême, à donner la clé de toutes les métamorphoses, à guérir de touteslescourbatures morales,
à maîtriser le temps et l’espace, à reconquérir sa propre totalité en se dépouillant de tout ce qui en nous est adventice, artificiel, meurtri, altéré. Ce retour à la semence. est un rajeunissement momentané, et de plus, il est un moyen de mesurer le chemin parcouru par la vie, puisqu'il ramène jusqu’au point de départ.
22 octobre 1856.— La vie est l'apprentissage du renoncement progressif, de la réduction continuelle de nos prétentions, de nos espérances, de nos possessions, de nos forces, de notre liberté. Le cercle se rétrécit de plus en plus; on voulait tout apprendre, tout voir, tout atteindre, tout conquérir, et dans toutes les directions on arrive à sa limite : Non plus ultra. Fortune, gloire, puissance, santé, bonheur, longue vie, joie du cœur, tous les biens qu'ont possédés d’autres hommes, semblent d’abord promis etaccessibles, et puis il fautsoufflersurcerève, diminuer successivement son personnage, se faire petit, humble, se sentir borné, faible, dépendant, ignorant, chétif, pauvre, dépouillé; et s’en remettre à Dieu de tout, car on n’avait droit à rien, et l’on est mauvais. C’est dans ce néant qu’on retrouve quelque vie, parce que l’étincelledivineest là tout au fond. On se résigne. Et dans l’amour croyant, on reconquiert la vraie grandeur.
27 octobre 1856. — Pourles choses capitales de la vie nous sommes toujours seuls, et notre véritable histoire n’est à peu près jamais déchiffrée par les autres. La meilleure partie de ce drame estun monologue ou plutôt un débatintime entre Dieu, notre conscience et nous. Larmes, chagrins, déceptions, froissements, mauvaises et bonnes pensées, décisions, incertitudes, délibérations, tout cela est notre secret; presque tout en est incommunicable, intransmissible, même quand nous en voulons parler, même quand nous l’écrivons. Le plus précieux de nous-même ne se montre jamais, ne trouve pas une issue même dans l'intimité, n’arrive certainement qu’en partie à notre conscience, n'entre guère en action que dans la prière et n’est peut-être recueilli que de Dieu, car notre passé nous devient perpétuellement étranger. — Notre monade peut être prodigieusement influencée par les autres, mais elle ne leur en demeure pas moins impénétrable dans son centre, et nous-mêmes restons après tout à l'extérieur de notre propre mystère. Le milieu de notre conscience est inconscient, comme le noyau du soleil est obscur. Tout ce que nous sommes, voulons, faisons, savons, est plus ou moins superficiel, et les ténèbres de la substance insondable demeurent au-dessous de tous les rayons, éclairs et révélations de notre périphérie.
J'ai donc bien fait, dans ma théorie de l’homme intérieur, de mettre au fond du Moi, même après le dégagement successif des sept sphères qu'il contient, un fond ténébreux, l’abime de l’irrévélé, du virtuel, le gage d’un avenir infini, le moi obscur, la subjectivité pure incapable de s’objectiver en esprit, conscience, raison, âme, cœur, imagination ou vie des sens, et qui fait de toutes ces formes d’elle-même des attributs et des moments.
Mais l’obscur n’est que pour cesser d’être, c’est l’occasion de toute victoire, de tout progrès. Qu'il s'appelle fatalité, mort, nuit ou matière, il est le piédestal de la vie, de la lumière, de la liberté, de l'esprit, car ilest la résistance, c’est-à-dire le point d'appui de l’activité, l’occasion de son déploiement et de son triomphe.
Dieu veut être vaincu en quelque sorte, parce qu'il veut la dignité de sa créature, son courage et son perfectionnement.
17 décembre 1856. — Ce soir, deuxième séance de quatuors. Ellem’aesthétiquement beaucoup plus remué que la première ; les œuvres choisies étaient cette fois plus hautes et plus fortes, et entraient dans des régions plus intérieures de l’âme. C’étaient le quatuor en ré mineurdeMozart et le quatuor en ut majeur de Beethoven, séparés par un concerto de Spohr, intitulé quatuor en mi.
Ce dernier était brillant et vif dans son ensemble, avec de la fougue dans l’allegro, de la sensibilité dans l’adagio et de l'élégance dans le finale, mais il ne révèle qu’un beau talent dans une âme moyenne. Les deux autres mettent en contact avec le génie et révèlent deux grandes | âmes. Mozart c’est la liberté intérieure, Beethoven c’estl’enthousiasme puissant. Aussi l’un nous affranchit, l’autre nous ravit à nous-mêmes. Je ne crois pas avoir ressenti plus distinctement qu'aujourd'hui et avec plus d'intensité la différence de ces deux maîtres. Leurs deux existences morales s’ouvraient transparentes devant mon regard et il me semblait lire en elles jusqu’au fond comme au jugement dernier.
L'œuvre de Mozart, toute pénétrée d'esprit et de pensée, exprime un problème résolu, l’équilibre trouvé entre l'aspiration et la force, entre le pouvoir, le devoir et le vouloir, la souveraineté de la grâce maîtresse d'elle-même et où le réel ne se sépare plus de l'idéal, l'harmonie merveilleuse et l'unité parfaite.
Le quatuor raconte une journée d’une de ces âmes attiques qui anticipent sur la sérénité de l’'élysée. La première scène est une conversation aimable, comme celle de Socrate au bord de l'Ilissus, son caractère est l’urbanité exquise au fin sourire et à la parole enjouée. La seconde
scène est d'un pathétique saisissant. Un nuage a glissé sur l’azur de ce ciel grec. Un orage, comme la vie en amène inévitablement, même entre les grands cœurs qui s’estiment et qui s'aiment, est venu troublercette harmonie. Quelle est sa cause ? un malentendu, un manque d’égard, une négligence? on l’ignore, mais il éclate. L’andante est une scène de reproche et de plainte, mais telle qu’elle peut être entre des immortels. Que d’élévation dans la plainte, quelle émotion contenue et quelle noblesse douce dans le reproche! La voix tremble et devient plus grave, mais reste affectueuse avec dignité. — Le nuage a passé, le soleil est revenu; l'explication a eu lieu, la concorde est rétablie. La troisième scène peint l’allégresse du raccommodement qui sûr de lui-même à cette heure, et comme pour se mettre malignement à l'épreuve, se laisse aller jusqu’à la raillerie légère et au badinage amical. Le finale ramène la gaieté tempérée, la sérénité heureuse, la liberté suprême, fleur de la vie intérieure qui fait le thème fondamental de l’œuvre.
L'œuvre de Beethoven c’est l'ironie tragique qui fait danser le tourbillon dela vie surle gouffre toujours menaçant de l'infini. Ici, plus trace d'unité, de satisfaction, de sérénité. Nous assistons au dueléternel entreles deuxgrandes forces,
celle du gouffre qui absorbe toute chose finie et de la vie qui se défend, s’affirme, se dilate et s’enivre. Les premières mesures rompent les sceaux et ouvrent les cavernes du grand abîme. La lutte commence. Elle est longue. La vie naît, s’ébat et folâtre, insoucieuse comme le papillon qui voltige au-dessus d’un précipice. Puis elle agrandit ses conquêtes et chante ses succès. Elle fonde un règne, elle construit une nature. Mais du gouffre béant le typhon se relève; les titans ébranlent les portes du nouveau royaume. Une bataille gigantesque s'engage. On entend les efforts tumultueux de la puissance chaotique, semblables aux contorsions d’un monstre ténébreux. La vie l'emporte enfin, mais la victoire n’est pas définitive, et dans l’enivrement de la victoire il y a un certain fonddeterreur et d’étourdissement. L'âme de Beethoven étaittourmentée. La passion et l’effroi de l'infini paraissent la ballotter du ciel à l'enfer; de là son immensité. Lequel est le plus grand, de Mozart ou Beethoven? Question oiseuse! L'un est plus accompli, l’autre plus colossal. Le premier c’est la paix de l’art parfait, l'immédiate beauté; le second c’est le sublime, la terreur et la pitié, la beauté par retour. L'un donne ce que l’autre fait désirer. Mozart a la pureté classique de la lumière et de l'océan bleu, Beethoven la grandeur romantique
des tempêtes de l’air et des mers, et tandis que l’âme de Mozart semble habiter les cimes éthérées d’un Olympe, celle de Beethoven gravit en frissonnant les flancs orageux d’un Sinaï. Bénissons l’un et l’autre. Chacun montre un moment de la vie idéale. Chacun nous fait du bien.
Aimons-les tous les deux!
Vandœuvres', 28 mai 1857. — Nous descendons à Genève pour entendre le Tannhäuser de Richard Wagner, exécuté au théâtre par la troupe allemande (de Zurich) actuellement en passage. — Wagner est un homme fort et qui a le sentiment de la haute poésie. Aussi son œuvre est plus poétique que musicale. La suppression de l'élément lyrique et par conséquent de la mélodie, des duos, trios etc.,est chez Wagnerun parti pris qui est systématique plutôt que naturel, le monologue et le grand air disparaissent également. Il ne resteplusquela déclamation, l’arioso, le récitatif et les chœurs. Pour éviter le conventionnel dans le chant, il retombe dans une autre convention, celle de ne pas chanter. Il subordonne la voix à la parole articulée, et de crainte que la muse ne prenne le vol, il lui coupe les ailes. Ces œuvres ne sont plus proprement des opéras, mais des drames symphoniques. La voix