Village près de Genève
est ramenée au rang d’instrument, mise de niveau avec les violons, les timbales et les hautbois et traitée instrumentalement. L'homme est déchu de sa position supérieure et le centre de gravité de l’œuvre passe dans le bâton du chef d'orchestre. L'intérêt, le sens, l’âme de ces productions est dans l’idée poétique et dans le retour continuel vers l’ensemble; à peu près comme le système des soleils doubles dont le centre de gravité tombe dans l’espace vide entre les divers corps du système. C’est la musique dépersonnalisée, la musique néo-hégélienne, objective, contemplative, la musique-foule, au lieu de la musique-individu. En ce cas, elle est bien la musique de l'avenir, la musique de la démocratie socialiste remplaçant l’art aristocratique, héroïque ou subjectif. En tout cas, elle ne correspond encore qu’au sentiment germanique, et les autres pays de l’Europe ne peuvent pas encore s’abstraire jusqu’au point de se passer de centralisation visible, de héros et de mélodie.
L'ouverture, énorme et tendue, m'a encore moins plu qu’à la première audition : l’homme n'y estpasencorené, c’est la musique élémentaire des vagues, des forêts et du monde animal où l'esprit n’est pas incarné dans une âme qui résume et ressente son expression. Elle correspond à la nature avant l’homme; tout y est énorme, sauvage,
élémentaire, comme le murmure des forêts et les rugissements des populations animales. C’est formidable et obscur, parce que l’homme, c’està-dire l'esprit, la clef de l’énigme, la personnalité, le contemplateur y manque.
L'idée de la pièce est grande, c’est la lutte de la volupté et de l'amour pur, de la passion terrestre et sensuelle avec la flamme divine, en un mot de la chair etde l'esprit, de la bête et de l’ange dans l’homme... La musique est continuellement expressive, et les chœurs forts beaux, surtout au second acte. Mais l’ensemble est fatigant et excessif, trop plein, troplaborieux, trop à outrance toujours. Intellectuellement et poétiquement on se sent saisi, mais la jouissance musicale est hésitante, souvent douteuse, et on ne se rappelle bien que l'impression. L’orchestration est savante, Consciencieuse, touffue, variée; mais il y manque après tout de la gaieté, de l’aisance, du naturel et de la vivacité, c’est-à-dire les ailes et le sourire. Dans Wagner comme dans les Allemands en général, la pensée l'emporte sur l’art, et l'intention sur la puissance. Il veut plus qu'il ne peut mettre en dehors; il y a encore étouffement, prodigalité, formule préétablie, c’est-àdire obscurité et raideur. En revanche nous sommes en pleine poésie.
Vandœuvres, 17 juin 1857. — Je viens de suivre Maine de Biran, de sa vingt-huitième à sa quarante-huitième année, par le moyen de son Journal intime, et une foule de pensées directes, personnelles, comparatives ou scientifiques, m'ont assailli successivement. Dégageons celles qui me concernent. Dans cet éternel observateur de soi-même, je me retrouve avec tous mes défauts : inconstance, indécision, découragement, besoin de sympathie, inachèvement; avec mon plaisir à me voir passer, sentir et vivre; avec mon incapacité croissante à l’action pratique, à l'observation extérieure; avec mon aptitude psychologique. Mais je découvre de fortes différences qui me raniment et me restaurent : cette nature n’est qu'un des hommes qui sont en moi; c’est un de mes départements, ce n’est pas tout mon territoire et mon royaume intérieur. Intellectuellement, je suis plus objectif et plus constructif; mon horizon historique, géographique, scientifique, est beaucoup plus vaste; j'ai beaucoup plus vu; hommes, choses, objets d'art, pays et peuples, livreset sciences, j'ai une beaucoup plus grande masse d'expérience; je suis plus capable de production; ma culture philologique, esthétique, littéraire, philosophique est plus complète et plus variée; mes aptitudes pédagogique, critique et poétique, lui manquent.
En un mot, je me sens notablement plus de culture, de richesse, d’étendue et de liberté en tout genre, malgré mes lacunes, mes limites et mes faiblesses.
Pourquoi Biran fait-il de la volonté le tout de l'homme? parce qu'il avait trop peu de volonté. L'homme estime surtout ce qui lui manque et grandit tout ce qu’il désire. Un autre homme incapable de pensée et de recueillement aurait fait de la conscience de soi la chose suprême. — Il n'y a que la totalité qui ait une valeur objective; dès qu’on isole du tout une partie, dès qu'on choisit, le choix est involontairement et instinctivement dicté par des inclinations subjectives, qui obéissent à l’une des deux lois opposées, l’attraction des semblables, ou l’affinité des contraires.
(Midi). — Les plus pénétrantes intuitions, les aperceptions intimes les plus délicates, en un mot les pensées les plus fugitives et les plus précieuses sont justement celles que je n’enregistre jamais. Pourquoi! d’abord parce que j'ajourne toujours l'essentiel ; ensuite parcequ’il me semble que jene peux plusles oublier; puis, parcequ'elles font partie d’un ensemble infini et que toutes ces bribes partielles n’ont pour moi ni valeur ni intérêt et m'inspirent presque du dédain; c’est aussi parce que je ne songe jamais au public, à
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l'utilité, à l'exploitation, et que j’éprouve une joie suffisante d’avoir participé à un mystère, d’avoir deviné une chose profonde, touché une réalité sacrée; connaître me suffit trop; exprimer me semble parfois profaner; faire connaître ressemble à divulguer, et pour ne pas avilir, je laisse enfoui. C’est tout à fait l'instinct féminin, la protection du sentiment, l’ensevelissement des expériences individuelles, le silence sur les meilleurs secrets. Ce n’est pas le point de vue viril de la science, du grand jour, de la propagande, de la publicité. J’incline à l’ésotérisme, à la discrétion pythagoricienne, par aversion dela jactancegrossière. J’appartiens par instinct à l'aristocratie de culture, à l’hiérophanie esthétique et morale. Par délicatesse, distinction de nature, et aussi timidité d'âme et méfiance de cœur, j'ai en dégoût la populace des intelligences. Plus fort, je conquerrais l'autorité spirituelle; plus aimant, je me dévouerais aux foules; c’est par mes défauts que je reste ermite et par mes facultés que j'anime la solitude de mon ermitage moral. Ce n’est point assez. Il faudrait conclure et donner. L’épicuréisme de l'esprit devrait faire place à l’énergique sentiment de la redevance, à la foi qu'on peut être utile aux autres et qu'on doit l'être. Agir, produire, publier t'a paru dans ton intérêt à toi, c’est-à dire dégoûtant et facultatif. Vois-y
un devoir positif, uue obligation stricte, une œuvre commandée, etalors comme effort et sacrifice, ils reprendront de la saveur et de l'attrait. — Vae soli! Seul on n’a point de but que soimême, et ce but ne vaut pas la peine d’un mouvement. On se laisse voguer à la dérive, quand on n’est attendu nulle part. À quoi bon intervenir? Le courage est dans un amour.
(Cinq heures). — La matinée a passé comme un rêve. J'ai poussé la lecture du Journal de Biran jusqu’à la fin de 1817 (51° année). Après diner, vécu avec les oiseaux, en plein air, errant dans les allées ombragées qui passent sous Pressy. Le soleil était brillant et l’air limpide. L’orchestre du milieu du jour était au grand complet; sur le fond bourdonnant de mille insectes invisibles se dessinaient pour l'oreille les capricesetlesimprovisations du rossignol sur les frênes, des fauvettes et pinsons dans leurs nids. Les églantines se balançaient aux haies, les senteurs de l’acacia parfumaient encore les sentiers, les duvets légers de la baie du peuplier flottaient dans l’air comme la neige tiède des beaux jours. Je me sentais Joyeux comme un papillon.
En rentrant, lu les trois premiers livres de Corinne, ce poème que je n’avais pas revu depuis mon adolescence; je le revois à travers
mes souvenirs. L'intérêétromanesque m'en semble évanoui, mais non l'intérêt pathétique, poétique ou moral. J'aurais du plaisir à étudier M"° de Staël comme femme, à la juger au moyen de mon expérience actuelle.
18 juin 1857. — Je viens de passer trois heures au verger, à l’ombre de la charmille, mêlant à ma lecture le spectacle d’une belle matinée et faisant un tour entre chaque chapitre. Le ciel a repris maintenant son voile blanchâtre et je remonte avec Biran dont je viens d'achever les Pensées, et Corinne que j'ai suivie avec Oswald dans ses excursions à travers les monuments de la ville éternelle.
Rien n’est mélancolique et lassant comme ce Journal de Maine de Biran. C’est la marche de l’écureuil en cage. Cette invariable monotonie de la réflexion qui se recommence sans fin énerve et décourage, comme la pirouette interminable des derviches. Voilà donc la vie d’un homme distingué, vue dans sa dernière intimité! C'est une longue redite, avec un insensible déplacement de centre dans la manière de se voir soimême. Il faut trente ans à ce penseur pour se mouvoir de la quiétude épicurienne au quiétisme fénelonien, et encore spéculativement, car la vie pratique reste la même, et toute sa découverte
anthropologique consiste à reprendre la théorie des trois vies (inférieure, humaine et supérieure) qui est dans Pascal et dans Aristote. Voilà ce qu'on appelle un philosophe en France. À côté des grands philosophes, que cette vie intellectuelle paraît chétive, maigre, pauvre! C’est le voyage d’une fourmi, qui se consomme dans les limites d’un champ, ou d’une taupe qui use ses jours dans la construction d’un modeste terrier. Que l’hirondelle qui traverse tout l'Ancien Monde et dont la sphère de vie embrasse l'Afrique et l'Europe, trouverait étouffant le cercle où se confinent la taupe et la fourmi! J'éprouve pareillement une sorte d'asthme et d’asphyxie avec le volume de Biran; et aussi comme toujours la paralysie par assimilation et la fascination par sympathie. J'ai compassion et j'ai peur de ma pitié : car je sens combien je suis près des mêmes maux et des mêmes fautes.
Mais il faut prendre le cas comme un échantillon utile et comme une leçon avantageuse.
Biran est un exemplaire du psychologue pur, finissant par tourner au moraliste, avec peu de volonté et encore moins de santé, et dépendant de tout, sauf par la partie curieuse et observatrice de son moi. La leçon à tirer de sa vie, c'est: 1. qu'il faut attentivement soigner sa santé dans l'intérêt de sa pensée; — 2. qu'il faut se
créer de bonne heure une occupation fixe, un but ferme et ne pas se laisser aller au courant de tous ses caprices intellectuels; — 3. qu’il ne faut pas éviter le monde, l’action, la lutte, le devoir, et tout ce qui développe la volonté; et cela de bonne heure; — 4. qu'il faut conclure, aboutir, formuler, achever; car l’indétermination, le recommencement, l’hésitation disséminent les forces, ôtent le courage, augmentent l'inquiétude et l’incapacité; — 5. qu'il ne faut pas isoler en soi la théorie de la pratique, et l’homme intérieur de l’homme extérieur : l'harmonie est la santé morale. FE ” L'étude de Naville est pleine d'intérêt, d’un style noble et digne, d’un ton grave et soutenu; mais elle respire presque autant de tristesse qu’elle annonce de maturité. Ce qui m'y déplaît un peu, c’est l’exagération du mérite de Biran. Cette apothéose est devenue comme un héritage de famille. Du reste la petite impatience critique que me donne ce volume sera dissipée demain.
Biran est un anneau important de la tradition française; c’est à lui que se rattachent nos Suisses, Naville père et fils, Secrétan; c’est de lui que sort la bonne psychologie contemporaine, car Stapfer, Royer-Collard, Cousin, l'ont nommé leur maître, et Ampère, son cadet de neuf ans, a été son ami.
Vandœuvres, 26 juillet 1857.— A dix heures et demie du soir, sous le ciel étoilé, une troupe de campagnards, embossés près des fenêtres des M**, hurlaient des chansonnettes désagréables. Pourquoi ce croassement goguenard de notes volontairement fausses et de paroles dérisoires égaie-t-il ces gens? Pourquoi cette ostentation effrontée du laid, pourquoi cette grimace grinçante de l’antipoésie est-elle leur manière de se dilater et de s'épanouir dans la grande nuit solitaire et tranquille?
Pourquoi? Par un secret et triste instinct. Par le besoin de se sentir dans toute sa spécialité d’individu, de s'affirmer, de se posséder exclusivement, égoïstement, idolâtriquement, en opposant son moi à tout le reste, en le mettant rudement en contraste avec la nature qui nous enveloppe, avec la poésie qui nous ravit à nousmêmes, avec l'harmonie qui nous unit aux autres, avec l’adoration qui nous emporte vers Dieu.
Non, non, non! moi seul et c’est assez; moi par la négation, par la laideur, par la contorsion et l'ironie; moi dans mon caprice, dans mon indépendance et dans ma souveraineté irresponsable; moi affranchi par le rire, libre comme un démon, exultant de spontanéité, moi maître de moi, moi pour moi, monade invincible, être suffisant à soi, vivant enfin une fois par soi-
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même et pour soi-même : — voilà ce qui est au fond de cette joie; un écho de Satan, la tentation de se faire centre, d’être comme un Élohim, la grande révolte. Mais c’est aussi la vision rapide du côté absolu de l’âme personnelle, l'exaltation grossière du sujet constatant par l'abus le droit de sa subjectivité, c’est la caricature de notre plus précieux privilège, c’est la parodie de notre apothéose, et l’encanaillement de notre suprême grandeur. Beuglez donc, ivrognes! votre ignoble concert dans ses titubations charivariques révèle encore sans le savoir la majesté de la vie et la puissance de l’âme; dans sa repoussante vulgarité, il n'appartient encore qu’à l’être supérieur, lequel même en s’avilissant, ne s’abuse pas tout entier, et qui même en multipliant sur ses membres les chaînes de la matière et l’entrechoquement des anneaux de cette chaîne, fait encore résonner le bruit divin de la liberté.
15 septembre 1857. — J’achève la Correspondance et le Journal de Sismondi. Sismondi, c’estessentiellement l’honnête homme, consciencieux, probe et respectable, l'ami du bien public et le serviteur dévoué d’une grande cause, celle de l'amélioration du sort de la majorité des hommes. C’est le caractère et le cœur qui dominent
dans son individualité, et c’est la cordialité qui est le trait saillant de sa nature. Sismondi est un bel exemple aussi. Avec des facultés moyennes, peu d'imagination, peu de goût, peu de talent, médiocrement doué, sans distinction, sans finesse, sans grande élévation, ni étendue ni profondeur d’esprit, il a pourtant fourni une carrière presque illustre, et laissé une soixantaine de volumes avec un beau nom. Comment cela? Son amour des hommes d’une part et son énergie au travail d’autre part sont les deux facteurs de sa gloire. En économie politique, dans l’histoire littéraire ou politique, dans l’action personnelle, Sismondi n’est ni le génie, ni le talent, mais la solidité, la loyauté, le bon sens, l'intégrité. Le sens poétique, artistique et philosophique lui manque un peu; mais il intéresse et attache par son sens moral. C’est l’auteur sincère, le cœur excellent, le bon citoyen, l’ami chaud, le brave et digne homme dans toute l’étendue du terme, sans éclat ni brillant, mais inspirant la sécurité par son mérite, ses principes et ses vertus. De plus il est le meilleur type du bon libéralisme genevois, républicain et non démocrate, protestant et non calviniste, humain et non socialiste, progressif sans turbulence, conservateur sans égoïsme ni hypocrisie, patriote sans étroitesse, le théoricien d'expérience et
d'observation, le praticien généralisateur, le philanthrope laborieux pour lequel le passé et le présent n'étaient qu'un champ d’études à glaner des leçons utiles, l’homme positif et raisonnable aspirant à la bonne moyenne pour tout le monde et à la formation de la science sociale capable de l’assurer à chacun.
Aix-les-Bains, 23 septembre 1857. — Lu quarante pages des Affaires de Rome, de Lamennais, soittout le voyage d'Italie en 1832; et Afala, de Chateaubriand. — Afala m'a laissé assez froid. Sauf les parties descriptives qui sont fort belles, l’ensemble a quelque chose d’apprêté, d’emphatique et de précieux, qui m'a rappelé le faux goût de l'Empire. — Lamennais procède de Chateaubriand, mais avec un certain fond de passion politique et d’âpreté de caractère, qui donne aux descriptions une couleur sombre très particulière.
24 septembre 1857. — Aujourd'hui lu. En réfléchissant à ces deux épisodes de Chateaubriand, l’homme lui-même m'est devenu clair.
Grand artiste et non pas grand homme, immense talent, mais plus immense orgueil, dévoré d’ambition, mais n’ayant trouvé à aimer et à admirer dans le monde que sa personne, infatigable au
travail, capable de tout, sauf de dévouement réel, d’abnégation et de foi. Jaloux de tout succès, il a toujours été de l'opposition, pour renier tout service reçu ou toute gloire autre que la sienne. Légitimiste sous l'Empire, parlementaire sous la légitimité, républicain sous la monarchie constitutionnelle, défendant le christianisme quand la France était philosophe, se dégoûtant de la religion dès qu’elle redevint une force sérieuse, le secret de ces contradictions sans terme, c’est le besoin d’être seul comme le soleil, la soif dévorante de l’apothéose, l’incurable et insatiable vanité qui joint à la férocité de la tyrannie le suprême dégoût de tout partage. — Imagination magnifique, mais mauvais caractère ; puissance incontestable, mais égoïsme antipathique, cœur sec, ne pouvant souffrir autour de soi que des adorateurs et des esclaves. Ame tourmentée et triste vie, à tout prendre, sous son auréole de gloire et sa couronne de lauriers : triste, faute de sincérité et d'amour.
Essentiellement jaloux et colérique, Chateaubriand dès le début est inspiré par le défi, par le besoin de contredire, d’écraser et de vaincre, et ce mobile restera toujours le sien. Rousseau me paraît son point de départ, l’homme auquel il demandera, par contraste et résistance, toutes ses répliques et ses incursions. Rousseau est