FREINS
révolutionnaire ; Chateaubriand écrira son Essai contre les révolutions. Rousseau est républicain et protestant; Chateaubriand se fera royaliste et catholique. Rousseau est bourgeois; Chateaubriand ne glorifiera que la noblesse, l'honneur, la chevalerie, les preux, etc. Rousseau a conquis aux lettres françaises, la nature, surtout celle des montagnes, des lacs de la Savoie et de la Suisse, il a plaidé pour elle contre la civilisation. Chateaubriand s’emparera d’une nature nouvelle et colossale, de l’Océan, de l'Amérique, mais il fera parler à ses sauvages la langue de Louis XIV, il courbera Atala devant un missionnaire catholique et sanctifiera par la messe les passions nées au bord du Mississipi. Rousseau a fait l'apologie de la rêverie; Chateaubriand en fera le monument pour le briser dans René. Rousseau prêche éloquemment le déisme dans le Vicaire savoyard ; Chateaubriand entourera de toutes les guirlandes de sa poésie le symbole romain dans le Génie du Christianisme.
Rousseau réclame le droit naturel, plaide pour l'avenir des peuples; Chateaubriand ne chantera que les magnificences du passé, les cendres de l’histoire et les nobles ruines des empires. — Toujours le rôle, l’habileté, le parti pris, le besoin de renommée, le thème d'imagination, la foi de commande; rarement la sincérité, la loyauté, la
candeur. Toujours l'indifférence réelle simulant la passion pour la vérité; toujours l’impérieuse recherche de la gloire au lieu du dévouement au bien; toujours l’artiste ambitieux; jamais le citoyen, le croyant, l’homme. Chateaubriand a posé toute sa vie le colosse ennuyé, souriant de pitié devant un monde nain et affectant de ne rien vouloir de lui par dédain, tout en pouvant tout lui prendre par génie. Il est le type d'une race funeste et le père d’une lignée désagréable. — Mais j'en reviens aux deux épisodes.
René me paraît très supérieur à Afala. Les deux nouvelles sont d’un talent de premier ordre, mais Atala est d’un genre de beauté plus transitoire. La donnée de rendre en style de Versailles les amours d’un Natchez et d’une Séminole, et dans le ton catholique les mœurs des adorateurs des Manitous, était une donnée trop violente. Mais l’œuvre est un tour de force de style, et ce n’est que par les artifices du classicisme accompli dans la forme, que le fond romantique des sentiments et des couleurs pouvait être importé dans la fade littérature de l’Empire. Atala est déjà suranné, théâtral, passé, dans toutes les parties non descriptives ou non européennes, c’est-à-dire pour toute la sauvagerie sentimentale.
René est infiniment plus durable. Sa donnée
qui est la maladie de toute une génération (le dégoût de la vie par rêverie oisive et les ravages de l’ambition vague et démesurée) estune donnée vraie. Le style est admirable et à peu près parfait. Sans le savoir et le vouloir, Chateaubriand a été sincère, car René c'est lui-même. Ce petit récit est de tout point un chef-d'œuvre, car il n’est pas, comme Afala, gâté artistiquement par l'intention accessoire et la tendance préoccupante. Au lieu de s’enthousiasmer pour René, d’autres générations le montreront du doigt : au lieu d’un héros, on y verra un cas pathologique ; mais l’œuvre, comme le sphinx, subsistera en elle-même. Une œuvre d’art supporte toutes les interprétations, parce qu’elle leur suffit et leur survit, riche et complexe comme une idée qu’elle est. Un portrait prouve tout ce qu’on veut. Jusque dans la forme du style caractérisée par la généralité dédaigneuse du récit, par la brièveté des sentences, la série des images et des tableaux tracés avec une pureté classique et une vigueur exemplaire, il y a quelque chose de monumental. Taillé à l’antique dans un sujet de ce siècle, René est le camée immortel de Chateaubriand.
14 juin 1858. — Dans les moments de loisir de cette dernière semaine, j'ai été dévoré par une double souffrance intérieure : le besoin de
bonheur inassouvi, le souci pour ma vue. Les mouches volantes toujours plus fortes, mon cœur toujours plus vide ne me laissent pas de paix. Comme le bétail dans l’étable en flammes je m'attache à ce qui me consume, à la vie solitaire qui me fait tant de mal. Je ne vois plus d'amis, je n’ai plus ni conversation, ni échange, ni épanchement. Comme Prométhée je livre mon foie à mon vautour. Hier pourtant, j'ai lutté contre cette fatale tendance, je suis monté à Pressy et les caresses des enfants M“ ont rétabli un peu l'équilibre dans mon âme... Après le diner sous la feuillée, tous trois ont chanté plusieurs chansonnettes et hymnes d’école. C’était charmant à entendre. La fée du printemps avait versé sur la campagne les fleurs à pleine corbeille. On m'avait mis des roses à toutes les boutonnières. Bref, c'était une petite apparition du paradis. Il est vrai que le serpent rôdait aussi par là. On a volé hier à côté de la maison; le deuil avait visité un autre enclos voisin. Une parole aigre s’échangea devant moi, etc. La mortetle mal rampent autour de chaque Éden et quelquefois dans son enceinte. De là la beauté tragique, la poésie douloureuse de la destinée humaine. Des fleurs, des ombrages, une vue admirable, un soleil couchant, verdeur, joie, grâce, émotion, abondance et sérénité, tendresse et chansons : voilà la beauté; puis les
dangers du présent et les trahisons de l'avenir : voilà l'élément pathétique. La figure de ce monde passe. Sans la possession de l’éternité, sans la vue religieuse de la vie, ces journées fugitives ne sont qu’un sujet d’effroi. Le bonheur doit être une prière, et le malheur aussi. La foi à l’ordre moral, à la paternité protectrice de la Divinité m'apparut dans sa douceur sérieuse.
Pense, aime, agis et souffre en Dieu : C’est la grande science.
19 juillet 1858. — Aujourd'hui j'ai été remué jusqu’au fond par la nostalgie du bonheur et par les appels du souvenir. Mon ancien moi, mes rêves d'Allemagne, les élans du cœur, les aspirations de l’âme se sont réveillés avec une force inattendue. Épiménide sortait de la grotte. Tous les désirs d'amour, de voyage, d’extase, de jeunesse, d'aventure, de gloire, ont tressailli dans mon sein, qu'ils ont traversé en tumulte. La crainte d’avoir manqué ma destinée, étouffé ma vraie nature, de m'être enseveli vivant a passé aussi comme un frisson. La soif de l'inconnu, la passion de la vie, l’emportement vers les voûtes bleues de l'infini et vers les mondes étranges de l’ineffable, l’ivresse douloureuse de l'idéal m'ont entraîné dans une sorte de tourbillon
intérieur que je ne puis rendre, mélange de cuisante angoisse et de mortelle volupté. Est-ce un avertissement? est-ce une punition? est-ce une tentation? N'est-ce pas là une de ces bourrasques de passion qui assaillent les femmes, quand l’âge vient sans que l’amour soit venu : protestation secrète, rébellion véhémente du cœur inassouvi, revendication furieuse d’un droit non satisfait, réveil horrible au bord du gouffre qui nous engloutit, agonie du bonheur qui se débat contre le destin implacable, affres de l’espérance qui ne se résigne pas à mourir ?
Et qu'est-ce qui a soulevé cette tempête?
qu'est-ce qui a frappé mon roc aride et en a fait jaillir des larmes de jeunesse? une simple lecture : le premier numéro de la Revue germanique, et entre autres la petite nouvelle de Hartmann intitulée : Les cheveux d’or. — Ce que Sarah Mortimer etle Roman d'un jeune homme pauvre, que j'ai lus entre hier et aujourd’hui n'avaient pas fait, cette bagatelle l’a produit : étrange effet de la vraie poésie.
J’ai eu l'intuition claire de ma pétrification graduelle et continue, de ma mort intérieure par dégoût, détachement, indifférence, désillusion, et lassitude immense; de mon amoindrissement par abandon des grandes idées, et par découragement de tout.
Les articles de Dollfus, Renan, Littré, Montégut, Taillandier, en me ramenant dans quelques vieux sujets favoris, m'ont fait oublier dix années perdues et rappelé ma vie universitaire. — J'ai été tenté de jeter là ma défroque genevoise, ma position et toutes ces chaînes et de partir, bâton en main, pour un pays quelconque, nu mais vivant, jeune, enthousiaste, plein d’ardeur et de foi...
Rêvé seul après dix heures du soir, dans l'obscurité, accoudé à la fenêtre du salon, tandis que les étoiles se rallumaient entre les nuages et que les lumières des voisins s’éteignaient une à une dans les maisons d’alentour. Rêvé à quoi? au mot de cette tragi-comédie que nous faisons tous. Hélas! hélas! j'étais aussi mélancolique que l’Ecclésiaste. Cent ans me paraissaient un songe, une vie, un souffle et toute chose un néant. Que de tourments d’esprit, et tout cela pour mourir dans quelques minutes. À quoi s'intéresser et à quoi bon?
Le temps n’est rien pour l’âme; enfant, ta vie est pleine, Et ce jour vaut cent ans s’il te fait trouver Dieu.
24 juillet 1858. — ..…. A quoi bon vivre?
me demandais-je avant-hier; et je ne savais trop que répondre, sinon parce que c'est la volonté
de Dieu. J’ai fait des bulles de savon, la moitié de la journée. N'est-ce pas ce que je fais aussi toute ma vie? et ma vie elle-même est-elle autre chose qu’une bulle colorée, flottante et vide, un rêve, une apparence, dont l'éclat éphémère et le volume chimérique se résolvent en une simple larme, en un vain souffle?
25 juillet 1858. — Relu les Grains de Mil”:
que d’enfantillages! et aussi que de passages qui me condamnent. — Si je mourais demain, à quoi aurait servi ma vie? à peu de chose en vérité; ni à autrui, ni à moi-même. Est-ce bien ? non. De là le mécontentement secret qui m'agite et me consume, quand l’inertie cesse de m’assoupir. Mon péché, c’est la peur; peur de souffrir, peur d’être trompé, peur de me tromper, peur de la destinée, peur de la peine, peur du plaisir, peur de la vie, peur de la mort. Et la cause de la peur? c’est la défiance. Et l’origine de cette défiance”? le sentiment de ma faiblesse. Incapable de vaincre, de forcer, d’arranger les circonstances, je me refuse à elles, quand elles ne sont pas telles que je les désire. Absence de courage et de volonté; nulle force morale; voilà mon mal, toujours le même et toujours croissant.
— Me faire un but, espérer, lutter, me paraît
1. Recueil de « poésies et pensées », publié par Amiel en 1854.
toujours plus impossible et prodigieux.Je ne suis plus même critique ou contemplatif. Je suis positivement nul, c’est-à-dire somnolent et flasque, apathique et indifférent, passif et mou. « Pour celui qui n’a pas, on lui ôtera même le peu qu’il a. » Le cycle est donc parcouru. A vingt ans, j'étais la curiosité, l’élasticité, l’ubiquité spirituelle; à trente-sept, je n’ai plus une volonté, un désir ni un talent; le feu d'artifice de ma jeunesse n’est plus qu’une pincée de cendres. Tout m'’attirait, rien ne m'’attire plus. Tout s’ouvrait, tout se ferme. Je n'ai pas su, pu, ni voulu choisir, me borner, m’enraciner; je suis resté feu follet et voilà le résultat : vanité, stérilité, inquiétude et néant! ennui et tristesse par dessus le marché. Alles rächt sich auf Erde, comme me disait Hartmann.
13 décembre 1858.— Il n’y a en toi qu'obstacles, mauvais antécédents, défaites répétées. Considère-toi comme un élève noueux et rétif, mais dont tu es responsable en qualité de mentor et de tuteur. Sanctifier la nature pécheresse, en l’assujettissant graduellement à l’ange intérieur, par l’aide du Dieu saint, c'est au fond toute la pédagogie chrétienne et la morale religieuse. Apprivoiser, dompter, évangéliser et angéliser le mauvais moi, en rétablissant l'harmonie avec le
bon moi, voilà notre œuvre, ton œuvre. Le salut, c'est d'abandonner en principe le mauvais moi, de se réfugier dans l’autre, le moi divin, en acceptant avec courage et prière la tâche de vivre avec son propre démon, et d'en faire l'organe de moins en moins rebelle du bien; l’Abel en nous doit travailler à sauver Caïn. L'entreprendre c’est être converti, et il faut se convertir tous les jours, car la torsion naturelle tend à nous ramener toujours à l’état ancien. Et Abel ne rachète et ne touche Caïn qu’en l’habituant, en l’exerçant aux bonnes œuvres. Faire le bien, c'est d’un côté une violence, un supplice, une expiation, une croix, car c’est se vaincre Soimême et se faire serviteur; de l’autre, c’est l'apprentissage du ciel, la douceur secrète, le contentement, la paix, la joie. La sanctification, c’est le martyre perpétuel; mais ce martyre estla glorification. La couronne d’épines est l’éternelet douloureux symbole de la vie des saints. La notion du mal et de sa guérison est la meilleure mesure de la profondeur d’une doctrine religieuse.
14 juillet 1859. — Je viens de relire le Faust (traduit en vers par le prince de Polignac).
Hélas! toutes les années, je suis ressaisi par cette vie inquiète et par ce personnage sombre. C'est le type d'angoisse vers lequel je gravite,
et je rencontre toujours plus, dans ce poème, de mots qui me frappent droit au cœur. Type immortel, malfaisant et maudit! Spectre de ma conscience, fantôme de mon tourment, symbole de la passion inassouvie, image des combats incessants de l’âme qui n’a pas trouvé son aliment, sa paix, sa foi, son équilibre, n’es-tu pas l’exemple d’une vie qui se dévore elle-même, parce qu'elle n’a pas rencontré son Dieu, et qui, dans sa course errante à travers les mondes, emporte en soi comme une comète l'incendie inextinguible du désir et le supplice de l’incurable désabusement? — Moi aussi, je suis réduit au néant, et je frissonne au bord des grands abîmes vides de mon être intérieur, étreint par la nostalgie de l'inconnu, altéré par la soif de l'infini, abattu devant l’ineffable. Moi aussi, j'éprouve parfois ces rages sourdes de vie, ces emportements désespérés vers le bonheur, mais bien plus souvent l’affaissement complet et la taciturne désespérance. Et d’où vient tout cela? du doute absolu de la pensée, de soi-même, des hommes et de la vie, du doute qui énerve le vouloir et qui ôte le pouvoir, qui sépare du prochain, qui fait oublier Dieu, qui fait négliger la prière, le devoir et l'effort; du doute inquiet et corrosif qui rend l'existence impossible et ricane devant tout espoir.
17 juillet 1859. — « Pourquoi ne parlez-vous jamais de vous qu’au passé? me demande L. H***. Il semble que vous êtes défunt. — En effet, répondis-je, je n’ai ni présent, ni avenir. »
C’est en effet une preuve de ma faiblesse et de ma ruine morale, que cette tendance de vieillard à ne vivre que de souvenirs rétrospectifs, à n’avoir point de volontés, et à me passer de projets. Tu n’es qu’une lâche élégie, et ce désintéressement pusillanime n’est qu'un sybaritisme coupable et la couardise d’une démission interdite. Pourquoi toujours du bavardage et de la phrase, des regrets ou des bâillements, et jamais une action? Pourquoi ces flagellations hypocrites, que ne suit aucun amendement ?
Pourquoi ces admonitions vaines, ces simagrées de repentir, cette gesticulation dans le vide, sinon pour t'abuser toi-même, pour te donner l'illusion du mouvement, et le décorum de la vie morale. Au fait, tu ne paies ta conscience que de grimaces, ton bon sens que d’apparences, tu t’agites sans bouger, tu essaies toujours de tromper ta douleur ou tes besoins, et tu dissipes à tout prix le sérieux qui t’obsède. En réalité, tu as peur de vivre, vouloir est pour toi un supplice, agir une agonie, et tu t’efforces à tout prix de dormir.
Et pourtant, suivant la loi fatale, c’est justement
la volonté qui seule t'apaise, et l’action qui seule te satisfait. Tu as horreur de ce qui t'est indispensable, et tu exècres ce qui serait ta guérison. Ainsi toujours et partout le salut est une torture, la délivrance est une mort, l’apaisement est dans l’immolation; il faut, pour recevoir sa grâce, baiser le crucifix de fer rouge; bref, la vie est une série d’angoisses, un calvaire qu'on ne monte qu’en se meurtrissant les genoux. On se distrait, on se disperse, on s’abétit pour être dispensé de l’épreuve, on détourne les yeux de la via dolorosa. Et il faut toujours y revenir. Il faut reconnaître que chacun de nous porte en soi son bourreau, son démon, son enfer, dans son péché, et que son péché c’est son idole, et que cette idole qui séduit les volontés de son cœur est sa malédiction.
Mourir au péché! ce prodigieux mot du christianisme, demeure bien la plus haute solution théorique de la vie intérieure. C’est là seulement qu'est la paix de la conscience, et sans cette paix, il n’y a point de paix... Je viens de lire sept chapitres de l'Évangile. Cette lecture est un calmant. Faire son devoir par amour et obéissance, faire du bien, telles sont les idées qui surnagent. Vivre en Dieu et faire ses œuvres, voilà la religion, le salut, la vie éternelle. Voilà l’effet et la marque du saint amour et du saint
esprit. C’est le nouvel homme, annoncé par Jésus, et la nouvelle vie où l’on entre par la seconde naissance. Renaître, c’est renoncer à l'ancien moi, à l’homme naturel, au péché et s'approprier un autre principe de vie, c’est exister pour Dieu avec un autre moi, une autre volonté, un autre amour.
9 août 1859. — La nature est oublieuse, le monde l’est presque plus encore; pour peu donc que l'individu s’y prête lui-même, l'oubli l'enveloppe bientôt comme un linceul. Cette rapide et inexorable expansion de la vie universelle qui recouvre, déborde, engloutit les êtres particuliers, qui efface notre existence et annule notre souvenir,estd’unemélancolie accablante. Naître, s’agiter, disparaître, c’est là tout le drame éphémère de la vie humaine. Sauf dans quelques cœurs, et encore pas toujours dans un seul, notre . mémoire .passe comme une vague sur l’eau, comme une brise dans l’air. Si rien n’estimmortel en nous, que cette vie est peu de chose! Comme un rêve qui tremble et s’évapore aux naissantes lueurs de l’aube, tout mon passé, tout mon présent se dissolvent en moi et se détachent de ma conscience quand elle se replie sur elle-même. Je me sens à cette heure, vide, dépouillé comme un convalescent qui ne se rappelle plus rien. Mes
voyages, mes lectures, mes études, mes projets, mes espérances se sont évanouis de ma pensée. C'est un état singulier. Toutes mes facultés s’en vont comme un manteau qu'on pose, comme la coque d’une larve; je me sens muer, ou plutôt rentrer dans une forme plus élémentaire; j'assiste à mon dévêtement. J’oublie encore plus que je ne suis oublié. J’entre doucement dans le cercueil, de mon vivant, comme Charles-Quint. J'éprouve comme la paix indéfinissable de l’anéantissement et la quiétude vague du Nirvana; je sens devant moi et en moi passer le fleuve rapide du temps, glisser les ombres impalpables de la vie, et je le sens avec la tranquillité cataleptique de la Belle au bois dormant.
Jecomprendsla volupté bouddhique desSoufis, le kief des Turcs, l’extase des Orientaux. Et pourtant, je sens aussi que cette volupté est léthifère, qu’elle est, comme l’usage de l'opium et du haschisch, un suicide lent; qu’elle est inférieure d’ailleurs à la joie de l’énergie, à la douceur de l'amour, à la beauté de l'enthousiasme, à la saveur sacrée du devoir accompli. Car cette molle béatitude est encore une recherche de soimême, un déni d’obéissance,unerusedel'égoïsme et de la paresse, une manière de ne pas travailler et de se passer du prochain.
28 novembre 1859.— Ce soir,entendu Ernest Naville (première séance publique pour hommes sur la Vie éternelle’). C'était admirable de sûreté, de loyauté, de clarté et de noblesse. Il a prouvé que la question de l’autre vie devait être posée, malgré tout. Beauté de caractère, grande puissance de parole, grand sérieux de la pensée, voilà ce qui éclate dans cette improvisation qui est aussi serrée qu'une lecture et qui ne se détache presque pas des citations (Bossuet et Jouffroy) dont elle est entremêlée. C'est plus ferme et plus calme que Pressensé, moins oratoire, mais peut-être plus fort, car il n’y a rien du tout de théâtral. La grande salle du Casino était comble Jusque dans l’escalier et l’on voyait pas mal de têtes blanches.
13 décembre 1859. — Cinquième lecon sur la Vie éternelle (La preuve de l'Évangile par le surnaturel). Foule énorme, même talent, grande éloquence; mais démonstration nulle, et captation (involontaire) par le sentiment. Il s’imagine enfoncer la critique historique et n’en devine pas le premier mot; il ne veut pas comprendre que le surnaturel doit se prouver historiquement, sinon renoncer à sortir du domaine
1. La Vie éternelle, sept discours prononcés à Genève et à Lausanne, en 1859 et 1860, et publiés en 1861.
de la foi, et à rentrer dans l’histoire et dans la science. Il cite Strauss et Renan, et Scherer, mais il n’en prend que la lettre, non l'esprit. Toujours le dualisme cartésien, la métaphysique française, l’absence de sens génétique, historique, spéculatif et critique; il reste étranger à la science moderne, et son apologétique est vieillie.
L'idée de l’évolution vivante n’a pas encore pénétré dans sa conscience. En un mot, il n’est point du tout objectif, avec la meilleure intention de l'être, et il demeure, contre son gré, subjectif, oratoire, sans force démonstrative pour l’auditeur vraiment scrupuleux. C’est l'inconvénient irrémédiable d’avoir son siège fait, et de polémiser au lieu de chercher. La moralité chez Naville l'emporte sur le discernement et l’empêche de voir ce qu’il ne veut pas voir; dans sa métaphysique la volonté prime l'intelligence, et dans sa personne le caractère est supérieur à l'esprit : tout cela est logique. La conséquence est qu’il peut retenir ce qui s’ébranle, mais non faire des conquêtes, qu'il est conservateur de vérités ou de croyances, mais dépourvu d’initiative, d'invention, de rajeunissement. Il moralise, mais ne suggère pas, n’éveille pas, n’instruit point. Popularisateur, vulgarisateur, apologète, orateur du plus grand mérite, il stérilise la science, comme un scolastique. Et au fond, c'est
un scolastique : il argumente exactement comme au x11° siècle, et défend le protestantisme comme on a défendu le catholicisme. La meilleure manière de montrer l'insuffisance de ce point de vue est de faire ressortir par l’histoire combien il est suranné. Cette chimère de la vérité simple et absolue est tout à fait catholique, antihistorique. L'esprit de Naville est purement mathématique et son objet est la morale; mathématiser la morale, voilà son affaire. Dès qu'il s’agit de ce qui se développe, se métamorphose, s'organise, mue et vit, en d’autres termes, dans le monde mobile de la vie et surtout de la vie spirituelle, il n’y est plus. Le langage est pour lui un système de signes fixes; un homme, un peuple, un livre sont des figures géométriques arrêtées, dont il s’agit de découvrir les propriétés. — Encore l'application de ma vieille loi des contradictions intimes : Naville aime la vie par le cœur, et ne la comprend pas théoriquement. Scherer la comprend par la pensée et ne l’aime guère parle cœur. Naville se défend de la science sans entrailles, et sa science est purement formelle, c’est-à-dire sans entrailles. Scherer réclame une critique vivifiante, et sa critique est mortelle.
15 décembre 1859. — Sixième leçon de Naville : celle-ci admirable, parce qu’elle ne
faisait qu’exposer la doctrine chrétienne sur la vie éternelle. Improvisation merveilleuse de sécurité, de lucidité, d'élégance et d’élévation, de précise et forte éloquence. Avec la première séance, c'est la seule que j'aime, parce que je n’ai pas de réserve à faire ici, au nom de la critique, de l’histoire ou de la philosophie. C'était beau, loyal, noble et pur. Je trouve, du reste, que Naville a grandi dans l’art de la parole ces dernières années : il a toujours eu la beauté didactique et digne, maintenant il a de plus la cordialité communicative et la chaleur émue qui achèvent l'orateur ; il ébranle tout l’homme, en commençant par la pensée, mais en finissant aussi par le pectus. Il touche maintenant à la véritable éloquence virile, et la possède, pour un genre donné, à peu près dans sa perfection. Il est arrivé à la virtuosité complète de sa nature propre, à l’expression adéquate et magistrale de lui-même.
C’est la joie et la gloire de l’artiste-orateur, comme de tout autre artiste. Naville passe au rang de modèle, dans le genre de l’éloquence méditée et maîtresse de soi. Il y a une autre éloquence, celle qui semble inspirée, qui trouve, découvre, s’illumine par élans et éclairs, celle qui naît devant l’auditoire et le transporte. Ce n’est pas celle de Naville. Vaut-elle mieux? je ne sais; mais elle peut faire palpiter davantage.
Que ne donnerais-je pas pour avoir cette puissance? ou plutôt (car je n’ai jamais consacré une heure ni un effort à l’acquérir, et je me défie trop pour être jamais le moins du monde orateur), comme j'admire ceux qui possèdent cette force! Toute maëstria est une augmentation de liberté. — Mais je n’y arriverai jamais. Pour faire un discours pareil, il faut porter en soi tout un immense réseau d'idées, combinées oratoirement; ceci est un grand effort, et pour le faire, il faut beaucoup aimer le public, et je ne l’aime pas; il faut énormément de mémoire et de présence d’esprit, et ceci me manque presque entièrement; il faut être à l'aise devant un auditoire qui vous regarde, et je suis embarrassé; il faut voir les physionomies, etje n’y vois goutte; il faut avoir confiance, conviction, ardeur, et je n’ai rien de tout cela. — Conclusion : personnellement, je ne puis prétendre à l’éloquence pathétique et persuasive; en travaillant, je pourrais arriver à être disert et piquant en littérature et en esthétique; fin, délicat, peut-être profond en philosophie psychologique; mais je suis et demeure désintéressé, objectif et réfléchi, je ne puis croire à la sympathie d’une foule pour moi, et ne puis me faire son organe et son représentant. — Impersonnel el sympathique par la pensée, je me sens purement individuel et détaché dans l’action. — Ainsi
se réalise ma contradiction dialectique. Théoriquement, je puis facilement dégager l'esprit général d’un livre, d’une vie, d’une nation; pratiquement, je suis surtout frappé des différences spirituelles des individus, et je ne fais nullement la synthèse instinctive de la foule où je suis plongé. Je me donne aux choses, au passé, au futur, aux objets; mais aux individus, au présent, au milieu qui m'enveloppent, je me refuse. Toujours par instinct de liberté. Tout ce qui me sollicite directement m'inspire une secrète défiance, et je n’aime à coup sûr que là où il n’y a pas d’espérance de retour. J'ai l'intelligence presbyte, l'enthousiasme retardataire; je déteste l'opportunité, et je ne m'intéresse qu'à l'inutile. Bref, j'ai horreur du succès, précisément parce qu’il me flatterait; je suis trop fier pour vouloir ce que je désire, et même pour m'avouer ce que j'aime. Est-ce pudeur timorée? orgueil farouche? désillusion parfaite? protestation muette? paresse invincible? C’est tout simplement dé fiance absolue de la vie et du sort, timidité tournée en renoncement, monachisme systématique et abdication totale. Je n’ose espérer ni vivre : voilà tout. Vieille histoire! mais qui a mille variantes. Je n’ose écrire, parler, agir, risquer, tenter, me marier, m’expatrier, spéculer, commencer, conclure, aimer, haïr, affirmer, nier, faire
une carrière. Je ne demande à peu près rien à
| personne, et je ne demande à Dieu que dem'épargner les souffrances du corps et de l’âme. De là aussi l’objectivité de mon intelligence, je considère tout et ne prétends à rien. Je retombe toujours dans la contemplation molle qui est la forme de mon égoïsme et la conséquence de ma peur.
Or, c’est une manière d’oublier le devoir et de supprimer la responsabilité.
27 janvier 1860.— Aujourd’hui, éprouvé un grand besoin d'ordre; fait mes comptes, rétabli mes livres de notes; repris un peu le timon de mes affaires proprement dites. L’incurie est une souffrance analogue àla malpropreté. Le désordre m'oppresse, et j'y roule cependant d'ordinaire par apathie et ajournement. Puis j'oublie la place des choses, je perds du temps à les chercher, le dégoût s’en mêle et je laisse courir. Ainsi j'ai retrouvé aujourd’hui une poésie de M. Petit- Senn égarée (ce qui m'a procuré des ennuis l'autre jour), et je n’ai pu retrouver un carnet psychologique (celui de mes deux neveux), lequel m'aurait été nécessaire, ou du moins utile.— Oh! l'ordre! l’ordre matériel, l’ordre intellectuel, l'ordre moral! quel soulagement, et quelle force, et quelle économie! Savoir où l’on va et ce que l'on veut: c'est de l’ordre. Tenir parole, arriver à
point, à temps : encore de l'ordre. Avoir tout sous la main, faire manœuvrer toute son armée, travailler avec toutes ses ressources : toujours de l’ordre. Discipliner ses habitudes, ses efforts, ses volontés, organiser sa vie, distribuer son temps, mesurer ses devoirs, faire valoir ses droits, mettre à profit ses capitaux et ses ressources, ses talents et ses chances : encore et toujours de l’ordre. L'ordre, c’est la lumière, la paix, la liberté intérieure, la disponibilité de soimême; c’est la puissance. Concevoir l’ordre, rentrer dans l’ordre, réaliser l’ordre en soi, autour de soi, au moyen de soi, c’est la beauté esthétique et morale, c’est le bien-être, c'est ce qu'il faut.
17 avril 1860. — Les oiseaux de nuit se sont envolés; je suis mieux. Il ne me reste que l'impression d’une large ondée de coups de bâton dans le dos, qui est comme meurtri et douloureux. Levé à l’heure ordinaire, j'ai fait sur la Treille ma promenade habituelle. Tous les bourgeons étaient ouverts et les jeunes pousses verdoyaient sur toutes les branches. L'effet que produisent sur un malade le gazouillement des eaux claires, l’allégresse des oiseaux, la fraicheur naissante des plantes, les jeux bruyants de l’enfance, est singulier; ou plutôt, il m'était
singulier de regarder avec les yeux de l’infirme et du mourant et d'entrer dans cette forme d’existence. Ce regard est bien mélancolique. On se sent à l’interdit de la nature, en dehors de sa communion, car elle est la force, la joie, la santé éternelles. « Place aux vivants! nous crie-t-elle. Ne venez pas obscurcir mon azur de vos misères. Chacun son tour; retirez-vous. » — Pour se faire courage il faut se dire : Non, la souffrance et le déclin sont bons à laisser voir au monde, ils donnent de la saveur à la joie des insouciants et un avertissement à ceux qui songent. La vie nous a été prêtée et nous devons à nos compagnons de route le spectacle de l'emploi que nous en faisons jusqu’à la fin. Il nous faut montrer à nos frères comment on doit vivre et comment on doit mourir. — Ces premières sommations ont d’ailleurs une valeur divine. Elles nous font entrevoir les coulisses de la vie, ses réalités redoutables et sa clôture obligée. Elles nous apprennent la sympathie. Elles nous conseillent de racheter le temps, pendant qu'il fait encore jour. Elles nous enseignent la gratitude pour les biens qui nous restent et l'humilité pour les dons qui sont en nous. Ces maux sont donc un bien, ils sont un appel d’en haut, un coup de fouet paternel.
Que la santé est donc une chose fragile, et quelle mince enveloppe défend notre vie contre
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l'engloutissement du dehors ou la désorganisation du dedans! Un souffle! et la nacelle se fissure ou sombre; un rien! et tout est compromis; un nuage! et tout est ténèbres. La vie est bien la fleur de l’herbe qu’un matin fane et qu’un coup d’aile fauche; c’est bien la lampe de veuve qu'un filet d’air éteint. Pour sentir vivement la poésie des roses d’un matin, il faut sortir des griffes de ce vautour qu'on appelle maladie. Le fond et le rehaut de tout, c’est le cimetière. La seule certitude, en ce monde d’agitations vaines et d'inquiétudes infinies, c’est la mort, et ce qui est l’avant-goût et la petite monnaie de la mort, la douleur.
Tant qu’on détourne les yeux de cette implacable réalité, le tragique de la vie se dissimule; sitôt qu’on la regarde en face, les vraies proportions de toute chose se retrouvent, et la solennité rentre dans l’existence. On s’aperçoit clairement qu’on avait joué, boudé, regimbé, oublié et qu'on avait eu tort.
Il faut mourir et rendre compte de sa vie, voilà dans toute sa simplicité le grand enseignement de la maladie. Fais au plus tôt ce que tu as à faire; rentre dans l’ordre; ‘mets-toi en règle; songe à ton devoir; prépare-toi au départ : voilà ce que crient la conscience et la raison. La vie est courte et grande; elle nous a été prêtée pour
le compte de Dieu, pour le service du bien et pour le bonheur des autres. Sois sérieux, sauve ton âme, fais-toi l’oreiller d’une bonne conscience pour ton lit de mort.
3 mai 1860. — Edgar Quinet a touché à tout, il n’a visé qu'aux plus grandes choses, il est riche d'idées, splendide d'images, sérieux, enthousiaste, courageux, noble écrivain. Pourquoi n’a-t-il pas plus de réputation? n'est-il pas de l’Académie? etc. Parce qu'il est trop pur. Parce qu'il est trop uniformément idéal, pythonisant, fantastique, inspiré, ce qui ennuie en France. Parce qu’il est trop candide, théorique, spéculatif, confiant dans la parole, dans les idées, se livrant trop, dépourvu de malice, d’ironie, de ruse, de finesse, ce qui fait rire les habiles. Il est trop protestant d’inclination et trop oriental de forme pour le monde français. C’est au fond un étranger, tandis que Proudhon, Michelet, Renan sont des nationaux. La naïveté tue dans la patrie de Voltaire. Le sublime fatigue dans le pays des calembours. L'esprit de chimère discrédite dans le siècle des faits accomplis.
95 mai 1860.— Le soir, promenade avec L*”".
Entendules premiers rossignolsdel’année, cueilli la première aubépine, assisté depuis le « Bout du
monde » au lever de la lune. Paysage austère et d'une majesté triste; puis au retour, lumière gaie, musique et vie à Plainpalais. Le contraste était frappant. Au ciel, Vénus étincelait dans l’azur. Elle avait été malade les jours derniers et était bien faible. La lassitude de la vie la poursuit, et des défaillances profondes l’abattent quelquefois. Pauvrette, elle souffre de mon mal, avec aggravation; et je ne puis lui faire plaisir sans lui faire de mal, ni m’abstenir sans la désoler plus encore. Impasse. Et puis, soucis pour sa mère; soucis pour le présent et l’avenir; incertitude pour une offre importante d’occupations à entreprendre. Rien qui repose. Désir de voir s'achever la journée, l’épreuve et la vie. C’est cruel. Et moi, ne sachant que faire, je donne ce qu'on désire, je cherche à soulager au jour le Jour, attendant sans attendre une amélioration, un changement.
Vieillir est plus difficile que mourir, par la raison que renoncer une fois et en bloc à un bien coûte moins que d’en renouveler le sacrifice tous les jours et en détail. Supporter son déclin, accepter son amoindrissement est une vertu plus amère et plus rare que braver le trépas. Il y a une auréole dans la mort tragique et prématurée; il n'y a qu'une longue tristesse dans la caducité croissante. Mais regardons-y mieux : la vieillesse
résignée et religieuse paraît alors plus émouvante que l’ardeurhéroïque des jeunes années. La maturation de l’âme vaut mieux que l'éclat des facultés et que l'abondance des forces, et l’éternel en nous doit profiter de tous les ravages que fait le temps. Cette pensée console.
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui nous mette en repos.
22 mai 1860. — Il y a en moi une raideur secrète à laisser paraître mon émotion vraie, à dire ce qui peut plaire, à m'abandonner au moment présent, sotte retenue que j'ai toujours observée avec chagrin. Mon cœur n'ose jamais parler sérieusement, par honte de l’adulation et par crainte de ne pas trouver la nuance convenable. Je badine toujours avec le moment qui passe, et j'ai l'émotion rétrospective. Il répugne à ma nature réfractaire de reconnaître la solennité de l'heure où je suis; un instinct ironique, qui provient de ma timidité, me fait toujours glisser légèrement sur ce que je tiens, sous prétexte d'autre chose et d’un autre moment. La peur de l'entraînement et la défiance de moi-même me poursuivent jusque dans l’attendrissement, et par une sorte de fierté invincible je ne puis me résoudre à dire à un instant quelconque :
Demeure! décidede moi! soisuninstant suprême!
sors du fond monotone de l'éternité et marque un point unique de ma vie!
27 mai 1860 (dimanche).— Entendu ce matin un discours de J. C*** sur le Saint-Esprit, beau, mais insuffisant. Démontre que la vie est vide tant qu’elle n’a pas un grand intérêt qui la remplisse tout entière, et que le sacrifice journalier seul apaise la soif de l’âme. Or l’esprit saint est l'esprit de sacrifice. Ergo, célébrons son avènement dans la société humaine. — Pourquoi ne suis-je pas édifié? faute d’onction. Pourquoi pas d’onction? parce que c’est le christianisme de la dignité, non celui de l'humilité; la pénitence, la lutte impuissante, l’austérité y manquent; la Loi s’efface, la sainteté et le mysticisme s’évaporent dans ce point de vue rationaliste. L'accent spécifiquement chrétien fait défaut. Mon impression est toujours la même. N’affadissez point la foi, en la dissolvant en pure psychologie morale. J'éprouve un sentiment d’inconvenance et un vrai malaise à voir la philosophie en chaire. « On a Ôôté mon Sauveur et je ne sais où on l'a mis, » ont le droit de dire les simples, et je le répète avec eux. — L'orthodoxie est plus propre à la prédication, et beaucoup plus dramatique et pathétique. Enlever le surnaturel, c’est rabaisser d’un coup tout l’ensemble de la foi
etde la viereligieuses. — Ainsi, F. C***me choque par son dogmatisme sacerdotal, J. C*** par son laïcisme rationaliste. Il me semble que la bonne prédication devrait unir, comme Schleiermacher, la parfaite humilité morale à l’énergique indépendance de la pensée, le sentimentprofond du péché au respect de la critique et à la passion du vrai.
3 juin 1860. — Traduit (en vers) la page de Gœæthe, tirée du Faust, qui contient la profession de foi panthéiste. Je l'ai lue à B**" et à L***; puis retouchée avant d’éteindre ma lampe. Elle ne va pas trop mal, ce me semble. Mais quelle différence entre les deux langues quant à la netteté; c’est l’estompe et le burin, l’une peignant l’effort même, l’autre notant le résultat de l’action; l’une faisant sentir le rêve, le vague, le vide, l’informe, l’autre déterminant, fixant, dessinant même l’indéfini; l’une représentant la cause, la force, les limbes d’où sortent les choses, l’autre les choses elles-mêmes; l’allemand a la profondeur obscure de l'infini, le français la clarté joyeuse du fini.
4 juin 1860. — En rentrant, je me mets à limer en maniaque quelques vers de ma traduction (page de Faust) m’obstinant, m’entêtant à ressasser,rabâcher, retacconerune douzaine d’hé-
mistiches. C’est un drôle de travers, suite de mon absolue défiance de moi-même. Je biffe, rature et refais, ne pouvant croire que mon premier mouvement ne soit pas mauvais. Mon petit talent est un acide qui s'attaque lui-même, un sui-rongeant. Et comme le disait L***, nul critique n’est aussi dur pour moi que moi-même. Cette anxiété est ce qui m'ôte le naturel; nul élan, nul abandon, nulle effusion, nulle gaieté ne sont possibles avec elle. A force de retouches, de repentirs, de regrattages, je réussis toujours à détruire ce qui pouvait ressembler à l'inspiration. La censure coupe toujours en moi les ailerons du génie, dès qu'ils poussent un peu. L'observation assidue et critique de moi-même veut absolument aboutir à l'impuissance, à la non-produetion. Car la production a un élément somnambulique, inconscient, aveugle que la réflexion ne peut souffrir. L'analyse intérieure est l’eau régale dans laquelle je dissous ma vie. Mon instinct est conséquent.
14 juin 1860. — Les livres et les femmes, ai-je eu d’autres ressources? et encore j'ai dû rechercher les livres tandis que les affections féminines m'ont recherché. Qu'est-ce qui électrise, vivifie, console, bénit, inspire, conseille, encourage comme une femme? qu'est-ce qui soigne, relève, supporte, guérit, apaise le corps
souffrant ou le cœur malade, ou l'esprit troublé, comme la main, la voix, le souffle ou le regard d’une femme aimante? — Quand je pense à tout ce que nous devons à ce sexe, je suis ému; quand je pense à tout ce que nous pouvons le faire souffrir, je suis troublé; quand je pense à tout ce qui sommeille en lui et peut fleurir sous l’influence virile, j'éprouve une sorte d’enthousiasme, je sens qu’un monde nouveau dort caché dans le sein de la femme, et qu’une humanité plus belle, plus grande, plus héroïque que la nôtre pourra naître, quand l’homme sera digne de l’engendrer. C’est la femme, l’éternelle mère etnourrice des générations, quienfante à l’homme sa récompense et son châtiment, son affliction et sa couronne. Heureux qui a trouvé la femme forte et pure, enthousiaste et courageuse, fidèle et sainte, la compagne de ses jours et de ses nuits, l'appui de sa jeunesse et de ses vieux ans, l’écho de sa conscience, l’auxiliaire de ses travaux, le baume de ses peines, sa prière, son conseil, son repos, son auréole; en elle il a la nature entière, il incarne sa poésie, il fixe son inquiétude, il réalise son rêve. Le vrai mariage estune prière, c’est un culte, c’est la vie devenue religion, car il est à la fois nature et esprit, contemplation et action, et il participe visiblement à l’œuvre infinie par le travail, la fécondité et
l'éducation, ces triples semailles de l’esprit et de la vie.
4 juillet 1860 (dix heures du matin.) —On a besoin d’aimer et d’être aimé tous les jours; je le sentais ce matin en lisant dans mon « parc ». Il n’est pas bon et pas heureux de vivre seul; même quand on jouit de la santé du corps et de l'esprit. Mon cœur soupirait après l'affection, non pas telle ou telle, mais en général; mon bonheur n’est pas encore individualisé, mais il tend à se personnaliser davantage. Les choses ne me rassasient plus, les gens non plus; aucune femme non plus, mais la femme incarne encore l'aspiration secrète de ce qui rêve et soupire en moi. Ne suis-je plus fait que pour l’amitié ?
Ai-je passé le temps d’aimer ?
D’aimerfollement, complètement, avecivresse?
Dio lo sa. Le mérité-je encore? suis-je un aveugle? suis-je un rebelle? suis-je un ingrat? suis-je un impie? suis-je un fou? En vérité, je ne sais trop. Pour les choses de cet ordre, il me répugne de prendre le bon sens pour directeur et pour juge. Je suis mystique en amour; l'infini seul me tente. Au dessous, je n’ai qu'indulgence, indifférence et pitié. Avec ma terreur de l’action, je suis toujours empressé à saisir les motifs de m’abstenir,
de renoncer, d'abandonner. Or ces motifs sont toujours les limites, les lacunes, les imperfections de la chose qui se présentait comme but à poursuivre, comme objet à désirer, comme dessein à réaliser. Je ne consens à me livrer qu’à l'idéal qui ne laisse au cœur ni regret, ni inquiétude, ni souci, ni désir, parce qu'il apaise toutes les aspirations. — Or, rien ni personne ne peut être l'idéal; c’est ainsi que mon instinct a trouvé et trouve le moyen de se dégager, de se dégoûter, de se débarrasser de tout mobile impérieux, de tout ascendant vainqueur, de tout entraînement irrésistible; et de me laisser libre, dénué, vide comme un sectateur du grand Lama.
Car le néant peut seul simuler l'infini.
N'est-ce pas le schlecht Unendliche de Hegel? Au fond, cette tendance est bien en moi, de mon consentement, mais contre mon gré; je la souffre mais j'en souffre; mon consentement n’est pas du contentement. C’est ma nature, mais c’est aussi mon malheur. Peut-être cette aspiration tend-elle à mettre Dieu dans la vie, au lieu de. soumettre la vie à Dieu, à chercher le ciel sur la terre au lieu d'accepter la terre comme séjour de limperfection, du désir, de la souffrance. Tu admettais les épreuves, le chagrin, la maladie, la mort, mais avec une béatitude immortelle au
cœur; peut-être cette béatitude doit-elle changer de nom, et au lieu de l’harmonie parfaite doitelle avoir la saveur d’un sacrifice. Il faudrait avoir à faire grâce en quelque chose, à pardonner, à excuser, pour pouvoir demanderla pareille. Si la conscience approuve, l’amour-propre, la satisfaction personnelle, l’orgueil doivent apprendre à pâtir et à se taire. L'amour (possible pour toi) serait joyeux par le dévouement, autant que par l’allégresse directe. L'amour serait un renoncement, non pas simple seulement, mais double : renoncement à la vie solitaire, à soi-même, en tout cas; puis renoncement à la satisfaction complète de son nouveau moi dans la vie à deux. En d’autres termes, dans le saint amour, la charité serait un élément essentiel et un moment toujours renouvelé. En général, je déconseillerais l'amour ainsi réfléchi, où la pensée doit créer l’élan; mais pour un individu de ta sorte, il est possible que, la spontanéité absente, se remplace quelque peu par ce procédé. Tu veux toujours comprendre avant de vouloir et pour t'approuver. Ton mal doit fournir son remède, et le poison son antidote.
20 août 1860 (soir). — Mon péché c'est le découragement; mon malheur c’est l'indétermination: mon effroi, c’est d’être dupe, et dupe de
moi-même; mon idole, c’est la liberté; ma croix, c’est de vouloir; mon entrave, c’est le doute; ma faute éternelle, c’est l’ajournement; mon idole; c’est la contemplation stérile substituée à la régénération; mon goût le plus constant c’est la psychologie ; mon tort ordinaire est de méconnaître l'occasion; ma passion est l’inutile; mon faible, d’être aimé et conseillé; ma sottise, de vivre sans but.
Tu n’as pas dégagé ton individualité, découvert ta mission, ou du moins tu es toujours retombé dans le vague à ce sujet. Détestant choisir, te résigner, te borner, tu n'as avancé qu'en un point, la connaissance de toi-même et (en gros) la connaissance de l’homme. Pour tout le reste, tu as reculé, décliné, perdu. — Tu peux donner des conseils, éclairer, faire comprendre. Est-ce rien? mieux vaudrait prêcher d'exemple, sur l’éducation de soi-même.
20 août 1860. — Serait-ce là la réponse? Estce peut-être la psychologie qui est ton affaire, ce que tu peux faire de mieux, et où tu peux être utile? ici du moins, tu as vérifié, expérimenté, étudié directement; tu as exercé ta sagacité, discipliné ton aptitude; et ces 3.749 pages sont un apprentissage qui ne serait pas perdu. Ici tu n’as pas le sentiment d’une infériorité trop marquée
sur les gens du métier, sur les pédagogues, moralistes, pasteurs, philosophes. Ici, tu peux passer du rang d’amateur à celui de spécialité. Ici, tu as moins besoin de mémoire que pour toute autre étude, et pourtant toutes tes études spéciales et fortuites peuvent être mises à profit. Sans rien jeter à vau-l’eau, tu pourrais ici te concentrer, ceindre tes reins et rassembler tes acquisitions. Tu te raccommoderais avec ton passé et avec la Providence. La clarté et la paix se feraient à la fois dans ta vie. Tu pourrais avoir un but, sans renier ta nature, et sans bafouer tes instincts. Ton individualité serait de comprendre les individualités et de les accoucher, comme Socrate, de faire éclore tous les éléments de la nature humaine, et de multiplier la richesse psychologique.
Toi qui as si longtemps regimbé contre l'aiguillon, détourné les yeux, évité la vie, tu trouverais là l'intérêt, le sérieux, la substance et l'attrait dont tu as besoin. Tu fournirais ta pierre à l'édifice universel, tout en restant fidèle à toimême. Tu servirais à ta patrie tout en étant plus homme. Et cette étude centrale est celle qui prépare le mieux l’avenir dans le présent, parce qu’elle prend la chose éternelle, la vie. Un poids énorme serait enlevé de dessus ta poitrine, quand enfin tu travaillerais à ton œuvre, et tu serais
dansta voie, quand ton devoir et ton goût seraient d'accord, quand ta conscience oserait s’ouvrir à Dieu et demanderait sa bénédiction paternelle sur le travail de tes mains. — Peut-être pourrais-tu aussi mieux résoudre le problème angoissant du mariage, toujours écarté et qui revient toujours. La femme qu'il te faut, serait celle qui s’associerait le mieux à cette œuvre sacrée, à l’approfondissement de la vie humaine par la recherche de la perfection. Une fois que tu aurais un mobile et une mesure impersonnels, tu pourrais te décider avec plus de maturité et surtout de tranquillité. — Oh! suis cette ligne et maintiens-toi dans ce sentiment, ils doivent être bons, et le ciel les envoie.
14 novembre 1860. — Ma spécialité involontaire, c’est donc de soumettre les natures altières, de donner le goût de l'esclavage aux âmes qui secouaient le joug de toute obéissance; voilà du moins la quatrième fois que cela m'arrive... C’est une magnétisation spéciale qu'exerce ma nature sur les femmes fortes et volontaires, que je dompte sans me le proposer, et qui se donnent à moi comme la lionne à Androclès, par un instinct irrésistible. Car enfin c’est toujours moi qui reçois les déclarations. Quelle est donc la raison de ce fait bizarre, qui m'étonne encore
quoique répété? Est-ce parce que je suis un peu poète, un peu devin, bienveillant, discret, célibataire ? est-ce parce que je donne l'illusion du talent accompagné de désintéressement et de douceur? est-ce parce que j'ai l’air d'un homme assez équilibré, cultivé, délicat, propre à beaucoup de choses, et sur le chemin de beaucoup de perfections qu'on m'attribuerait bénévolement? Est-ce la récompense de mes anciens efforts pour dégager l'idéal de l’homme, en sorte que je paraîtrais par erreur aux yeux féminins comme un homme plus près de l'idéal qu'un autre? Toujours est-il que je vois mon intimité désirée avec ferveur, avec passion, el mon influence produire des résultats surprenants. Il y a donc en moi quelque chose qui satisfait, flatte ou apaise un besoin profond de la femme : n'est-ce pas le besoin d’être comprises et de recevoir l’étincelle? d’être initiées à la vie idéale par la pensée aimante, par l'amour intellectuel? d’être pénétrées dans leur mystère pour s'ouvrir à de plus hauts mystères? de se sentir transfigurées et de développer toutes les puissances de vie et de poésie qu’elles pressentent vaguement dans leur sein? L'âme féminine se donne à qui la féconde; elle appartient à qui lui ouvre le monde divin, à qui lui fait entrevoir la vie possible sous l’aspect de l’idéale beauté.
5 décembre 1860. — ...... Je ne suis qu'un œuf sans germe, une noix creuse, un Crâne sans cervelle, un être infécond, l'apparence d’un mâle, mais en fait un neutre. Les individus bien accentués et déterminés, qui savent ce qu'ils veulent, qui ont une foi, un caractère, un but, réussissent, engendrent, créent; moi, je flotte comme un élément, je suis fluide, négatif, indécis, infixable, et par conséquent je ne suis rien. Ce que j'ai su ou voulu s’efface en moi, comme une vue dissolvante se dissipe aux yeux. Mon être se résout en brouillard informe; mon existence n’est qu'une fantasmagorie intérieure. Si pour les autres, je semble quelqu'un, pour moimême, Je ne suis qu’une ombre sans substance, un rêve insaisissable, un simple bruit de vie. (Onze heures et quart du soir.)
18 décembre 1860 (six heures et demie du matin). — Voici deux heures que l'inquiétude me tient éveillé. Je médite entre les draps, tout en sentant avec anxiété sonner les quarts, les demies et les heures, emportées comme par un tourbillon. Enfin, je me lève; un fouet claque dans la rue noire encore, et j'aperçois les toits, tout blancs d’une neige tombée dans la nuit.
Dans la maison tout dort. En d’autres temps, ces heures de paix, où la lampe matinale éclaire
le pupitre de travail, m'ont paru d’une douceur pénétrante et d’un recueillement intime. Mais alors, je dilatais mon être, je me sentais progressif, joyeux, conquérant. Aujourd'hui, je lirais encore avec volupté; mais harcelé par le mécontentement morose, inférieur à ma tâche, cette veille avant l’aurore, n’est que la reprise de ma croix. C’est au fond le besoin d'ordonnance et de liaison qui me rend l'improvisation (comme la composition) un supplice. Je ne puis porter un grand ensemble à la fois dans mon attention et ma mémoire, et d’autre part mon esprit en a l’impérieux besoin. Cette contradiction entre mon désir et ma force, entre ce que je voudrais et ce que je peux, me casse toujours les bras, m'enlève le goût et l’entrain.
9 janvier 1861. — Je sors de la leçon d'ouverture de Victor Cherbuliez, abasourdi d’admiration. Je me suis convaincu en même temps de mon incapacité radicale à jamais rien faire de semblable pour l’habileté, la grâce, la netteté, la fécondité, la mesure, la solidité et la finesse. Si c’est une lecture, c’est exquis; si c’est une récitation, c’est admirable; si c’est une improvisation, c’est prodigieux, étourdissant, écrasant pour les autres. Contre la supériorité et la perfection, dit Schiller, nous n’avons qu'une ressource,
c’est de l'aimer. C’est ce que j'ai fait. J'ai eu le plaisir, mêlé d’un peu de surprise, de ne me sentir aucune jalousie et de me mettre immédiatement à ma place, en rendant justice à ce jeune vainqueur...
23 janvier 1861 (onze heures du soir). — Ce soir, lu presque en entier le premier volume de Merlin. L'impression est mélangée et plutôt défavorable. Merlin est moins la légende de l’âme humaine que la légende de l’auteur, Papothéose fantastique de son histoire intérieure, une autobiographie colossale. J'y trouve une combinaison bizarre de Faust, Dante, Don Juan, Soumet, Victor Hugo, un certain manque d’esprit, de gaieté, de bon sens, de force plastique; en revanche c’est toujours le poète d’Ahasvérus, de Prométhée et de Napoléon, le traducteur de Herder qu'on entend, une muse visionnaire, emphatique, enthousiaste, qui fatigue par son éternelle allégorie, son éloquence tendue, sa majesté d’'oracle. Quinet pythonise constamment, dithyrambise sans trêve et sans merci, et dès qu'il veut devenir simple il tombe dans le trivial. C’est un idéaliste faisant orgie de couleur, un platonicien brandissant le thyrse des Ménades. Au fond, c’est un esprit dépaysé : il a beau railler l'Allemagne, et maudire Albion, il n’en
devient pas plus français pour cela. C’est une pensée septentrionale associée à une imagination du midi; mais le mariage n’est pas réussi. Il a la maladie de l’exaltation chronique, du sublime invétéré; les abstractions pour lui se personnifient en êtres colossaux qui agissent ou parlent d’une façon démesurée; il est ivre d’infini. Mais on sent très bien que ses créations ne sont que des monologues individuels ; il ne peut sortir du lyrisme subjectif. Idées, passions, colères, espérances, plaintes, c’est toujours lui qu'on retrouve partout. On n’a jamais la joie de sortir de son cercle magique, de voir la vérité vraie, d’entrer en rapport avec les phénomènes et les êtres dont il parle, avec la réalité des choses. Cet emprisonnement de l’auteur dans sa personnalité ressemble à de l’infatuation. Mais c’est au contraire parce que le cœur est généreux que l'esprit est égotiste; c’est parce que Quinet se croit bien français qu'il l'est si peu. Cette compensation ironique du destin m'est chose très familière; je l’observe toujours. L'homme n’est que contradiction, et moins il le sait, plus il est dupe. — Pouvant peu voir les choses telles qu’elles sont, Quinet n’a pas l'esprit très juste, ni proportionné. — Il a des analogies avec Victor Hugo, avec beaucoup moins de puissance artistique, mais plus de sens historique.
— Sa faculté maîtresse, c’est l’imagination symbolique; il me paraît un Goerres! franc-comtois; une sorte de prophète surnuméraire, dont sa nation ne sait que faire, vu qu’elle n’aime ni les énigmes, ni l’extase, ni le langage boursouflé, et que l'ivresse du trépied l’ennuie. — La supériorité réelle de Quinet me paraît être dans ses travaux historiques (Marnix, l'Italie, les Roumains), spécialement dans ses études sur les nationalités. Il est fait pour comprendre ces âmes plus vastes et plus sublimes que les âmes individuelles.
27 janvier 1861 (minuit). — .… Le souvenir de ma jolie blonde d’hier soir [au spectacle], m'est revenu aussi... Mais le fond de mon sentiment est pourtant une vague mélancolie, et le regret des pertes irréparables. Si les jours retranchés à l'amour ne comptent pas dans la vie, je n’ai eu guère que des jours inutiles. L’élan, l’enthousiasme, le génie, le dévouement sont taris dans mon âme... La noble passion ne m'est plus connue que comme velléité fugitive. Mon cœur est indigent, mon esprit stérile, ma vie fade, ma flamme éteinte... L’isolement m'a desséché; le ver rongeur est à la racine de mon arbre, et je me flétris sur pied, en pleine verdure, sans avoir donné de fruits ni de fleurs.
1. Joseph GϾrres (1776-1848), philosophe allemand mystique, disciple de Schelling.
4 février 1861. — .…. Décidément, il y a entre le public et moi une paroi froide et à peine translucide. A peine si nous nous joignons par l'intelligence, mais les sympathies rencontrent la glace isolante et se congèlent. Du reste, je le sens bien. Je demande toujours à me cacher, et on maccorde ma requête, car je décourage l'espérance et je trompe l'attente. — Incapable de me satisfaire, je le suis plus encore de captiver, d’enjôler, de charmer, d’influencer un auditoire. Pour cela, il faut être à la fois maître de son sujet, de sa parole, adroit, ambitieux, aimant, et toutes ces conditions me font défaut à la fois. Un homme en transe, sur les épines ou sur la braise, ne peut songer à la bonne grâce. D’ailleurs, une raideur secrète me le défend.
25 février 1861. — La sexualité aura été ma Némésis, mon supplice depuis l’enfance.Ma timidité extraordinaire, ma gêne avec les femmes, mes violents désirs, les ardeurs d'imagination, les mauvaises lectures dans la première adolescence, puis l’éternelle disproportion entre la vie rêvée et la vie réelle, ma funeste pente à me séparer des goûts, des passions, des habitudes de ceux de mon âge et de mon sexe; l'attrait fatal que j'ai exercé plus tard sur des cœurs délicats et tendres. tout cela dérive de la honte
primitive, de l’idéalisation du fruit défendu, bref d’une notion fausse de la sexualité. Cette erreur a empoisonné ma vie. Elle m'a empêché d’être un homme, et, indirectement, elle m'a fait manquer ma carrière. — Après cela, laissez au hasard le soin de créer dans l'esprit de l'enfant, la notion du sexe, de la pudeur et de la volupté! Innocentons la nature; faisons-la aimer et respecter; mettons la notion de décence sous le couvert de celle de propreté et non sous celle de mystère; ôtons par le simple dégoût son aiguillon à la curiosité; et ne masquons pas trop le plan de la Providence, pour ne pas irriter le besoin de savoir ou le besoin de sentir, pour ne pas faire naître le soupçon, la tentation, ou la honte exagérée dans les jeunes cœurs qui nous sont confiés.
Le trouble des fonctions sexuelles est, je crois du reste, une des plaies de notre génération si nerveuse et si énervée. Toute la vie physique de la femme tourne autour de ce centre; et celle de l'homme aussi, quoique avec moins d’évidence. Quoi d’étonnant? la vie n’est-elle pas le mot de l'univers, et la génération le foyer de la vie, et le sexe la clé de la génération? Nous sommes donc dans la question des questions. Qui ne peut ni se reproduire, ni produire, n’est plus vivant. La volonté, la pensée, l’œuvre, l’action, la parole s’engendrent en nous par la même loi que l'être
organisé dans la mère. Quand nous avons perdu toute force communicative, tout stimulus, toute spontanéité excitante, nous ne sommes plus des mâles ; quand nous cessons de réagir, d’assimiler, d'attirer, que nous sommes purement passifs, en fait nous sommes morts.
17 mars 1861.— Cet après-midi, une langueur homicide m'a ressaisi : dégoût et lassitude de la vie, tristesse mortelle. J’ai été errer au cimetière; j'espérais m'y recueillir, m'y réconcilier avec le devoir. Chimère! Le champ du repos luimême était devenu inhospitalier. Des ouvriers grattaient et enlevaient les gazons; les arbres étaient secs, le vent froid, le ciel gris; une aridité prosaïque et profane déshonorait l'asile des morts. J'ai été frappé de cette grande lacune de notre sentiment : le respect des trépassés, la poésie des tombeaux, la piété du souvenir. Nos temples sont trop fermés et nos cimetières trop ouverts. Le résultat est le même. L'âme agitée, tourmentée qui voudrait, hors de la maison et des misères quotidiennes, trouver un lieu où prier en paix, où répandre devant Dieu ses angoisses, où se recueillir en présence des choses éternelles, ne sait chez nous où aller. Notre Eglise ignore ces souffrances du cœur, elle ne les devine pas, elle a peu de prévenance compatissante,
peu d’égards discrets pour les peines délicates, nulle intuition des mystères de la tendresse, aucune suavité religieuse. Sous prétexte de spiritualité, nous froissons des aspirations légitimes. Nous avons perdu le sens mystique, et qu'est-ce qu'une religion sans mysticité? une rose sans parfum.
Nous disons toujours : repentance, sanctification! mais adoration et consolation sont aussi deux éléments religieux essentiels, et peut-être devrions-nous leur faire plus de place.
28 avril 1861.— Ce matin, à cinq heures, de violents coups de tonnerre me réveillent.
Aünsi, l'angoisse d’hier soir était en partie celle de la nature. La décharge électrique et la pluie qui l’accompagnait, ont soulagé l’atmosphère, rafraîchi la végétation, et allégé la vie de tous les êtres. La Treille est ravissante, le ciel est redevenu bleu, et on porte gaiement l'existence. Les désespérés ont toujours tort de se pendre; le lendemain a souvent de l'inconnu. Plusieurs personnes de connaissance, rencontrées après déjeuner, ont traversé les mêmes impressions que moi, hier et ce matin. — Mon abattement était donc en partie physique. Mais de même que le rêve métamorphose, selon sa nature, les inceidents du sommeil, l’âme convertit en phénomènes
psychiques les impressions mal définies de l'organisme. Une mauvaise attitude devient cauchemar; un air chargé d'orage devient tourment moral. Non par un effet mécanique et par une causalité directe, mais l'imagination et la conscience engendrent selon leur propre nature des effets analogues, elles traduisent dans leur langue et moulent dans leur forme ce qui leur arrive du dehors. C’est ainsi que le rêve peut servir à la médecine et à la divination. C’est ainsi que la météorologie fait sortir de l'âme les maux qu’elle recélait confusément dans son intérieur. — La vie n’est que sollicitée du dehors et ne produit jamais qu’elle-même : base de la monadologie. L'originalité consiste à produire rapidement et nettement la réaction contre l'influence du dehors et à lui donner notre formule individuelle. Penser, c’est se recueillir dans son impression, la dégager en soi et la projeter dans un jugement personnel. C'est là aussi se délivrer, s'affranchir, se conquérir. Tout ce qui vient du dehors est une question à laquelle nous devons réponse, une pression à laquelle nous devons contre-pression, tant que nous sommes vivants et que nous voulons demeurer libres. — La docilité humble avec laquelle tu t’ouvres en esprit sans réagir, sans juger, Sans formuler, est pure duperie. Tu te laisses opprimer, étouffer, annuler
par les choses et les gens, lesquels ne demandent pas mieux. Tout ce qui se laisse manger est mangé sans reconnaissance. On le gobe, et pardessus le marché on le raille.
#4 août 1861. — ... Vu sortir de l’église bien des jolies personnes, et ce délicieux soleil sur ces fraîches toilettes m'a remué amoureusement le cœur. Grimpé seul à Pressy par l'heure la plus chaude du jour(deux heures). Temps magnifique ; le Mont Blanc avait l’air tout neuf. La campagne était d’une majesté splendide. Montagnes et feuillage jouaient dans l’air bleu et s’enivraient de ciel et de joie... Ce qui m'a dilaté doucement, après le bon accueil des parents, ce sont surtout les caresses des petites filles. J'avais soif de tendresse etde baisers. Et comme si Loulou s’en était doutée instinctivement, elle revenait toujours sur mes genoux. Ces cajoleries enfantines me charment plus que je n'ose dire, et lorsqu'elle m'a accompagné au départ jusqu’à la haie d’en bas, je l'ai embrassée presque avec effusion, quoique en toute innocence. — Il y a pourtant quelque chose de mystérieux dans l'attrait du baiser ; je connais deux ou trois jeunes filles au cœur passionné, sur lesquelles j’ai de la puissance et qui ne m’inspirent pas l’ombre du désir, tandis que telle petite fillette me donnerait envie
de la couvrir de baisers de la tête aux pieds. — Avec les années, les philosophes deviennent toujours plus sensibles au charme de la grâce et toujours plus fous de la beauté, cet abrégé symbolique de toute excellence, ce sommaire intuitif de toute perfection. À quarante ans, je finirai par sentir comme les jouvenceaux, c’est-à-dire par être amoureux de toutes les femmes, et par être esclave de tous les yeux aimants. Cela m'effraie un peu. En fait, malgré tout, mon cœur s’élance au devant de toutes les émotions tendres, comme s’il était impatient de consommer sa destinée et redemander sa part de jeunesse et de bonheur.
4 septembre 1861.— A quoi suis-je bon maintenant? à rien. La seule chose qui m'intéresse, ce sont les affections, ce sont les femmes. Je ne travaille plus, je n’étudie plus, je n’ambitionne qu'une femme selon mon cœur, et toutes les jeunes filles qui passent me semblent une invitation ou une raillerie du bonheur. J'aime un peu toutes les femmes, comme si toutes me tenaient en gage une parcelle de mon idéal, ou mon idéal luimême. Je les enveloppe de ma sympathie comme l’asile, le sanctuaire, le refuge des douleurs, des joies et des affections, comme la provision céleste de mansuétude et de bonté sur la terre. Je ne me sens tout à fait bien qu’au milieu d'elles ; et
quand j'obéis tout à fait à ma nature, elles se sentent si bien aimées et comprises qu’elles me rendent ma bienveillance. Je le vois bien à la campagne, à la montagne, quand il n’y a aucun de ces yeux moqueurs et de ces langues ironiques que fournit surabondamment la cité de Calvin. Ma nature est d’être caressant, enfantin, prévenant, compatissant, sympathique, de m'’abandonner à la vie collective, de chercher à rendre heureux bêtes et gens, bref d’être bon pour tous les êtres, secourable pour toutes les vies,aimant pour tous les cœurs. Ce sont pourtant les qualités paternelles et conjugales. Je ne suis donc pas indigne d’être époux et père. Qu'est-ce qui m'arrête donc dans cette vocation? Une incurable défiance de la destinée, puis le raffinement de mon idéal. Je n’ose pas jouer la dernière et unique carte de mon bonheur, et je n’ai pas rencontré ou su reconnaître ma compagne. J’ai été aimé assez souvent pour être très délicat en fait d'affection; et pour savoir de combien de manières on peut souffrir dans la vie à deux. — Je redoute d’ailleurs la Némésis qui me fera peut-être dédaigner quand je serai épris. Et pourtant, je n’ai qu’une aspiration, qu’un désir.
12 septembre 1861.— Ce matin, temps gris | et frais. En descendant mon escalier, éprouvé
pour la première fois depuis bien longtemps (deux ans peut-être) la volupté de l'étude, l’appétit du travailintellectuel, l’entrain de la pensée pure. Cette éclaircie intellectuelle n’a duré qu'un instant, mais m'a rouvert une échappée sur mon passé, comme un caprice du vent qui déchire le brouillard de novembre et laisse voir au voyageur les vallées qu’il a laissées derrière lui. — Combien j'ai changé! Ce vieux moi ne serait donc pas mort, mais seulement endormi! je pourrais donc encore m'’élancer dans les régions éthérées et sublimes de la vie générale! — Que faudrait-il pour cela? la paix du cœur, le contentement. Mr° S**, à Villars, en travaillant, se plante la pointe de ses ciseaux sous sa bague d'alliance ; je vois le sang et lui dis : « Mais vous êtes blessée! — Qu'importe, répond-elle, pourvu que le cœur soit content! » Comme c’est bien la femme, et la femme aimante : elle ne connaît qu’un bonheur et qu'une douleur, le cœur plein ou le cœur vide. J'en suis, par sympathie et métamorphose, presque arrivé là. Toute la période laborieuse, studieuse de ma vie, n’a fait qu’ajourner quinze ans le moment de sentir, de rêver, d'aimer et de souffrir! L’immense distraction est finie. Le sentiment se venge. La grande contradiction de mon être, c'est une pensée qui veut s’oublier dans les choses et un
cœur qui veut vivre dans les gens. L'unité du contraste est dans le besoin de s’abandonner, de ne plus vouloir et de ne plus exister pour soimême, de s’impersonnaliser, de se volatiliser dans l’amour et la contemplation. Ce qui me manque, c’est le caractère, le vouloir, l’individualité. Mais comme toujours, l'apparence est juste le contraire de la réalité, ma vie ostensible est le rebours de mon aspiration fondamentale. Moi dont tout l’être, pensée et cœur, a soif de s’absorber dans la réalité vivante, dans le prochain, dans la nature et en Dieu, moi que la solitude dévore et détruit, je m’enferme dans la solitude et j'ai l'air de ne me plaire qu'avec moi-même, de me suffire à moi-même... La fierté et la pudeur de l’âme, la timidité du cœur m'ont fait violenter tous mes instincts, intervertir absolument ma vie. En fait, j'ai toujours évité ce qui m'attirait, fui ce qui me faisait le plus plaisir. Je ne m'étonne pas d’être impénétrable ; l'instinct de suicide s’est identifié chez moi à l'instinct de conservation, et toujours j'ai tourné le dos au point où j'aurais secrètement voulu aller. La mauvaise honte a été le fléau, la malédiction de mon existence. Elle ne m’a pas rendu faux, mais elle m'a rendu eunuque. J'ai toujours eu peur de laisser voir ce que je désirais et même de me l'avouer à moi-même ; j'ai en horreur de
rechercher mon utilité; horreur d'employer la ruse ou les détours pour arriver à mon but ; — et finalement j'ai réussi à n'avoir plus de but, plus de désir net, plus même de soubresauts de la volonté. La mauvaise honte, ce composé de pudeur, d’orgueil, de défiance, de faiblesse, d’anxiété, en devenant chronique est devenue habitude, tempérament, seconde nature, et je ne suis plus qu’un pauvre honteux qui rougit de demander, de mentir, de s’abaisser, de souffrir même;et de lutter pour sortir de sa misère. — L'humiliation est donc mon affre, la dépendance est l'essence de l’humiliation. Je ne sais et ne puis dépendre que de ce que j'aime. La sympathie est le principe de ma vie. — Or dès que je ne me sens plus de sympathie, dès que je n'aime plus, je me flétris comme un ballon percé.
Avoir passé sa vie à se forger une cuirasse, à se blinder d’indifférence, pour aboutir à cette vulnérabilité! Avoir prévu que tout trompe, manque, lasse, afin de s’habituer à aimer sans demander de retour, et pour tout résultat se reconnaître impuissant à pétrifier son cœur!
avoir tout mis sur une carte, et sentir arriver la vieillesse, sans avoir vécu! Hélas!
Quel est donc le démon, qui, à l'heure de cueillir une joie, te dit toujours : marche! et à l'heure d'agir et de marcher, te dit: reste! C’est
encore la mauvaise honte. Et pourtant tes vraies joies sont d’une nature enfantine, d’un caractère naïf. Sous la nature compliquée, se retrouve l'individu simple, débonnaire, insouciant, ingénu, le bon homme en un mot. Il y a en toi du vieillard, de la femme, de l'enfant aussi; iln”y manque que de l’homme. Tu nete développes pas suivant un plan à toi, ou suivant une loi de croissanceplus forte que les circonstances, mais tu es le jouet des influences, du milieu, du hasard, dans ce sens au moins qu'ils te font épanouir par sollicitation externe, car ta liberté se retrouve toujours dans la conscience de toi. Tu es donc entrainé, pourtant tu n'es pas dominé. Tu ne veux rien, pourtant tu n'es pas esclave. Tu es intelligent, mais faible, te contentant de comprendre et d'observer les courants et contre-courants de ta vie, sans intervenir dans leur direction.
Je crois que l’Absolu t'a rendu pour jamais incapable de t’éprendre des choses relatives, il l’a dégoûté de l’individualité, de ton individualité du moins. Tu n’as vécu dès lors que par complaisance, ne pouvant prendre au grand sérieux une manière de voir ou d'agir ou d’être, qui n'est qu'un point de la série, qu’une forme de l'infini. C’est Hegel à qui tu dois cette indifférence fondamentale, cette objectivité fatale à la vie pratique, cette impossibilité de vouloir
fermement ce que tu ne peux croire qu’à demi vrai, bon, utile. Le besoin de totalité t’a fait prendre en pitié le rôle de partie infinitésimale. Le sentiment de l’idéal, du parfait, de l’éternel, en un mot de l'absolu, t’a découragé pour jamais. — Le devoir reste; mais l'illusion enthousiaste a disparu. — Or le dévouement sans un peu de retour, le travail sans un peu d’illusion sont deux choses héroïques, et pour rester constamment héroïque, il faut une foi ardente, une religion ferme, et foi et religion vacillent perpétuellement chez toi. — O du armer!
Heidelberg, 10 octobre 1861 (dix heures et demie du soir). — Après onze jours de voyage, me voici de nouveau, comme il y a deux ans, sous le toit de mes amis W**, dans la maison hospitalière assise au bord du Neckar, et dont le jardin monte sur le flanc du Heiligenberg.
Heidelberg, 11 octobre 1861 (dix heures du matin). — Grand soleil; ma chambre est inondée de lumière et de chaleur. Assis sur un charmant canapé de laine damassée, avec la vue du Geisberg à ma droite, voilé d’ambre blanche, et la ville à ses pieds, j'écris au murmure du Neckar, qui roule ses ondes vertes, pailletées d'argent, droit au bas du balcon qui tourne autour de tout
l'étage où je suis logé. Une grande barque, venant de Heilbronn, passe silencieusement sous mes yeux, tandis que les roues d’une charrette que je n’aperçois pas, se font entendre sur la route qui longe la rivière. Des voix lointaines d'enfants, de coqs, de moineaux qui jouent, la cloche de l’église du Saint-Esprit qui sonne l'heure, suffisent à mesurer, sans la troubler, la tranquillité générale de cette nature. On sent doucement glisser les heures, et le temps semble ici planer dans son vol plutôt que battre des ailes. Je ne sais quelle paix monte au cœur. C’est depuis mon départ le premier moment de rêverie et de recueillement proprement dit. Impression de grâce matinale et de fraîche poésie, qui ressemble à l’adolescence et qui donne l'intuition du bonheur germanique... Deux barques pontées, avec drapeau rouge, chacune avec une suite de bateaux plats, remplis de charbon de pierre, remontent le courant, manœuvrent pour traverser l’arche du grand pont de pierre; les chevaux de halage ont de l’eau jusqu’au ventre, et un batelet se détache pour leur porter le bout du câble. Je mets le nez à la fenêtre et je vois toute une perspective de bateaux qui voguent dans les deux sens; le Neckar est animé comme un Corso, et déjà sur la pente de la montagne boisée que raient les fumées ondoyantes de la ville, le château
étend son ombre comme une vaste draperie et dessine la silhouette de ses tours et de ses pignons. Plus haut, en face, la Molkenkur se profile en sombre, et sur la droite la carrière de grès rouge creuse dans la verdure son angle vif dont un côté est éclairé des rayons du soleil. Plus haut encore se détachent sur l’orient éblouissant les formes vaporeuses des deux tours-belvédères du Kaiserstuhl et du Trutz-Heinrich, séparées par un vallon sinueux.
Mais laissons le paysage. A l’intérieur que se passe-t-il? Le professeur W*** m'apprend que son Handbuch est déjà traduit en polonais, hollandais, espagnol, italien et français, et s’est tiré neuf fois en trois mille exemplaires. Sa grande Histoire universelleadéjàtroisvolumes publiés. Et pour faire tout cela, il n’a que quatre heures par jour, plus les jours de fête et les vacances. Cette capacité de travail est vraiment étonnante, et cette ténacité prodigieuse! O deutscher Fleiss!.….
Cette vie de savant piocheur et de compilateur érudit me trouble un peu. Je me sens si distrait, si partagé, si oublieux, que je n'éprouve qu’un sentiment d’ignorance et d'incompétence quand je me compare à ces fabuleux travailleurs, qui lisent, extraient, combinent tout et ne s’arrêtent jamais. Et à quoi bon tout ce labeur? me demandé-je. À populariser les connaissances.
Mon hôte a-t-il le temps de penser et de sentir? Il ne semble pas. Son esprit est en quelque sorte un mécanisme à moudre les livres et à faire d’autres ouvrages avec la mouture. Son œuvre principale à mon gré est d’avoir élevé une belle famille par son travail, et rendu service à l’enseignement général de l’histoire. Son mérite est la Gründlichkeït, son talent l'ordonnance pratique et la clarté, son attrait personnel la cordiale honnêteté. Mais on ne peut récolter auprès de lui l'ombre d’une idée originale : voilà le revers de la médaille.
9 novembre 1861. — Temps chaud, bonne pluie molle, air velouté. Eprouvé le bonheur de ne pas sentir mon corps, c'est-à-dire d’être en santé complète. Mon tempérament changerait-il insensiblement? Moi qui préférais l'air sec et le vent du nord à tous les autres temps, finirais-je par m'accommoder mieux du temps humide et tiède, et des brises méridionales ? Observé le contraire pour mon régime. À la passion des douceurs, du laitage, des mets peu épicés, a succédé le goût des choses plus fortes et des condiments relevés. Ainsi mon estomac se virilise et mes nerfs se féminisent. Toujours compensation, balancement, récurrence. Nos divers systèmes organiques parcourraient donc chacun l'orbite
des dispositions différentes et en sens contraire les uns des autres. Ainsi l’homme qui a vécu soixante ans a parcouru, à son insu, le cycle des tempéraments et des goûts ; sa révolution générale autour du centre de la vie se compose d’une foule de révolutions et d’épicycles subordonnés. — Je me rappelle aussi la série de mes préférences acoustiques : d’abord la voix de soprano, puis celle de basse, puis le ténor, puis l’alto. Maintenant c’est le baryton, ou plutôt l’absence de préférence, et l’objectivité qui l’emporte. — Conséquence : le développement de notre nature inconsciente suit les lois astronomiques de Ptolémée. Tout est changement, cycle, épicycle, et métamorphose, dans le microcosme et dans le macrocosme.
Chacun possède donc en soi les analogies et les rudiments de tout, de tous les êtres et de toutes les formes de la vie. Qui sait donc surprendre les petits commencements, les germes et les symptômes, peut retrouver en soi le mécanisme universel, et deviner par intuition les séries qu'il n’achèvera pas lui-même : ainsi les existences végétales, animales, les passions et les crises humaines, les maladies de l’âme et celles du corps. L'esprit subtil et puissant peut traverser toutes les virtualités à l’état ponctuel, et de chaque point faire sortir en éclair la
monade, c’est-à-dire le monde qu'il renferme. C’est là prendre conscience et possession de la vie générale et rentrer dans le sanctuaire divin de la contemplation.
12 novembre 1861. — Bilac, dit Mustapha, dit caporal Trim, dit Suçon, autrement dit notre petit chat zébré, vient de sauter sur ma plume qui traçait la date, et m'a fait faire toutes les taches possibles dans cette page. Actuellement il est en arrêt et cherche à comprendre cet art maudit inventé par Cadmus. Dans sa colère d'y perdre sa peine, il griffe encore, mais, Ô douleur! il glisse sur le bord du pupitre, entraine l’Anthropologie de Fichte et tombe avec le philosophe en faisant une mine de naufragé. Sa honte medélivre delui, et il va surmon sofa faire d’énormes cabrioles à la poursuite impossible de sa queue. C’est un vrai tourbillon.
Mais je suis mécontent de moi. Hier, couché à dix heures, parce que les yeux me cuisaient, J'espérais être levé à six heures ce matin, et je ne me suis éveillé qu’à sept heures et demie. Ainsi, dormi comme un enfant, comme un loir, comme une marmotte... Quelle vie mal employée que la mienne, par sottise, par mollesse et par timidité ! Beaucoup lu et travaillé jadis, beaucoup dormi et flâné maintenant : à quoi le tout at-il
servi?.. Décidément Bilac est fou de gaîté. Il met tout sens dessus dessous parmi les livres, les papiers entreposés sur ma table ronde au tapis rouge. Il a précipité l'Amour de Michelet, et jongle les quatre fers en l’air, avec une enveloppe bleue.
Bilac est de ces chats qui, les livres rongeant, Se font savants jusques aux dents.
La chasse continue et recommence, avec mille ruses, bonds, dos-ronds, entrechats et pirouettes. C’est vraiment risible. A peine si les écoliers s’amusent plus à cœur joie; mais cet écolier-ci est muet. Il manque à ses ébats le rire, le rire vivant, joyeux, sonore, et, à tout prendre, ces jeux muets ont encore l'air plus fou qu'autre chose. Le mutisme est sinistre.
25 novembre 1861.— Comprendreun drame, c’est la même opération mentale que comprendre une existence, une biographie, un homme : c’est faire rentrer l'oiseau dans son œuf, la plante dans sa graine, et reconstituer toute la genèse de l’être en question. L’art n’est que la mise en relief de la pensée obscurcie de la nature; c’est la simplification des lignes et le dégagement des groupes invisibles. Le feu de l'inspiration fait ressortir les dessins tracés à l’encre sympathique.
Le mystérieux devient évident, le confus devient clair, le compliqué devient simple, le fortuit devient nécessaire. Bref l’art révèle la nature en traduisant ses intentions et formulant ses volontés (l'idéal). Chaque idéal est le mot d’une
longue énigme. Le grand artiste est un simplificateur.
13 janvier 1862. — J'ai reconquis cette année deux personnes qui s'étaient depuis longtemps brouillées avec moi... La douceur patiente et la constante bonne volonté finissent par dissoudre la glace et la pierre de l'indifférence ou du préjugé. Heureux de ne détester et de n’envier personne, je suis encore plus heureux de vaincre la maiveillance et de regagner les cœurs vindicatifs ou injustement détournés de moi. C’est un peu la joie que donne la brebis perdue et retrouvée. Chacun n'est-il pas le berger des affections qui sont venues à lui, ou qu’il a lui-même conquises par l'amitié, la parenté, la publicité, le voyage, par le hasard ou le choix ? et la consolation de la vie n’est-elle pas d’arriver au soir de ses jours avec son troupeau agrandi et complet. Faitesvous un trésor invisible, dit l'Évangile. Après les bonnes œuvres, qu'est-ce qui compose ce trésor, sinon les attachements, les amitiés, les tendresses, les gratitudes, bref, les affections
que nous avons su faire et conserver? Pour moi, si je n'ai dressé aucun monument qui éternise ma mémoire, si je n’ai rien fait pour le monde et la postérité, j'aurai peut-être laissé dans un certain nombre de cœurs, trace de mon passage ici-bas. Ma seule statue sera dans le souvenir de quelques âmes fidèles ; ma seule oraison funèbre dans quelques larmes secrètes de ceux qui m’auront aimé. C’est encore une belle part; et je songe, avec une émotion de douce reconnaissance, à la précieuse guirlande d’amitiéssérieuses et même passionnées qui entourent déjà mon nom obscur et fleurissent dans mon souvenir.
Malgré ma timidité, ma réserve, ma défiance, j'ai été richement favorisé de sympathie, et j'ai vu s'ouvrir à moi bien des consciences et des caractères différents. — Je me rappelle à ce propos que des personnes que j'ai à peine connues se sont parfois attachées intimement à moi... tellement que j'ai cessé de m'étonner et de douter. On fait pour moi exception aux règles, et le sanctuaire des pensées féminines cachées s’est dévoilé spontanément et bien souvent pour mes regards. Cette apocalypse volontaire m'a fait un rôle de confident assez étrange, mais d’une délicatesse ravissante. J'ai déjà lu des journaux intimes, et dirigé plusieurs néophytes et quelques jeunes pénitentes. On se sent avec moi compris, deviné,
abrité, et la confiance (que je ne trahis jamais) est souvent devenue sans bornes, jusqu’à m’embarrasser fort. Que d'enfants aussi de tous les âges m’aiment et se donnent à moi! Je n'aurai garde de les oublier dans le dénombrement de mes affections et de mes bienfaiteurs. Au fond, la bonté a les promesses de la vie présente comme de la vie éternelle. Elle délivre l’âme des chagrins causés par les mauvaises passions; elle donnele contentementet par-dessus le compte elle procure souvent la reconnaissance et l’amour du prochain. Il est si doux d’être bon que ce n’est plus méritoire du tout. Le plus touchant et peut-être le plus grand attribut de Dieu n’est-ce pas la Bonté? Vivre en paix avec le bon Dieu c'est la joie de la joie, c’est la base même du bonheur, c’est la religion de l’enfant et du vieillard, et le sommaire du credo et des vœux du penseur.
3 février 1862. — Rien fait de consistant; et je me sens la tête cassée. Je suis, je crois, devenu incapable de composer. Relisant douze fois chaque ligne, je tue la verve et ne puis avancer. Hors de mon journal et de ma correspondance, où ma plume court la bride sur le cou, je ne puis écrire; l'anxiété m'étouffe et chaque mot s'arrête comme une épine au gosier. Loin de
porter un ensemble, un chapitre dans ma pensée, je n’aperçois pas même une période ; concentré dans le bec de ma plume et dans le mot qu’elle trace, je ne vois qu’au bout de mon nez, et le souffle et le coup d’aile et l'inspiration et la faconde s’en vont, comme la gaieté et la sincérité. Ce tic abominable de m'emprisonner l'esprit par les yeux dans les caractères que ma main griffonne m'ôte le peu de mémoire et d’élan qui me restaient encore. A chaque seconde, je reperds la vitesse acquise, la chaleur rassemblée, le mouvement d'idées commencé, en sorte que je suis toujours vide, dénué, immobile. Je ne puis retenir ni accumuler rien en moi. Ce fluxus perpetuus est la raison de ma stérilité. Ma vitalité s’évapore fatalement, sans pouvoir se recueillir assez pour féconder une idée ou une volonté. Mon cerveau est trop débile pour s’imprégner fortement; aussi n’est-il pas capable de concevoir ni d’enfanter une œuvre, il est en prurit de curiosité, mais en avortement de production.
Comme je l’ai reconnu depuis bien des années, la critique de moi-même est devenue le corrosif de toute spontanéité oratoire ou littéraire. J'ai manqué à mon principe de faire la part du mystère, et mon châtiment est l’impuissance d’engendrer. Le besoin de connaître retourné sur le moi est puni, comme la curiosité de Psyché,
par la fuite de la chose aimée. La force doit rester mystérieuse à elle-même ; dès qu'elle pénètre dans son propre mystère, elle s’'évanouit. La poule aux œufs d’or devient inféconde dès qu’elle veut savoir pourquoi ses œufs sont d’or. — La conscience de la conscience est le terme de l’analyse, disais-je dans les Grains de mil, mais l’analyse poussée jusqu’au bout se dévore elle-même comme le serpent égyptien. Il faut lui donner une matière extérieure à moudre et à dissoudre, si l’on veut empêcher sa destruction par son action sur elle-même. Nous sommes et devons être obscurs pour nous-mêmes, disait Gœthe, tournés vers le dehors et travaillant sur le monde qui nous entoure. Le rayonnement extérieur fait la santé; l'infériorisation trop continue nous ramène au point, au néant, état malsain car il nous supprime, et les autres en profitent pour nous supprimer. Mieux vaut dilater sa vie, l’étendre en cercles grandissants, que de la diminuer et de la restreindre obstinément par la contraction solitaire. La chaleur tend à faire d’un point un globe, le froid à réduire un globe à la dimension d’un atome. Par l’analyse je me suis annulé.
Il serait temps de me refaire un corps, un volume, une masse, une existence réelle, au sortir du monde vague, ténébreux et froid que se
Le de
fait la pensée isolée. Il serait bon de remonter la spirale qui m’a enroulé jusqu'à mon centre. Il conviendrait de retourner mes réflecteurs, qui se réfléchissent l’un dans l’autre indéfiniment, vers les hommes et les choses. Les hibernants arrivés à l'extrême maigreur pour n'avoir, pendant leur long sommeil, léché que leurs pattes, doivent aller aux provisions quand ils se réveillent. Rêveur, sors de la caverne, va aussi à la provende. Assez longtemps tu t'es caché, retiré, refusé. Songe à vivre.
Mornex sous Salève, 22 avril 1862.— Éveillé par le ramage des oiseaux à quatre heures trois quarts, je vois au ciel, en ouvrant mes volets, le croissant orangé de la lune qui regardait ma fenêtre tandis que lorient blanchissait à peine. Une heure plus tard, je m’habille. Promenade délicieuse. Anémones encore fermées, pommiers en fleurs :
Ces beaux pommiers couverts de leurs fleurs étoilées, Neige odorante du printemps.
Vue ravissante. Sentiment de fraîcheur et de joie. Nature en fête. Il n'a manqué que ces senteurs d’une amertume suave (probablement de cyclamens invisibles) qui hier, quand je remontais le petit Salève, ont caressé plus d'une fois
ma narine. En revanche, un rameau de lilas, placé dans un verre d’eau fraîche, embaume la table à écrire que j'ai adossée au mur pour la convertir en pupitre incliné. — J'ai déjeuné, lu deux numéros de la Presse, une pièce de vers d’Aubryet (Au Printemps), sentiment juste, stylepétrone, et me voici. Paix aux morts; mais il est doux aujourd’hui de vivre, et la reconnaissance a ses hymnes comme la foi. Il va sans dire que nos dames sont encore sous l’horizon, et que je les plains de perdre deux ou trois belles heures.
(Onze heures). — Préludes, gammes, études, tapotements entrecoupés du piano sous mes pieds. Voix d’enfants au jardin. — Je viens de parcourir quatre numéros de la Revue des Deux-Mondes, de cette année. Articles Saisset (Spinoza et les Juifs) ; Taillandier (Sismondi — la philosophie suisse); Mazade (les Femmes en littérature, à propos de Mr° de Sévigné et M"° Svetchine); Laugel (Analyse chimique du soleil) ; Rémusat (La critique théologique et sa crise en France). — Tous ces messieurs me rappellent le mot de Scherer : « Je me sens ici comme un borgne dans le pays des aveugles. » — Ce que par modestie j'ai habituellement pris pour la réticence de la supériorité, n’est chez les grands meneurs de la pensée moyenne en France
qu'inculture frivole et superficialité positive. Leur développement moral, psychologique, esthétique, religieux, philosophique a peu de profondeur. Leur jugement n’a pas grande portée ni en avant, ni en arrière, ni comparativement. — Scherer est un critique supérieur en culture à MM. Taillandier, Montégut, Rémusat, Saisset, etc. Il a la vue plus juste que Taine. Mais il a moins d'idées que Renan et moins de flexibilité que Sainte-Beuve. La théologie et la philologie sont les grandes écoles de perspicacité. — Je comprends pourquoi Scherer voudrait me lancer dans son monde. Au fond, il se sent médiocrement compris, et nous nous entendrions bien. — « L'essentiel, c’est d’avoir l'esprit bien fait, » dit M» de Sévigné. La borne de l'esprit français, c’est l'insuffisance de son alphabet spirituel qui ne lui permet pas de traduire l’âme grecque, germanique, espagnole, etc., sans en dénaturer l’accent. L’hospitalité des mœurs de la France ne se complète pas par l'hospitalité réelle de la pensée. Sa pensée est, comme son idiome, séparée de la sève vivante et naturelle et enfermée dans le monde conventionnel de la civilisation apprise. Versailles s’expie toujours. Ce tour d’esprit détaché, où le mot, l’idée et le sentiment de l’auteur et du lecteur restent en dehors des choses, ce cartésianisme indélébile,
où la pensée ne s’identifie jamais à la nature, et pour lequel l'unité du regard paraît strabisme, fait la compensation de l'esprit de sociabilité. On n’ose penser par soi-même : fusion de l’individu avec la masse humaine ; en revanche, on se sent toujours extérieur aux choses qu'on examine : dualisme de l’objet et du sujet. — Je suis, tout au contraire, individuel en face des hommes, objectif en présence des choses. Je m'’attache à l’objet dont je me pénètre ; je me détache des sujets dont je me défends. Je me sens différent des foules et semblable à la nature dans son ensemble. Je m’affirme dans mon unité sympathique avec la vie que j'aime à comprendre et dans ma négation de la banalité tyrannique du vulgaire. Les cohues imitatrices m'inspirent autant de répulsion secrète que la moindre existence spontanée et vraie (l'animal, la plante, l'enfant) m'inspire d’attrait. Je me sens en communauté d'esprit avec les Gæthe, les Hegel, les Schleiermacher, les Leibnitz, bien opposés pourtant entre eux, tandis que les philosophes français, rhéteurs ou géomètres, malgré leurs hautes qualités, me laissent froid, parce qu'ils ne portent pas en eux la somme de la vie universelle, qu’ils ne dominent pas la réalité complète, qu’ils ne suggèrent rien, qu'ils n’agrandissent pas l'existence, qu’ils m’emprisonnent,
me dessèchent ou me mettent en défiance. — Ce qui manque toujours aux Français, c’est le sens de l'infini, l'intuition de l'unité vivante, c’est la perception du sacré, l'initiation aux mystères de l'être. Ils sont habiles et profanes, parce qu'ils sont superficiels et calculateurs. — Du point de vue français restent inexplicables toutes les choses profondes, la vraie poésie, la vraie philosophie, la vraie religion ; et quand le panthéisme devient français, il est ridicule et dépaysé, et par conséquent vicieux parce qu'il n’a pas de contrepoids. — Ce qu'il faut demander aux Français, c’est la construction des sciences Spéciales, l’art d'écrire un livre, le style, la politesse, la grâce, les modèles littéraires, l’urbanité exquise, l'esprit d'ordre, l’art didactique, la diseipline, l'élégance, la vérité de détail, la mise en scène, le besoin et le talent du prosélytisme, la vigueur des conclusions pratiques. Mais pour voyager dans l’Inferno ou le Paradiso, il faut d’autres guides; eux restent sur la terre, dans
. la région du fini, du changeant, de l'historique
et du divers. La catégorie du mécanisme et la métaphysique du dualisme sont les deux sommets de leur pensée. Pour en sortir, ils se font violence et manient gauchement des locutions qui ne correspondent à aucun besoin réel de leur
nature.
Mornex, 23 avril 1862. — Relu avec enchantement un grand nombre de pièces des Contemplations : quelle richesse inépuisable et quelle intarissable fontaine d'images et de sensations et de sentiments que les œuvres de ce poète! L’auteur est bien la lyre éolienne que font vibrer, chanter, palpiter tous les souffles de la nature et de la passion. Tous les trésors de Golconde sont misère auprès de ses monceaux de pierreries et de ses myriades de médailles étincelantes.
Mornex, 24 avril 1862(onze heureset demie).
— Paix profonde, silence des montagues en dépit d’une maison pleine et d’un village proche. On n’entend que le bruit de la mouche qui bourdonne. Ce calme est saisissant. Il pénètre jusqu'aux moelles. Le milieu du jour ressemble au milieu de la nuit. La vie semble suspendue alors qu’elle est le plus intense. C’est comme les silences dans le culte; ces moments sont ceux où l’on entend l'infini, où l’on perçoit l’ineffable. Gratitude, émotion, besoin de partager mon bonheur. Hugo vient encore de me faire parcourir des mondes, puis ses contradictions me font songer à L. T** dans la maison voisine, le chrétien ardent, convaincu. Le même soleil inonde et le livre et la nature, et le poète douteur et le prédicateur croyant, et le rêveur mobile, qui au milieu de
toutes ces existences se laisse bercer à tous les souffles, et jouit, étendu dans la nacelle de son ballon, de flotter à la dérive dans tous les mouillages de l’éther et de sentir passer en lui tous les accords et dissonances de l’âme, du sentiment et de la pensée. — Paresse et contemplation ! sommeil du vouloir, vacances de l'énergie, indolence de l'être, comme je vous connais!
Aimer, rêver, sentir, apprendre, comprendre, je puis tout, pourvu qu'on me dispense de vouloir, qu'on m'affranchisse de l’ennui et de l'effort d'agir. C’est ma pente, mon instinct, mon défaut, mon péché. J’ai une sorte d'horreur primitive pour l’ambition, pour la lutte, pour la haine, pour tout ce qui disperse l’âme en la faisant dépendre des choses et des buts extérieurs. Je suis plus méditatif et contemplatif qu'autre chose, et la joie de reprendre conscience et possession de moi-même, de savourer ma liberté, d'entendre bruire le temps et couler le torrent de la vie universelle, suffit parfois pour me faire oublier tout autre désir. Cette apathie sensitive a fini par éteindre en moi le besoin de production et la force d'exécution. L’épicuréisme intellectuel menace continuellement de m’envahir.
Je ne puis le combattre que par l’idée du devoir.
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent; ce sont
Ceux dont un destin ferme emplit l’âme et le front,
Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime, Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime, Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour".
Mornex, 25 avril 1862 (cinq heures).— Après midi causé longtemps avec M®° M. C**. Je lui fais ôter son voile bleu, et mettre mes lunettes fumées pour ses yeux malades, ce dont elle se trouve déjà mieux au bout d’une demi-heure.
Un peu de cordialité familière s’introduit enfin dans nos relations à tous. Mes aptitudes de gardemalade se réveillent.
Relu quelques chants de Jocelyn. Ils m'ont mis tout en larmes (le chien, la mort de la mère, séparation d'avec Laurence, la rencontre à Paris, la mort de Laurence). C’est admirable!
Ah! malheur à qui voit devant ses yeux passer Une apparition qui ne peut s’effacer!
Le reste de ses jours est bruni par une ombre; Après un jour divin, mon père, tout est sombre.
Ces pages m'ont retransporté à Villars, à Glion,'et plongé dans les rêveries nostalgiques. :Dirais-je mon bonheur, ou mon malheur, hélas?
Fit descendre du ciel un ange sur mes pas...
Météore qui donne à l’âme un jour céleste Et de la vie après décolore le reste.
(IX époque.)