INTRODUCTION XIII
« au poète, à la science, à la musique, à la philoso « phie, à tout ce que font les hommes : voilà votre « tâche, voilà votre destination. » (Premier Journal, 8 octobre 1840).
On ne sourira pas de ces transports d’une imagination encyclopédique, de ce romantisme éperdu de l'esprit, quand on songera qu'Amiel à vingt ans traçait ainsi l'immense horizon de l’œuvre de toute sa vie, du Journal intime, dont les puissances se mouvaient déjà obscurément en lui.
J'en prends à témoin la confession si belle, si vaste, si étonnante par l’audace, si touchante par l’humilité, qu’il écrira de sa solitude de Fillinge, en Savoie, le 14 septembre 1841, dans une lettre à sa tante Fanchette :
« Hier au soir, je suis rentré dans ma chambre, et « là, sous le regard des étoiles qui se pressaient là- « haut, j'ai réfléchi sérieusement. Je me demandais ce « que je me suis demandé vingt fois, quelle serait la « pensée autour de laquelle j'ordonnerais ma vie, « l’idée dominante, le but, le mobile qui devait englo- « ber tous les autres, dominer tout le reste et donner « de l'unité à ma carrière. C’est une des choses quime « font souffrir le plus, que de me sentir gaspillé et « éparpillé par la vie; les forces se dispersent, on ne « sait pas précisément ce que l’on fait, et quand on a « dépensé bien des peines et des travaux, on n’est pas « plus avancé vers le bonheur. Il faut donc centraliser « son activité, se rendre compte clairement du but où « l’on va et comment on y va...
« Le but, il est dans ce qui ne passe pas, dans ce qui échappe à tout, aux revers et aux tyrans, dans ce qui nous appartient et nous appartiendra, dans notre âme. Notre âme est un dépôt solennel, c’est la seule chose éternelle au milieu de tout ce qui nous entoure, ces montagnes, ce globe, ces soleils; c’est le souffle divin qui vaut mieux que tousces mondes ; nous lui devons tout. Elle doit avoir conscience d'elle-même, de son but, de sa vie intérieure ; nous devons faire comparaître devant elle nos actions, nos sentiments, nos acquisitions de tous les jours, elle doit juger de ce qui appartient à sa culture véritable, et juger tout ce qui n’a pas des racines et des fruits immortels. Il faut se dire que cette âme est destinée à grandir sans fin et sans limites, que si nous avons été jetés sur cette planète, nous devons lui survivre et passer ailleurs... Mais cette éducation éternelle nous avons à la commencer sur ce globe; le monde, notre carrière, les amis, les parents, la religion sont des moyensde Dieu; les vraies relations sont de Dieu à nous; l’amour des créatures, il est pieux, il est sanctifié par la loi céleste, mais c’est encore une éducation, un moyen pour monter plus haut. La charité est le plus grand échelon pour arriver à l'amour suprême. — Notre âme a beaucoup de facultés diverses, beaucoup de puissances, en apparence opposées, mais toutes se rallient dans son centre; elles ne sont que les rayons qui, quoique divergents, remontent à une source unique, émanent du point central. Tout ce que la