‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal Intime (volume 2)Chapitre 7 sur 46 · INTRODUCTION XV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XV

terre peut nous fournir, il faut le prendre. Les facultés doivent être cultivées ensemble, pour maintenir l'équilibre et ne pas amener l’hypertrophie de l’une au détriment de l’autre. Musique et géométrie, astronomie et esthétique, philosophie et poésie, sciences morales et arts industriels, rien n’est de trop, rien n’est à repousser. Le but ne change pas, mais les moyens se modifient et s’assouplissent. Si la culture scientifique manque, si la maladie nous enchaîne, eh bien! la vie intérieure trouve encoreun profit à en tirer, elle apprend à souffrir; elle se fait forte, elle s’instruit au détachement du monde, elle étudie ses impressions, elle se purifie et se résigne. Si les livres manquent, on a le cœur humain à sonder; si la société manque, on a les œuvres de l’art ou celles de la nature. Si toutes ces moissons sont absentes et qu’on n’ait pas à les apporter à son âme, la table de la vie intérieure ne sera pourtant pas vide; il y aura encore nous-même et Dieu : nousmême, nos facultés, le jeu de nos passions, de nos idées, la structure et l’action de l’entendement, surtout l’étude morale de notre cœur, et tout cela pour en faire l’offrande à notre âme et de notre âme elle-même à Dieu.

« La vie intérieure doit être l’autel de Vesta, dont le feu doit brûler nuit et jour. Notre âme est le temple saint dont nous sommes les lévites. Tout doit être apporté sur l'autel éclairé et passé au feu de l’examen, et l’âme se doit la conscience de son action et de sa volonté... »

On reconnaît aisément quelques-unes des pensées, quelques-uns des accents des Antécédents, contemporains de cette confession toute palpitante d’enthousiasme, et qui répond aux angoisses de l’adolescent par une sorte de prophétie, de totale et rapide vision de sa destinée.

Le Journal intime réalisera vraiment la « vocation » d'Henri-Frédérie Amiel. On l’a mal jugé, je crois, quand on y a vu je ne sais quel confident désabusé, quel compagnon de désespérance, quel vautour qui rongerait la poitrine de ce Prométhée enchaîné; ou bien, quand on y a montré comme un acte d’accusation contre un monde auquel Amiel n'aurait jamais pu s’adapter, comme une sorte de revanche que le martyr de l'idéal aurait prise, jour après jour, sur une patrie ingrate, une vie sociale hostile et une carrière manquée : non, le Journal n’est rien moins que cette œuvre cruelle et stérile. « Je n’ai pas eu de consolateur, d’ami supérieur à moi et me comprenant et me redonnant de la force dans mon adolescence. » Ainsi parle Amiel à vingt-quatre ans. Mais dès la vingtième année, il avait, à son insu, découvert le remède à son mal, à cette privation dont tout son être souffrait : se donner à lui-même cet ami supérieur, ce guide, ce stimulateur, ce conseiller et ce juge, dont la parole remplira sa solitude et sauvera son courage : ce sera le Journal intime.

Seulement, si bien des pages de l’œuvre poursuivie jusqu’à l’anéantissement de toutes les espérances et

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