INTRODUCTION XVII
de toutes les déceptions, semblent donner raison à la sévérité de certains moralistes, si Amiel lui-même l'a parfois condamnée, c’est qu’elle subit à son tour la « loi d’ironie » qu’il a définie : « la duperie inconsciente, la réfutation de soi par soi-même, la réalisation concrète de l'absurde. » — « Le philosophe aussi « tombe sous la loi d’ironie car après s'être menta- « lement défait de tous les préjugés, c’est-à-dire « s'être internationalisé à fond, il lui faut rentrer « dans sa guenille et sa chenille, manger et boire, « avoir faim, soif, froid, et faire comme tous les « autres mortels, après avoir momentanément fait « comme personne. » Oui, comme tous les autres mortels, s’abandonner aux faims etauxsoifs du cœur, ambitionner la gloire, gémir des déceptions, se prêter à l'envie, rêver le bonheur et le bien-être domestique, déjouer les curieux, démasquer les méchants, faire appel à la sympathie et à l'admiration, affirmer ses mérites, réclamer ses récompenses, primer enfin en revendiquant tous ses droits.
Toutes ces faiblesses humaines entrent et passent sur la scène du Journal intime. Coalition changeante et momentanée, elles n’y célèbrent aucune victoire, aucune conquête. La loi du devoir et l’intelligence souveraine abolissent la loi d’ironie. Le fond de l’âme d’Amiel, ce n’est pas la défaite, ni la désespérance, c’est l’héroïsme, comme l’annonçaient déjà les Antécédents du Journal. Toutes les dissonances s’effaceront dans l'accord suprême de la conscience morale et de l'esprit.