‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal IntimeChapitre 10 sur 29 · IL · texte numérisé non relu

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quoi bon encore, si le bonheur complet flotte encore devant cette troisième humanité, haletante sur le globe terrestre, domestiqué et soumis? Elle aspirera encore à mieux. La vie éternelle sera son rêve. Autant vaut la saisir tout de suite. L'Évangile éternel sera la solution demandée. Pour accepter l’histoire, il faut donc une foi. Pour le scepticisme, le spectacle des destinées humaines est d’une amertume sans remède et d’une mélancolie sans fond, toujours dans l’hypothèse que le sceptique ait un cœur, c’est-àdire soit non un pur curieux, mais un homme.

Le positivisme en proscrivant la notion de but, tue l’activité, car l’activité sans but, sans espérance, sans direction n’est qu'une folie.

Qu'arrive-t-il dans la pratique? c’est qu’une société change seulement l’objet de sa foi, et par exemple, quand elle ne croit plus en l’autre vie veut s'amuser en celle-ci, et quand elle a détrôné le Dieu-esprit elle lui substitue le culte du Veau d'or. L’athéisme n’est un oreiller à l’usage que de peu de gens. Une société athée, à tous les âges et dans les deux sexes, se conçoit difficilement, tant que l'instinct du bonheur et peutêtre le besoin de la justice absolue subsisteront dans l’âme humaine.

La foi supérieure et générale d’une société, c'est sa religion. Pour l’époque actuelle, cette

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religion n’est plus celle des Églises dominantes. La religion du Progrès, peut-être celle de la Nature, ou plutôt de la Science et des lois abstraites, est en train de remplacer, dans les classes cultivées, la religion du Dieu personnel se révélant, intervenant par l’action surnaturelle. Le miracle est appelé à se dissoudre. Le culte des héros, c’est-à-dire des âmes extraordinaires devenues les phares de l'humanité, préparera au culte de l'Esprit qui travaille l'univers et fait éclore les soleils, les fleurs et les hautes pensées. Le théisme universel ressemblera fort au panenthéisme de Krause, et au règne du Saint-Esprit des mystiques chrétiens. Chrysippe, Aristote et Platon n’ont pas annoncé autre chose. Le monde est fait pour le bien; l’idée morale est la lumière de la nature entière, et la poursuite du bien parfait est le moteur de l'univers. La conception épicurienne et la conception stoïcienne, le monde du hasard, de la matière et de la force d'une part, le monde de l’ordre, de la pensée, de l'esprit d'autre part, — ce sont les deux philosophies antagoniques. Le positivisme, qui ne veut rien proposer n’est pas une philosophie, mais l'expectative d’une philosophie. Il ne représente qu’une abstention, une privation, une négation, une patience. « Contentons-nous de regarder les phénomènes et d’en découvrir les lois;les causes,

les buts, les principes nous sont inaccessibles. Constatons sans comprendre. Traitons au sérieux les apparences et, ombres nous-mêmes, jouons avec les ombres. Tout est superficie. » Cette sagesse est un jeûne forcé qui ne ressemble à la science que par une analyse imparfaite de la faculté de connaître. Platon a démontré déjà que si nous ne connaissons que les apparences nous ne connaissons rien, et que la science des apparences n’était une science qu’à condition de n'être plus une apparence.

18 mars 1869. — En revenant d’une promenade hors ville ma cellule me fait horreur. C’est un cachot obscur, encombré, hideux comme le taudis de Faust. Dehors le soleil, les oiseaux, le printemps, la beauté, la vie; ici la laideur, les paperasses, latristesse, lamort. — Etpourtantma promenade a été des plus mélancoliques. J’ai erré le long du Rhône et de l’Arve, et tous les souvenirs du passé et toutes les déceptions du présent et toutes les inquiétudes de l’avenir ont assiégé mon cœur, comme un tourbillon d’oiseaux de nuit. J’ai fait le compte de mes trépassés, et toutes mes fautes se sont rangées en bataille contre moi. Le vautour des regrets s’est mis à me ronger le foie. Mes secrètes pensées ont gonflé comme la poire d'angoisse. Le senti-

ment de l’irréparable m'a étouffé comme un carcan. Il m'a semblé que j'avais manqué la vie et que la vie à présent me manquait. — Ah! que le printemps est redoutable pour les solitaires. Tous les besoins endormis se réveillent, toutes les douleursdisparues renaissent, le vieilhomme terrassé et bâillonné se relève et se met à gémir. Les cicatrices redeviennent blessures saignantes et ces blessures se lamentent à qui mieux mieux. On ne songeait plus à rien, on avait réussi à s’étourdir par le travail ou la distraction, et tout d’un coup le cœur, ce prisonnier mis au secret, se plaint dans son cachot, et cette plainte fait chanceler tout le palais au fond duquel on l'avait muré.

Maudit printemps, reviendras-tu toujours !

Se fût-on soustrait à toutes les autres fatalités, il y en a une qui nous remet sous le joug, c’est celle du temps. Tu as réussi à t'affranchir de toutes les servitudes, mais tu avais compté sans la dernière, celle des années. L'âge vient et sa pesanteur remplace toutes les autres oppressions réunies. L'homme mortel n’est qu’une variété d'éphémère. En regardant les berges du Rhône qui ont vu couler le fleuve depuis dix ou vingt mille ans, ou seulement les arbres de l'avenue du cimetière, lesquels ont vu défiler tant de

convois depuis deux siècles; en retrouvant les murs, les digues, les sentiers qui m'ont vu jouer quand j'étais enfant; en contemplant d’autres enfants courant sur le gazon de cette plaine de Plainpalais qui a porté mes premiers pas, j'ai eu l’âpre sensation de l’inanité de la vie et de la fuite des choses. J'ai senti flotter sur moi l’ombre du mancenillier. J'ai aperçu le grand abîme implacable où s’engouffrent toutes ces illusions qui s'appellent les êtres. J'ai vu que les vivants n'étaient que des fantômes voltigeant un instant sur la terre, faite de la cendre des morts, et rentrant bien vite dans la nuit éternelle comme des feux follets dans le sol. Le néant de nos joies, le vide de l'existence, la futilité de nos ambitions, me remplissaient d’un dégoût paisible. — De regret en désenchantement, j'ai dérivé jusqu’au bouddhisme, jusqu’à la lassitude universelle. — L’espérance d’une immortalité bienheureuse vaudrait mieux...

Avec quels yeux différents on voit la vie à dix, à vingt, à trente, à soixante ans! Les solitaires ont conscience de cette métamorphose psychologique. — Une autre chose aussi les étonne : c’estla conjuration universelle pour cacher la tristesse de ce monde, pour faire oublier la souffrance, la maladie, la mort, pour couvrir les plaintes et les sanglots qui partent

de chaque maison, pour farder le hideux masque de la réalité. Est-ce par générosité pour l'enfance et la jeunesse, est-ce par peur qu’on voile ainsi la vérité sinistre? Est-ce par équité, et la vie contient-elle autant ou plus de biens que de maux? — Quoi qu'il en soit, c’est d’illusion plutôt que de vérité que l’on s’alimente. Chacun dévide la bobine de ses espérances trompeuses, et quand il l’a épuisée, il s’assied pour mourir, et laisse ses fils et ses neveux recommencer la même expérience. Chacun poursuit le bonheur et le bonheur esquive la poursuite de chacun.

Le seul viatique utile pour faire la traversée de la vie c’est un grand devoir et quelques sérieuses affections. Et même les affections périssent, du moins leurs objets sont mortels : un ami, une femme, un enfant, une patrie, une Église, peuvent nous précéder dans la tombe; le devoir seul dure autant que nous.

Vis pour autrui, sois juste et bon; Fais ton monument ou ta gerbe,

Et du Ciel obtiens le pardon Avant d'aller dormir sous l’herbe.

Cette maxime exorcise l'esprit de révolte, de colère, de découragement, de vengeance, d’indignation, d’ambition qui tour à tour vient agiter et tenter le cœur que le printemps gonfle de sa sève. — O vous, tous les saints de l’orient, de

l'antiquité et du christianisme, phalange de héros, vous avez connu les langueurs et les angoisses de l’âme; mais vous en avez triomphé. Sorlis vainqueurs de la carrière, ombragez-nous de vos palmes, et que votre exemple ranime notre courage!

Du reste, le soleil baisse, la nature est moins belle. L’orage intérieur a passé.

3 avril 1869.—J'achèvelemagnifiquevolume de Renan (/es Apôtres). Remue-t-il assez de choses, de questions et d'idées! C’est un éblouissement. Pourtant j'éprouve toujours le sentiment d’une disproportion entre la cause et l'effet, entre le rôle et l'acteur. Si les apôtres et leurs hallucinations ne sont que cela, pourquoi leur œuvre est-elle aussi considérable? Si la supercherie, l'illusion, ou la duperie sont indispensables à la religion, pourquoi ne pas s'insurger contre la religion? — Le point de vue esthétique, chez Renan, domine tout et explique cette apparente contradiction.

Mornex, 6 avril 1869 (huït heures du matin).

— Temps magnifique. Les Alpes éblouissantes sous leur gaze d'argent. Les sensations de toute sorte m'ont inondé : volupté d’un bon lit, délices de la promenade au soleil levant, charmes

d’une vue admirable, douceur d’un excellent déjeuner, nostalgie du voyage, en feuilletant les vues d’Espagne (par Vivian), etdes pâturages d'Écosse (par Cooper), soif de joie, faim de travail, d'émotions et de vie, rêves de bonheur, songes d'amour; le besoin d’être, l’ardeur de sentir encore et de me répandre s’agitaient au fond de mon cœur. Soudain réveil d’adolescence, pétillement de poésie, renouveau de l'âme, repoussée des ailes du désir. Aspirations conquérantes, vagabondes, aventureuses. Oubli de l’âge, des chaînes, des devoirs, des ennuis ; élans de jeunesse, comme si la vie recommençait. Il semble que le feu ait pris aux poudres; notre âme se disperse aux quatre vents. On voudrait dévorer le monde, tout éprouver, tout voir. Ambition de Faust; convoitise universelle; horreur de sa cellule; on jette le froc aux orties, et l'on voudrait serrer toute la nature dans ses bras et sur son cœur. O passions, il suffit d’un rayon de soleil pour vous rallumer toutes ensemble. La montagne froide et noire redevient volcan, et fait évaporer sa couronne de neige sous un seul jet de son haleine brûlante. Le printemps amène de ces résurrections subites, invraisemblables. Faisant frissonner et bouillonner toutes les sèves, il produit des envies impétueuses, des inclinations foudroyantes et comme des fureurs

de vie imprévues et inextinguibles. Il fait éclater l'écorce rigide des arbres et le masque de bronze de toutes les austérités. Il fait tressaillir le moine dans l’ombre de son couvent, la vierge derrière les rideaux de sa chambrette, l’enfant sur les bancs du collège, le vieillard sous le réseau de ses rhumatismes.

O Hymen, Hymenæe!

Notusque calor per membra cucurrit.

Tous ces frémissements ne sont que les variantes infinies du grand instinct de la nature; ils chantent la même chose en toute langue; ils sont l'hymne à Vénus, le soupir après l'infini. Is signifient l’exaltation de l'être qui veut mourir à la vie individuelle, et absorber en soi tout l’univers, ou se dissoudre en lui.

L'amour qui a conscience de lui-même, est un pontificat; il sent qu’il représente le grand mystère, el 1l se recueille religieusement dans le silence pour être digne de ce culte divin.

Mornex, 8 avril 1869, dernier jour (cinq heures du soir). — Grande vue lumineuse et calme. Les hirondelles traversent l'étendue. En face de moi, du côté de Bonneville, j'aperçois les ruines du château qui a donné son nom à toute la province (Faucigny), ruines qui me con-

servent aussi bien des souvenirs. Ce vaste paysage semble me regarder avec des yeux amis.

Et malgré moi, en présence du Mont-Blanc éternel et de toutes ces cimes couronnées de neige, je me sens envahi par une pensée mélancolique.

Car l’éternelle harmonie Pèse comme une ironie Sur tout le tumulte humain.

L'ombre commence à occuper les plaines.

Marche! marche! juif errant. Le jour décline, la température baisse, il faut rentrer dans le travail, dans le souci, dans le devoir. La ville te rappelle. Tes vacances sont finies. Reprends le joug, rattache le boulet à ton pied. Renonce à la montagne, au grand air, à la rêverie, à la liberté. Galérien de l’enseignement, relâché sur parole, présente-toi à l'appel. — Salut, doux paysage, cher amphithéâtre de coteaux verts et de montagnes blanches, berceau de ma jeunesse, asile de mon âge mûr, je n’ai plus de confidences à vous faire, mais vous voyez un rêveur qui ne vous quitte qu'avec peine, car il ne sait pas ce que sera sa vie dans trois mois, ni demain.

24 avril 1869. — Némésis serait-elle plus réelle que la Providence? le Dieu jaloux plus vrai que le Dieu bon? la douleur plus sûre que

la joie? les ténèbres plus certaines de vaincre que la lumière? est-ce le pessimisme ou l’optimisme qui a raison? lequel, de Leibnitz ou de Schopenhauer, a le mieux compris l'univers?

de l’homme qui se porte bien ou de l’homme souffrant, lequel voit le mieux au fond des choses? lequel se trompe?

Ah! le problème de la douleur et du mal est toujours la plus grande énigme de l'être, après l'existence de l’être lui-même. La foi de l’humanité a généralement postulé la victoire du bien sur le mal; mais si le bien est non pas le résultat d'une victoire, mais une victoire, il implique une bataille incessante, infinie, il est la lutte interminable et le succès éternellement menacé. — Or si c’est là la vie, Bouddha n’a-t-il pas raison de la regarder comme le mal même, puisqu'elle est l'agitation sans trêve et la guerre sans merci? Le repos ne se trouve alors que dans le néant. L'art de s’anéantir, d'échapper au supplice des renaissances et à l'engrenage des misères, l’art d'arriver au Nirvana serait l’art suprême, la méthode de la délivrance. Le chrétien dit à Dieu : Délivre-nous du mal. Le bouddhiste ajoute : Et pour cela délivre-nous de l'existence finie, rends-nous au néant! Le premier estime qu'affranchi du corps il peut entrer dans le bonheur éternel; le second croit que

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l'individualité est l'obstacle à toute quiétude et il aspire à la dissolution de son âme elle-même. L’effroi du premier est le paradis du second...

Mon sentiment à moi, c’est que la souffrance, le péché et l'isolement sont un mal, mais que l'existence, même individuelle, est un bien. Si l'individu, qui est une volonté, se sentait complètement uni avec la volonté universelle, il aurait tué le péché. S'il se sentait uni avec tous les autres hommes, il aurait détruit l'isolement. Et s’il avait un organisme purement spirituel, il aurait supprimé la souffrance. Des âmes saintes, réunies en société auprès de Dieu et le glorifiant, c’est en effet le paradis chrétien. Mais cette conception repose sur bien des hypothèses : qu'il y a des âmes; — que la vie individuelle soit possible sans une limite, ou sans corps; — que des âmes amies se rejoignent et se reconnaissent; — que des mères puissent être heureuses tant que leurs enfants ne le seront pas, c’est-à-dire aiment moins en entrant dans le royaume de l'amour; — que des êtres progressifs puissent devenir parfaits, tandis que la perfection et le progrès s’excluent, etc. — Hélas! que de choses douteuses et pourtant toutes nécessaires à la foi.

Une seule chose est nécessaire : l'abandon à Dieu. Sois dans l’ordre toi-même et laisse à Dieu

le soin de débrouiller l’écheveau du monde et des destinées. Qu’importent le néant ou l’immortalité? Ce qui doit être, sera. Ce qui sera, sera bien. La foi au bien, peut-être ne faut-il pas davantage à l'individu pour traverser la vie. Mais il faut avoir pris parti pour Socrate, Platon, Aristote, Zénon, contre le matérialisme, la religion du hasard et le pessimisme. — Peut-être même faut-il se décider contre le nihilisme bouddhique, parce que le système de la conduite est diamétralement opposé si l’on travaille à augmenter sa vie ou à l’annuler, s’il s’agit de cultiver ses facultés ou de les atrophier méthodiquement.

Employer son effort individuel à l’accroissement du bien dans le monde, ce modeste idéal suffit. Aider à la victoire du bien, c’est le but commun des saints et des sages. Socii Dei sumus, répétait Sénèque après Cléanthe.

Et le fabuliste en donnait cette variante familière, devenue proverbiale :

Que chacun fasse son métier, Les vaches seront bien gardées.

Celui qui fait son œuvre individuelle, celui-là accomplit la Loi et les Prophètes, il est dans l'ordre, il travaille au Grand OEuvre, il réjouit l'humanité et les anges. Agis quod agis. Sois

calme, laborieux, résigné, et fais ta petite tâche en conscience. Le ciel et la terre ne te demandent pas davantage.

30 avril 1869.— Achevé l'ouvrage de Vacherot!, qui m’a rendu pensif. J'ai le sentiment que sa notion de la religion n’est pas rigoureusement exacte et que la conséquence est dès lors sujette à retouche. Si la religion est un âge psychologique antérieur à celui de la raison, il est clairs qu’elle doit disparaître chez l'homme, comme les organes du têtard lorsque la grenouille est formée, révérence parler; mais si elle est un mode de la vie intérieure, elle peut et doit durer autant que le besoin de sentir, à côté de celui de penser. La question est celle-ci : théisme ou non-théisme? Si Dieu n’est que la catégorie de l'idéal, la religion s'évanouit de droit comme les illusions de l'adolescence. Si l’Étre peut être senti et aimé en même temps que pensé, le philosophe peut faire acte de religion, comme il fait acte d'artiste, d’orateur, de citoyen. Il peut se joindre à un culte sans déroger. Or j'incline à cette solution. J'appelle religion la vie devant Dieu eten Dieu.

Et Dieu fût-il défini la vie universelle, pourvu

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