‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal IntimeChapitre 9 sur 29 · IL · texte numérisé non relu

IL

le fond de l'histoire des hommes?. . . .. . ..

Initier le jeune homme aux droits et aux devoirs sexuels, le faire au moment utile et de la manière saine et convenable, c’est une partie essentielle de l'éducation. Pour moi, qui avais pourtant à un degré éminent tous les instincts délicats, toutes les aspirations élevées, toutes les inclinations vertueuses, j'ai manqué la vie, parce que je n’ai eu ni direction, ni conseil, ni encouragement, ni initiation, relativement aux choses qui concernent la pudeur, et que par conséquent J'ai exagéré maladivement tous les scrupules ét brûlé comme un moine, au lieu de vivre comme un homme. A trente-neuf ans j'étais encore vierge, et à l’heure qu'il est, je suis encore harcelé par Lilith, comme un séminariste. N'est-ce pas absurde? Et qu'un médecin me prendra en pitié! À qui et à quoi ai-je fait ce long et vain sacrifice? À une idée, à un préjugé, à un respect d'anachorète. Et qui me punit maintenant par la calomnie de ma persistante et ridicule chasteté? Justement l’objet de mon respect, les femmes, les vierges. Le célibat est honni des dieux et maudit des femmes. Il a les horreurs de la vie présente, et les couvents seuls lui promettent en compensation les palmes de la vie à venir. — En un mot, je ne peux plus qu'avec une amère

ironie songer à cette folie à laquelle j'ai sacrifié ma santé, ma force et mon existence, cette folie de la continence, prise pour la vertu.

J’éprouve ce que sentent les demoiselles de quarante ans, une sourde fureur contre les chimères de l’opinion auxquelles elles ont offert en holocauste les profonds instincts de leur nature. Il leur semble qu’elles ont divinisé une fiction, et pris la voix d’un préjugé pour la voix de la conscience. Mourir pour une erreur, pour un devoir prétendu est toujours noble, mais mourir désillusionné est une grande affliction.

Ceci est un emportement de la nature révoltée. Cette protestation va trop loin. La pureté, la retenue, la chasteté sont certainement des vertus, et il ne faut pas regretter d'y avoir cru et d’avoir souffert pour elles.

Villars, 21 septembre 1868. — Joli effet d'automne. Tout était couvert ce matin et la grise mousseline de la pluie s’est promenée sur tout le cirque de nos montagnes. Maintenant la bande bleue qui a paru d’abord derrière les cimes lointaines à grandi, monté successivement vers Île zénith, et la coupole du ciel presque nettoyée de nuages laisse épancher sur nous les pâles rayons d’or d’un soleil encore convalescent. La journée

s'annonce bénigne et caressante. Tout est bien qui finit bien.

Ainsi, après la saison des larmes, peut revenir une joie douce. Dis-toique tu entres dans l’automne de ta vie, que les grâces du printemps et les splendeurs de l'été sont passées sans retour, mais quel’automneaussi a ses beautés. Les pluies, les nuages, les brouillards, assombrissent fréquemment l’arrière-saison, mais l’air est encore doux, la lumière caresse encore les yeux et les feuillages jaunissants ; c’estlemoment desfruits, des récoltes et des vendanges, c’est le moment de faire les provisions pour l'hiver. — Ici les troupeaux des vaches laitières arrivent au niveau du chalet et la semaine prochaine ils seront plus bas que nous. Ce baromètre vivant nous indique l'heure de quitter la montagne. Il n’y a rien à gagner et tout à perdre à négliger l'exemple de la nature et à se faire des règles arbitraires d'existence. Notre liberté sagement comprise n'est que l’obéissance volontaire aux lois universelles de la vie. — Ta vie est à son mois de septembre. Sache le reconnaître et t’arranger en conséquence.

13 novembre 1868. — Je feuillette et lis en partie deux ouvrages de Secrétan (Recherches sur la méthode, 1857; Précis élémentaire de

philosophie, 1868). La philosophie de Secrétan, c’est la philosophie du christianisme considéré comme la religion absolue. Subordination de la nature à l'intelligence, de l'intelligence à la volonté, et de la volonté à la foi positive, telle est sa charpente générale. Malheureusement l'étude critique, comparative, historique fait défaut, et cette apologétique où l'ironie s’allie à l’apothéose de l'amour laisse une impression de parti pris. La philosophie de la religion sans la science comparée des religions, sans une philosophie désintéressée et générale de l’histoire, demeure plus ou moins arbitraire et factice. Le droit et le rôle de la science sont mal gardés et mal établis dans cette réduction de laviehumaine à trois sphères, savoir celles de l’industrie, du droit et de la religion. L'auteur me paraît un esprit vigoureux et profond, plutôt qu'un esprit libre. Non seulement il est dogmatique, mais il dogmatise en faveur d’une religion positive qui le domine et le soumet. En outre le christianisme étant un X que chaque Église définit à samanière, l’auteur, usant de la même liberté, définit le X à sa façon : en sorte qu'il est à la fois trop et trop peu libre, trop libre à l'égard du christianisme historique, trop peu libre à l'égard du christianisme comme religion particulière. Il n'évite pas l'arbitraire et n’a pas assez d'indépendance. Il

ne satisfait pas le croyant anglican, luthérien, réformé, catholique; il ne satisfait pas le libre penseur. Cette spéculation schellingienne qui consiste à déduire nécessairement une religion particulière, c’est-à-dire à faire de la philosophie une servante de la théologie chrétienne, est un héritage du moyen âge.

Or, aprèsavoircru, il s’agit de juger. Un croyant n'est pas Juge. Un poisson vit dans l’océan, mais ne peut l’envelopper du regard, le dominer, ni par conséquent le juger. Pour comprendre le christianisme, il faut le mettre à sa place historique, dans son cadre, en faire une partie du développement religieux de l'humanité, le juger non du point de vue chrétien, mais du point de vue humain, sine irâ nec studio. Mais de tous les objets d'étude, il n’en est point où les confusions soient plus communes, plus faciles, plus obstinées et plus revêches que les questions religieuses. Le radotage à l'infini est la misère attachée à cet ordre de problèmes, et c’est ce qui en dégoûte les intelligences exactes et les esprits libres. À quoi bon exaspérer les fanatismes vigilants et furibonds, quand ils doivent se relever de toutes les défaites et renaître même de leurs cendres. La science trouve son compte à ignorer la théologie et à édifier la connaissance de la nature et de l’histoire, en se passant de cette

reine détrônée, qui peut ameuter tant de passions et soulever tant d’orages. La science libre ne remplace point la religion; mais elle oblige les religions positives à devenir plus spirituelles, plus pures et plus vraies dans leurs enseignements sur le monde et sur l’homme. Elle les contraint, comme disait Diderot, à « élargir leur Dieu. »

16 décembre 1868. — Je suis dans l'angoisse pourmon pauvre etdouxami Charles Heim. Copié quelques poésies allemandes (Rückert, Salis, Tanner, Geibel) que jelui envoie. Elles doivent adoucir les heures du passage, en parlant d'espérance et d’immortalité. Elles sont d’ailleurs dans la langue aimée, celle que parlait son père. Depuis le 30 novembre, je n’ai plus revu l'écriture du cher malade, qui m’a fait alors son dernier adieu. Que ces deux semaines m'ont paru longues!

Comme j'ai compris ce besoin ardent d’avoir les dernières paroles, les derniers regards de ceux qu’on a aimés. Ces dernières communications sont comme un testament; elles ont un caractère solennel et sacré, qui n’est sans doute pas un effet de notre imagination. Ce qui va mourir participeen quelque mesure de l'éternité. Il semble qu’un mourant nous parle d’outre-tombe ; ce qu'il dit nous paraît une sentence, un oracle, une injonction. Nous en faisons un demi-voyant. Et

il est certain que pour celui qui sent la vie lui échapper et le cercueil s'ouvrir, l'heure des paroles graves a sonné. Le fond de sa nature doit paraître, et le divin qui est en lui n’a plus à se dissimuler par modestie, crainte ou prudence.

Au lit de mort, l’ange s’est dévoilé.

Oh! n’'attendons pas pour être justes, compatissants, démonstratifs envers ceux que nous aimons, qu'eux ou nous soyons frappés par la maladie ou menacés de mort. La vie est courte et l’on n’a jamais trop de temps pour réjouir le cœur de ceux qui font avec nous la sombre traversée. Hâtons-nous d’être bons.

26 décembre 1868.— Mon cher et doux ami Charles Heim est mort ce matin à Hyères. C’est une belle âme qui retourne au ciel. A-t-il pu lirema lettre d’avant-hier? Je ne sais, mais il aura peutêtre souri en la voyant : et cette pensée, ce sourire d’un mourant fait du bien au cœur. Il a donc cessé de souffrir ! Est-il heureux maintenant?

22 janvier 1869 (onze heures et demie du soir). — Je grelotte dans ma mansarde, tandis que la bise secoue mes volets et me soutire toute la chaleur de mon foyer.

23 janvier 1869.— ..… A quoi me sert le beau soleil et le ciel bleu ? Une épaisse couche de givre blafard couvre mes vitres, et me fait une captivité. Je me sens enguignonné, embabouiné. Tout beau, mon cœur, comme dirait Corneille. Il s’agit de reprendre l'empire sur soi-même et de réduire le coursier intérieur qui se cabre. Toutes ces petites misères ne sauraient avoir raison d'une volonté virile. Un éclair de mauvaise humeur est déjà de trop. — Au fond, comme on fait son lit on se couche; et la plupart de ces contrariétés viennent de ta nonchalance. Tu détestes t’'occuper de ces balivernes domestiques; elles se vengent en se conjurant contre ton bien-être au moment où cela peutt'être le plus désagréable. Tu n’as point de mémoire pour toutes ces babioles de garde-robe, de grenier, de lingerie; à qui la faute? Tu voudrais oublier ces soucis vulgaires, échapper à ce réseau humiliant de nécessités imperceptibles : tout ce monde lilliputien te chàtie de ton mépris. — Par dédain, tu manques de prudence et d'ordre dans les choses du ménage, tu les ignores et tu refuses de t'y intéresser : qu’arrive-t-il? elles te font repentir de ce laisseraller superbe.

Au fond, c’est la même faute que tu commets avec les hommes, en négligeant de caresser les amours-propres, c’est-à-dire de ménager les

infiniment petits. Tous les petits obstacles deviennent gros, dès qu’on n’en tient pas compte; les crapauds se gonflent comme des bœufs, dès qu’on les pique d'honneur en ne faisant pas attention à eux.

Je sais tout cela; mais j’éprouve une sorte de répugnance insurmontable à m'occuper de certains détails. Et ne voulant ni tempêter par respect pour moi-même, ni m’assujettir à des précautions qui me paraissent un abaissement, J'arrive toujours à me détacher tout bonnement de la chose qui m’échappe. Je m’étudie à l’indifférence protectrice et médicatrice. Gouverner les choses ou s’en affranchir : ce sont les deux bonnes attitudes. S’en laisser troubler ou dominer, en un mot dépendre d'elles, c’est ce que je ne puis tolérer. Variante du : Tout ou rien. La chose précieuse, c’est la liberté intérieure, celle d'Epictète. Quand on ne tient plus ni au bien-être, ni à la santé, ni à la vie, ni à l'opinion, on est presque inviolable.

27 janvier 1869. — Quel est donc le service rendu par le christianisme au monde? La prédication d’une bonne nouvelle. Quelle est cette nouvelle? Le pardon des péchés. Le Dieu de sainteté aimant le monde et le réconciliant avec lui par Jésus, afin d'établir le royaume de Dieu, la

cité des âmes, la vie du ciel sur la terre, c’est là tout; mais c’est toute une révolution. « Aimezvous les uns les autres comme je vous ai aimés.» « Soyez un avec moi comme je suis un avec le Père » : telle est la vie éternelle; voilà la perfection, le salut et la félicité. La foi à l'amour paternel de Dieu, qui châtie et pardonne pour notre bien, et qui veut non la mort du pécheur mais sa conversion et sa vie : voilà le mobile des rachetés.

Ce qu'on appelle le christianisme est un océan où viennent confluer une foule de courants spirituels dont l’origine est ailleurs; ainsi plusieurs religions d’Asieetd’Europe, etsurtoutles grandes idées de la sagesse grecque, en particulier du platonisme. Ni sa doctrine ni sa morale telles qu’elles se sont historiquement constituées ne sont neuves et d’un seul jet. L'élément essentiel et original, c’est la démonstration par le fait que la nature divine et la nature humaine peuvent coexister, se confondre en une même et sublime flamme, que la sainteté et la pitié, la justice et la miséricorde peuvent ne faire qu'unenl’homme et par conséquent en Dieu. Ce qu'il y a de spécifique dans le christianisme, c’est Jésus, c'est la conscience religieuse de Jésus. Le sentiment sacré de son union absolue avec Dieu par la soumission dela volonté et leravissementdel'amour,

cette foi profonde, tranquille, invincible, estdevenue religion. La foi de Jésus est devenue la foi de millions et de milliards d'hommes. Ce flambeau a produit un incendie immense. Ce révélateur et cette révélation ont paru si lumineux, si éclatants que le monde ébloui a depuis oublié la justice et reporté sur un seul bienfaiteur tous les bienfaits, héritage du passé. La critique religieuse est impossible à la presque totalité des hommes. Dès qu'il s’agit de questionsreligieuses, le jugement est obscurci par les préjugés, troublé par les terreurs et les rancunes, agité par les passions, et l’on voit les individus les plus distingués devenir incapables de méthode, de sang-froid et d’impartialité. Les esprits libres (je ne dis pas hostiles) se comptent par unités. Dès qu’il s’agit de choses de foi, la logique, la raison, la conscience morale cessent de fonctionner normalement; l'absurde n’est plus absurde, la contradiction n’est plus contradictoire, l’immoralité n’est plus immorale. Celui qui ne perd pas la tête n’est qu’un profane et un incrédule.

La conversion du christianisme écclésiastique et confessionnel en christianisme historique est l’œuvre de la science biblique. La conversion du christianisme historique en christianisme philosophique est une tentative en partie illusoire, puisque la foi ne peut être dissoute entièrement

en science. Mais le déplacement du christianisme de la région historique dans la région psychologique est le vœu de notre époque. Il s’agit de dégager l'Évangile éternel. Pour cela, il faut que l'histoire et la philosophie comparée des religions fassentsa place vraie au christianismeetlejugent. Puis il faut dégager la religion que professait Jésus de la religion qui a pris pour objet Jésus. Et quand on aura mis le doigt sur l’état de conscience qui est la cellule primitive, le principe de l'Évangile éternel, il faudra s’y tenir. C'est le punctum saliens de la religion pure. — Ama el fac quod vis.

Peut-être alors le surnaturel fera-t-il place à l'extraordinaire, et les grands génies seront-ils regardés comme les messagers du Dieu de l’histoire, comme les révélateurs providentiels par lesquels l'esprit de Dieu agite la masse humaine. Ce qui s’en va ce n’est pas l’admirable, c'est l'arbitraire, l’accidentel, le miraculeux. Les petits miracles locaux, chétifs et douteux s’éteindront comme les pauvres lampions d’une fête de village ou les cierges misérables d’une procession, devant la grande merveille du soleil, devant la loi du monde des esprits, devant le spectacle incomparable de l’histoire humaine conduite par le tout-puissant dramaturge que l'on appelle Dieu. — La future philosophie del’Histoire devra

être à celle de Bossuet, ce que celle-ci est aux capucinades des Loriquet de sacristie. Utinam!

1 mars 1869.— L’impartialitéetl’objectivité sont aussi rares que la justice, dont elles ne sont que deux formes particulières. L'intérêt est une source inépuisable de complaisantes illusions. Le nombre des êtres qui veulent voir vrai estextraordinairement petit. Ce qui domineles hommes, c’est la peur de la vérité, à moins que la vérité ne leur soit utile, ce qui revient à dire que l'intérêt est le principe de la philosophie vulgaire, ou que la vérité est faite pour nous, mais non pas nous pour la vérité. — Ce fait étant humiliant, la majorité ne veut naturellement pas le constater ni le reconnaître. Et c'est ainsi qu’un préjugé d’amourpropre protège tousles préjugés de l’entendement, lesquels naissent d’un stratagème de l’égoisme. — L'humanité a toujours mis à mort ou persécuté ceux qui ont dérangé sa quiétude intéressée. Elle ne s'améliore que malgré elle. Le seul progrès voulu par elle, c’est l’accroissement des jouissances. Tous les progrès en justice, en moralité, en sainteté, lui ont été imposés ou arrachés par quelque noble violence. Le sacrifice, qui est la volupté des grandes âmes, n’a jamais été la loi des sociétés. C’est trop souvent en employant un vice contre un autre, par exemple la vanité

contre la cupidité, l'esprit de gloriole contre l'inclination positive, la convoitise contre la paresse, que les grands agitateurs ont vaincu la routine. — En un mot, le monde humain est presque entièrement dirigé par la loi de la nature, et la loi de l'esprit (justice, beauté morale, bonté), simple ferment de cette grossière pâte, n’y a fait lever qu’assez peu de soufflures généreuses.

Au point de vue de l'idéal, le monde humain est triste et laid; mais en le comparant à ses origines probables, le genre humain n’a pas tout à fait perdu son temps. De là trois manières de regarder l’histoire : le pessimisme, quand on part de l'idéal; l’optimisme, quand on contemple à reculons; l’héroïsme, quand on songe que tout progrès coûte des flots de sang ou de larmes, et que le mieux, ainsi que la divinité mexicaine, réclame des hécatombes de cœurs fumants.

L'hypocrisie européenne se voile la face devant les immolations volontaires de ces fanatiques de l'Inde, qui se jettent sous les roues du char de triomphe de leur grande déesse. Pourtant ces immolations ne sont que le symbole de ce qui se passe en Europe comme ailleurs, de l’offrande de leur vie faite par les martyrs de toutes les grandes causes. Disons-le, la déesse sanguinaire et farouche, c’est l'humanité elle-même, qui

n'avance que par le remords et ne se repent que par l'excès de ses crimes. — Ces fanatiques qui se dévouent sont la protestation continue contre l’égoisme universel. Nous n’avons renversé que les idoles visibles, mais le sacrifice perpétuel subsiste encore partout, et partout l'élite des générations souffre pour le salut des multitudes. C’est la loi austère, amère, mystérieuse de la solidarité. Larédemptionetla perdition mutuelles sont la destinée de notre race. Ainsi l’égoïsme est le mobile des individus, et l’égoisme est une cécité. Le genre humain fait donc une œuvre qui le trompe; il est moins libre qu'il ne croit et travaille comme les polypiers de l’océan à un édifice qu'il ignore. Conclusion de toute cette rêverie, quia couru la bride sur le cou : soumission à l’ordre universel. Pas de révolte contre son temps et contre les choses. Entrer dans le concert des forces et des actions historiques, payer sa dette et sa rançon, et remettre à Dieu le reste. Ne pas mépriser son espèce et rester champion du bien, sans illusion et sans amertume. La bonté prévenante et sereine est plus que l'irritation, et plus mâle que le désespoir! Fais ce que dois, advienne que pourra.

3 février 1869. — « Comment font ceux qui regardent l'histoire avec leur cœur pour ne pas

mourir de tristesse? » demandait hier un publiciste parisien, à propos de l’ouvrage de l’Américain Draper (Histoire du développement intellectuelde l'Europe).Répondons à cette question : Qu'est-ce qui diminue de siècle en siècle? Cen’est pas tant le mal, qui ne fait que se déplacer et changer de forme; c’est plutôt l'ignorance d’une part et le privilège de l’autre. Ce qui s’accroît c’est la science et l'égalité. L’humanité connaît tou- Jours plus le monde et elle-même; elle met tou- Jours plus à la portée et à l’usage de tous, les fruits du travail de tous. Voilà tout. Mais cela suffit peut-être à justifier l’histoire. — Supposez cette évolution à son terme; l'égalité absolue des droits et des avantages de tous les êtres humains est réalisée ;mais si l’histoire n’estpas finie alors, qu'arrivera-t-il ? la reconstitution de la hiérarchie spirituelle, chacun étant estimé précisément ce qu’il vaut, et faisant ce pour quoi il a été fait. Nous voilà dans la République platonicienne.

Vingt ou trente siècles encore sans cataclysmes géologiques, et l'humanité atteindraitcette phase. Mais à quoi bon, silasomme du mal, c'est-à-direde la souffrance et du péché, n’a pas sensiblement diminué? L'idéal ultérieur sera l’analogue du Millénium, la sainteté de tous, le bien réalisé par tous, autrement dit le Ciel sur la terre, avec la mort, la maladie et la séparation en plus. — A

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