IL
la justice? pourquoi l'effet se redresse-t-il contre sa cause? le phénomène est singulier. Cette revendication provient-elle d’un aveuglement puéril de la vanité humaine? Non, elleest le cri le plus profond de notre être, et c'est pour l'honneur de Dieu que ce cri est poussé. Les cieux et la terre peuvent s’anéantir, mais le bien doit être et l'injustice ne doit pas être. Tel est le credo du genre humain. Et c’est le bon. Donc, la Nature sera vaincue par l'Esprit, et l'éternel aura raison du temps.
1% avril 1870. — Je croirais assez que pour la femme, selon le vœu de la nature et souvent même après toute éducation et prédication, la religion c’est l'amour, que l'amour est par conséquent l'autorité suprême, celle qui juge le reste et décide du bien. Pour l’homme, l’amour est subordonné au bien, il est une grande passion, mais il n’est point la source de l’ordre, le synonyme de la raison, le critérium de l'excellence. . I1 semble donc que la femme ait pour idéal la perfection de l'amour, et l’homme la perfection de la justice. — C’est dans ce sens que saint Paul a pu dire que la femme est la gloire de l'homme et l’homme la gloire de Dieu. — Ainsi la femme qui s’absorbe dans l’objet de sa tendresse, qui fait de son héros une idole, est pour
ainsi dire dans la ligne de la nature, elle est vraiment femme, elle est reine dans l’art d’aimer, elle ne s’abaisse point, elle rayonne, elle réalise son type fondamental. Au contraire, l’homme qui enfermerait sa vie dans l’adoration conjugale, et qui croirait avoir assez vécu en se faisant le prêtre d’une femme aimée, celui-là n’est qu’un demi-homme, il est méprisé par le monde et peut-être secrètement dédaigné par les femmes elles-mêmes. La femme réellement aimante désire se perdre dans le rayonnement de l’homme de son choix, elle veut que son amour rende l’homme plus grand, plus fort, plus mâle, plus actif. Chaque sexe ainsi est dans son rôle : la femme est plutôt destinée à l'homme et l’homme destiné à la société; et chacun d’eux ne trouve sa paix, sa satisfaction et son bonheur que lorsqu'il a découvert cette loi et accepté cet équilibre. — Ce qui serait idolâtrique chez l'un ne l'est donc pas chez l’autre. La fin d’un être décide de ce qui fait partie de sa beauté" Ainsi la même chose peut être bien chez la femme et mal chez l'homme, vaillance dans celle-là, faiblesse dans celui-ci.
Il y a donc une morale féminine et une morale masculine, comme chapitres préparatoires à la morale humaine; au-dessous de la vertu angélique et sans sexe, il y a une vertu sexuée. Et
celle-ci est l’occasion d’un enseignement mutuel, chacune des deux incarnations de la vie s’attachant à convertir l’autre, la première prêchant l’'amouràlajustice, la secondela justice à l'amour; d’où résultent une oscillation el une moyenne qui représentent un étal social, une époque, parfois une civilisation entière. Telle est du moins notre idée européenne de l'harmonie des sexes dans la hiérarchie des fonctions.
15 avril 1870 (huit heures du matin). — Je suis humilié de recommencer la série des misères hivernales : coryza, rhume, fatigue des paupières, du cerveau et des reins. Est-ce que la santé ne veut donc plus avoir que des sourires intermittents? Me faut-il sentir toujours par quelque bout ma carcasse en avarie? Le soleil va-t-il me nuire maintenant, comme l'ombre jadis? Je me détraque donc sans remède? Ce que je trouve d’insupportable dans ma situation, c'est de me limer plus que de raison, de me détruire à petit bruit, sans utilité et sans nécessité, par simple ignorance de ce qui me conviendrait ou par ennui de me soigner moi-même... Toute destruction gratuite de la vie, tout anéantissement évitable d’un chef-d'œuvre, me parait férocité ou vandalisme. Je retrouve ici mon antipathie contre la souffrance bête, contre le malheur facultatif,
contre le dévouement mal entendu. Mourir pour une belle cause, bien, mais mourir par sottise, cela me répugne... Quand on a autant aimé l’action inutile, il faut se faire à l’idée de la décrépitude accidentelle et de la mort prématurée, car c’est là encore de l’inutile…. La nature et les hommes conspirent également à nous démolir et à nous remettre en poudre, avant que nous retournions à la cendre natale. Vivre c’est se défendre, c’est vaincre, c’est s'imposer sans trêve et sans relâche; c’est continuellement se maintenir par la cohésion renouvelée, s'affirmer par la volonté, se dilater par la production; c'est accomplir un tourde force continu d’équilibrisme infatigable. Sitôt que le jeu nous fatigue et que la lutte nous ennuie, nous sommes perdus. C’est comme pour l’homme qui voyage dans la zone intertropicale : dès qu'il ne tue plus, il est dévoré. Vivre, c’est combattre incessamment la mort, la nuit, le néant; c’est alimenter comme un Guèëbre, la flamme de sa personnalité, c'est être le protecteur de cette individualité fantasmatique, le griffon de ce trésor imaginaire, le custode consciencieux de cette âme dont la douleur seule nous atteste l'existence, mais qui n’a pas plus de consistance qu’un rêve tenace et qu'un cauchemar chronique...
Crucifixion! — C'est bien le mot qu'il faut
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méditer en ce jour. Ne sommes-nous pas au vendredi saint?
L'art de la vie, ami, tu voudrais le connaître Il est tout dans un mot: employer la douleur.
Vas-tu maintenant réprouver la souffrance comme vaine, inutile, féroce, tyrannique, quand jadis tu savais en tirer une leçon et un bien? La maudire est plus facile que la bénir, mais c'est retomber au point de vue de l’homme terrestre, charnel et naturel. Par quoi le christianisme a-t-il soumis le monde, sinon par sa divinisation de la douleur, par cette transfiguration merveilleuse du supplice en triomphe, de la couronne d’épines en couronne de gloire, et d’un gibet en symbole de salut? Que signifie l’apothéose de la croix, sinon la mort de la mort, la défaite du péché, la béatification du martyre, l’'emparadisement du sacrifice volontaire, le défi à la douleur?
« O mort, où est ton aiguillon? ô sépulcre, où est ta victoire? » A force de travailler sur le thème : l’agonie du Juste, la paix dans l’agonie, et le rayonnement dans la paix, l'humanité a compris qu'une nouvelle religion était née, c’està-dire une nouvelle manière d’expliquer la vie et de comprendre la souffrance.
La souffrance était une malédiction que l’on
fuyait : elle va devenir une purification de l'âme, une épreuve sacrée envoyée par l'amour éternel, une dispensation divine destinée à nous sanctifier, un secours qu'acceptera la foi, une étrange initiation au bonheur. O puissance de la foi! tout restant le même, tout est néanmoins changé. Une nouvelle certitude nie l’apparence; elle transperce le mystère, elle met un père invisible derrière la nature visible, elle fait briller la joie au fond des larmes et fait de la douleur l’incarnation première de la félicité.
Et voilà, pour ceux qui ont cru, latombe devient le ciel: sur le bûcher de la vie, ils chantent l'hosanna de l’immortalité; une sainte folie a renouvelé pour eux toutes choses, et quand ils veulent exprimerce qu'ils éprouvent, leur ravissement les rend incompréhensibles; ils parlent en langues. L’ivresse enthousiaste du dévouement, le mépris de la mort, la soif de l’éternité, le délire de l'amour pour la crucifixion, voilà ce qu'a pu produire l’inaltérable douceur du crucifié. En pardonnant à ses bourreaux, et en se sentant, malgré tout, indissolublement uni avec son Dieu, Jésus a, du haut de sa croix, allumé un feu inextinguible et révolutionné le monde. Il a proclamé et réalisé le salut par la foi dans la miséricorde infinie et dans le pardon accordé au seul repentir. En disant : € Il y a plus de joie dans le ciel
pour un seul pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance, » il a fait de l’humilité la porte d'entrée du paradis.
Crucifiez le moi indomptable, mortifiez-vous complètement, donnez tout à Dieu, et la paix qui n'est pas de ce monde descendra sur vous. Depuis dix-huit siècles, il ne s’est pas dit de plus grande parole, et, quoique l'humanité cherche une application toujours plus exacte et plus complète de la justice, elle n’a secrètement foi qu’au pardon, le pardon seul conciliant l’inviolable pureté de la perfection avec la pitiéinfinie pour la faiblesse, c’est-à-dire sauvegardant seul l’idée de la sainteté touten permettant l’essor del’amour. L'Évangile, c’est la nouvelle de linénarrable consolation, de celle qui désarme toutes les douleurs de la terre et même les terreurs du Roi des épouvantements, la nouvelle du pardon irrévocable, c'est-à-dire la vie éternelle. La croix est la garantie de l'Évangile. Elle en a été l’étendard.
L’humanité a cru Jésus, elle l’a cru sur sa parole et sur son exemple, elle a même cru en lui eten a fait son Dieu. Si le vrai Dieu est celui qui console, qui sanctifie et qui fortifie, à ce titre, Jésus n’a-t-il pas conquis sa divinité? Que la reconnaissance passionnée du cœur impose quelques illusions à l'esprit, qui en doute? Mais où est le
crime? C’est par ses affections et ses adorations que l’âme humaine s'élève, et non pas seulement l’âme de chaque individu, mais l’âme de l’humanité.
7 mai 1870. — La foi qui se cramponne à ses idoles, et qui resiste à toute innovation est une puissance retardatrice et conservatrice; mais c’est le propre de toute religion de servir de frem à notre émancipation illimitée, et de fixer notre agitation inquiète. La curiosité est la force impulsive, expansive, rayonnante, qui, nous dilatant sans limite, nous volatiliserait à l'infini; la croyance représente la gravitation, la cohésion, la concrétion qui fait de nous des corps, des individus particuliers. Une société vit de sa foi etse développe par la science. Sa base est donc le mystère, l'inconnu, le pressenti, l’insaisissable, lareligion; son ferment est le besoin deconnaître. Sa substance permanente est l’incompris ou le divin, sa forme changeante est le résultat de son travail intellectuel. — L’adhésion inconsciente, l'intuition confuse, le pressentiment obscur qui décide de la foi première est done capital dans l'histoire des peuples. Toute l’histoire se meut entre la religion qui est la philosophie géniale, instinctive et fondamentale d’une race, et la philosophie qui est la dernière religion, c'est-à-dire
la vue claire des principes qui ont engendré tout le développement spirituel de l’humanité.
C'est la même chose qui est, qui était et qui sera, mais cette chose montre avec plus ou moins de transparence et de profondeur la loi de sa vie et de ses métamorphoses. Cette chose est l’absolu. En tant que fixe elle s'appelle Dieu; en tant que mobile le monde ou la Nature. Dieu est présent dans la nature, mais la nature n’est pas Dieu ; il y a une nature en Dieu, mais ce n’est pas Dieu même. — Je ne suis ni pour l’immanence ni pour la transcendance isolément. Je tiens que, dans l'absolu, l'éternel est aussi vrai que le mobile, l'esprit que la nature, l'idéal que le réel, le noumène que le phénomène, et que toute la la fantasmagorie de l’être n’est que l’être sous la catégorie du déploiement sans augmenter l'être en quoi que ce soit. De même que toutes les métamorphoses chimiques sont indifférentes à la balance, et que la formation ou la dissolution d’un système solaire ne change pas d’un atome la quantité de matière cosmique, il y a changement d’état mais non accroissement ou diminution de l'être dans l'être. Quand l’humanité mourrait, il y aurait une grande floraison perdue, mais qu'importe à l'éternité? L’absolu comme sujet est pensée, comme objet est nature. À supposer que l'absolu cesse un instant son
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activité intérieure, et retombe dans le sommeil de Brahma, c’est l'univers qui s’évanouit; mais pour recommencer avec le réveil de l'absolu. — Que l’homme puisse rêver le rêve de Dieu et reconstruire dans sa monade l'architecture de l'infini, c’est là sa grandeur. Mais l’œuvre recommence toujours, parce que chaque vie n’est qu'un éclair et chaque esprit qu’une bulle de savon irisée par cet éclair.
9 mai 1870. — Disraeli, dans son nouveau roman {Lothair), montre que les deux grandes forces actuelles sont la révolution et le catholicisme, et que les nations libres sont perdues si l’une de ces deux forces triomphe. C'est exactement mon idée. Seulement, tandis qu’en France, en Belgique, en Italie et dans les sociétés catholiques, ce n’est que par une tenue en échec de chacune de ces forces par l’autre qu’on peut maintenir l'État et la civilisation, il y a mieux dans les États protestants : il y a une troisième force, une foi moyenne entre les deux autres idolâtries, qui fait ici de la liberté non une neutralisation de deux contraires, mais une réalité morale, subsistant par elle-même, ayant en soi son centre de gravité et son mobile. Dans le monde catholique la religion et la liberté se nient mutuellement, dans le monde protestantelles s’acceptent :
donc beaucoup moins de force perdue dans le second cas. La chrétienté catholique est donc dans une situation inférieure; elle est déchue du premier rang, c’est la race anglo-saxonne qui est en ascendant historique pour l'heure où nous sommes.
La liberté, c’est le principe laïque et philosophique, c’est l'aspiration juridique et sociale de notre espèce. Mais comme il n’y a pas de société sans règle,sans frein, sans limitation de la liberté individuelle, sans limitation morale surtout, il convient que le peuple le plus libre légalement ait pour lest sa conscience religieuse; c’est ce qui se trouve aux États-Unis. Dans les États mixtes, catholiques ou athées, la limitation, étant seulement pénale, pousse à la contravention incessante : c'est le spectacle qu'offre la France chaque fois qu'elle se rapproche de la République.
La puérilité des libres penseurs consiste à croire qu'une société libre peut se tenir debout et en cohésion sans une foi commune, sans un préjugé religieux quelconque. Où est la volonté de Dieu? est-ce la raison commune qui l’exprime ou bien est-ce un clergé, une Église qui en a le dépôt? Tant que la réponse est ambiguë, douteuse et louche aux yeux de la moitié ou de la majorité des consciences (et c'est le cas dans tous les États où la population est catholique), la paix
y 2° NDS
publique est impossible et le droit public est chancelant. S'il y a un Dieu, il faut l'avoir pour soi; et s’il n’y en a pas, il faudrait d’abord avoir gagné tout le monde à une même idée du droit ou de l’utile, c’est-à-dire avoir reconstitué une religion laïque, avant de bâtir solidement en politique.
Le libéralisme se repaît d’abstractions quand il croit possible la liberté sans individus libres, et qu'il ignore que la liberté dans l'individu est le fruit d’une éducation antérieure, éducation morale qui présuppose une religion libératrice. Prêcher le libéralisme à une population jésuitisée parl’éducation, c'est recommanderle mariage à un castrat et la danse à un amputé. Un enfant dont on n’a jamais délié les langes comment marcherait-il? Comment l’abdication de la conscience propre conduirait-elle au gouvernement de la conscience propre? Être libre, c'estse diriger soi-même, c'est être majeur, émancipé, maître de ses actes, juge du bien; or le catholicisme ultramontain n’émancipe jamais ses ouailles, lesquelles doivent admettre, croire, obéir, parce qu’elles sont mineures à toujours, et que le clergé seul possède la loi du bien, le secret du juste, la norme du vrai. — Voilà où conduit l’idée de révélation extérieure, habilement exploitée par un sacerdoce patient.
Mais ce qui m'étonne, c'est la myopie des hommes d’État du midi, qui ne voient pas que la question capitale c’est la question religieuse, et qui, à l'heure qu’il est, ne reconnaissent pas encore que l’État libéral est irréalisable avec une religion antilibérale, et presque irréalisable avec l’absence de religion. Ils confondent des conquêtes accidentelles et des progrès précaires avec des résultats définitifs.
Je crois au contraire qu’en France tout est possible, et que tout peut être reperdu, en fait de liberté. La France sera socialiste et communiste avant d’avoir pu réaliser la république libérale, parce que l'égalité est infiniment plus facile à établir que la liberté, et couper cent arbres beaucoup plus prompt que d’en faire croître un seul. Le socialisme est un aveu d’impuissance. Et il y à quelque vraisemblance que le tapage qui se fait soi-disant en faveur de la liberté n’aboutisse à la suppression de la liberté : je vois que l'Internationale, les irréconciliables et les ultramontains, visent également à l'absolutisme, à l’omnipotence dictatoriale. Heureusement qu'ils sont plusieurs et qu'on pourra les mettre aux prises.
S1 la liberté doit être sauvée, ce ne sera pas par les douteurs, les phénoménistes, les matérialistes, ce sera par les convictions religieuses,
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ce sera par la foi des individus qui croient que Dieu veut l’homme libre mais pur, ce sera par les aspirants à la sainteté, par ces dévots surannés qui parlent d'immortalité, de vie éternelle, qui préfèrent l’âme au monde entier, ce sera par ces réchappés de la foi séculaire du genre humain.
Danslecombatdeslumièrescontrelesténèbres, je crois donc que la religion purifiée, le christianisme primitif, sera une force équitable. C'est lui qui dégrisera du faux progrès et de la fausse liberté, en maintenant l'idéal de la vie humaine sanctifiée, et vraiment noble, c’est-à dire digne du ciel.
5 juin 1870. — L’efficace dans la religion est précisément dans ce qui n’est pas rationnel, philosophique ou éternel, l’efficace est dans l'imprévu, dans le miraculeux, dans l’extraordinaire, dans l’anecdotique. La religion est d'autant plus aimée qu’elle réclame plus de foi, c'est-à-dire qu’elle est moins croyable pour le profane. Le philosophe veut expliquer les mystères et les résoudre en lumière. Au contraire, c'est le mystère que réclame et que poursuit l'instinct religieux, c'est le mystère qui fait l'essence du culte et la puissance du prosélytisme. Quand la croix est devenue la folie de la croix, elle a ravi les
multitudes. Et de nos jours encore ceux qui veulent dissiper le surnaturel, éclairer la religion, ménager la foi, se voient abandonnés, comme les poètes qui parleraient contre la poésie, comme les femmes qui décrieraient l’amour. Le charme de la religion est dans la foi; la foi est l'adoption de l’incompréhensible et même la poursuite de l’incompréhensible; et la fois’enivre de ses propres offrandes et de ses exaltations multipliées. Telle qu’une femme aimante, elle fait sa volupté du sacrifice, et plus onlui demande de dévouement plus elle est heureuse.
C'est l'oubli de cette loi psychologique qui stupéfie les libéraux; c’est sa connaissance qui fait la force du catholicisme.
Il semble qu'aucune religion positive ne puisse survivre au surnaturel qui fait sa raison d'être. La religion naturelle paraît le tombeau de tous les cultes historiques. Toutes les religions concrètes viennent mourir dans l'air pur de la philosophie. Donc aussi longtemps que la vie des peuples a besoin du principe religieux comme mobile et sanction de la morale, comme aliment de la foi, de l’espérance et de l’amour, aussi longtemps les multitudes se détourneront de la raison pure et de la vérité nue, aussi longtemps elles adoreront le mystère, aussi longtemps et avec raison elles resteront dans la foi, seule
région où apparaisse pour elles l'idéal sous la forme de l'attrait.
9 juin 1870 (huit heures du matin). — Je m'éveilleuneheuretroptard pour le premier train de Lausanne, et je renonce à la réunion de la Société d'Histoire, non sans un secret mécontentement de moi-même, car il eût mieux valu me retrouver avec des collègues et consulter un peu l'opinion que de moisir ici dans ma cellule d’alchimiste. Mais c’est toujours la même chose. J'aime à être dispensé, par le hasard ou par l'impossible. Le frop tard est d'intelligence avec mon apathie, et je ne redoute qu’en apparence de voir partir sans moi le steamer, le wagon, l’occasion et l’allégresse.
Là-bas, là-bas!
Est le bonheur, dit l’espérance.
Et comme je ne suis pas tourné vers l'espérance, je me dis:
Là-bas, là-bas!
Est l’ennui, la déception.
Et je reste coi. Au fond, avec ce seul élément de plus ou de moins dans l’âme : l'espoir, tout change. Toute l’activité de l’homme, tous ses efforts, toutes ses entreprises supposent en lui l'espoir d'atteindre un but; une fois cet espoir
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évanoui, le mouvement est insensé, il n’est que spasmodique et convulsif, comme celui d’un individu qui tombe d’un clocher. Se débattre devant l'inévitable a quelque chose de puéril. Supplier la loi de la pesanteur de suspendre son action serait sans doute une prière grotesque. Eh bien! quand on perd la foi à l'efficacité de ses efforts, quand on se dit : Tu ne seras pas mieux ainsi qu’ainsi;, tu es incapable de réaliser ton idéal, le bonheur est une chimère, le progrès est une illusion, le perfectionnement estun leurre ; à supposer toutes tes ambitions assouvies, tu ne trouverais encore là que vide, satiété, rancœur,
Ixion, Sisyphe et Tantale,
Les suppliciés de l’espoir,
Démontrent à qui veut le voir
Que toute espérance est fatale ;
on s’aperçoit qu'un peu d’aveuglement est nécessaire pour vivre et que l'illusion estle moteur universel. La désillusion complète serait l’immobilité absolue. Celui qui a déchiffré le secret de la vie finie, et qui en a lu le mot, échappe à la Grande Roue de l’existence, ilest sorti du monde des vivants, il n’est plus dupe, il est mortde fait. Serait-ce la signification de la croyance antique que soulever le voile d’Isis ou regarder Dieu face à face anéantissait le mortel téméraire? L'Égypte et la Judée avaient constaté le fait,
Bouddha seul en a donné la clef : c’est que la vie individuelle est un néant qui s’ignore, et qu'aussitôt que ce néant se connaît la vie individuelle est abolie en principe. Sitôt l'illusion évanouie, le néant reprend son règne éternel, la souffrance de la vie est terminée, l'erreur est disparue, le temps et la forme ont cessé d’être pour cette individualité affranchie; la bulle d’air coloré a crevé dans l’espace infini, et la misère de la pensée s’est dissoute dans l’immuable repos du Rien illimité. L’absolu, s’il était esprit, serait encore activité, et c’est l’activité, fille du désir, qui est incompatible avec l’absolu. La volonté est une inquiétude. L’absolu doit étre le zéro de toute détermination, et la seule manière d’être qui lui convienne, c’est le Néant.
15 juin 1870 (cinq heures et demie du soir).
— Chaleur accablante, ciel couvert, lumière d’éclipse, aspect morne de toute chose. Il me semblequenoustraversons la queued’une comète et que les êtres vivants vont s’éteindre dans l'aridité de cet air épaissi. L'influence torpéfiante gagne mon cerveau et m'ennuage l'entendement. Je ne réagis plus avec vivacité contre le monde extérieur, et je n’ai plus la lucide perception de ma liberté. Que la nature est affreuse et la vie désolée, quand on les regarde à travers le verre
jaunâtre de cette impression; c'est comme si le globe de l'œil s’injectait d’eau de savon. J'ai la sensation de me noyer dans la laideur. Jamais mes volets éraillés, mes rideaux jaunis, mes tapis fanés, mes bibliothèques où les livres sont en zig-zag, ne m'ont paru si désagréables à l'œil. Jamais mon visage ne m'a fait l'effet aussi déplaisant et aussi vieilli. — O lumière, Ô jeunesse, à fraîcheur, à beauté, j'ai de vagues tentations de vous adorer, vous absentes, vous que mon cœur appelle et regrette, vous, biens disparus et perdus, vous, enchantement des sens et de l’imagination! Je prends en grippe tout ce qui boite, cloche, geint et grimace, tout ce qui est défraichi, ébréché, détérioré, et je sens, comme sentirait une fillette de quinze ans, une aversion instinctive pour tout ce qui déplait, pour tout ce qui est vieux, y compris ma Wenigkeiït.
Sous le prestige de cette aversion, on proclamerait volontiers le droit divin du beau et l’anéantissement de la laideur sous toutes ses formes. Pourtant, telle est mon apathie, que tout en répudiant la laideur pour tout ce qui m’entoure et ce qui dépend de moi, meubles, appartement, vêtements, etc., je ne me sens nullement le courage de faire l'élégance et la grâce autour de moi, et de pétrir les choses au gré de mon idéal. Cette architectonique est l'affaire de la femme; c’est
de.
elle qui doit arranger, orner, décorer la vie. J’éprouverais une sorte de honte d’accommoder mon intérieur comme une petite maitresse, et de faire des frais de bonne volonté pour ce bienêtre de mon individu. Un paradis tout fait m’enchante; mais faire un nid pour moi seul me répugne.
Hélas! en ceci, comme en tout le reste, je suis trop certain de mourir sans avoir vu se réaliser mon rêve. J'ai pour ainsi dire renoncé en bloc à l'espoir de jamais me satisfaire en quoi que ce soit; et cela me donne, sinon du contentement, au moins du calme. Les soupirs égrenés n’empêchent pas la résignation fondamentale. Il est plus facile d’étrangler ses désirs que de les rassasier : c’est le parti que j'ai pris d'ordinaire, même pour les choses qui seraient à ma portée.
16 juin 1870. — Lecture : relu le Cid, avec toutes les pièces, notices, dédicaces à l'appui; et la biographie de Corneille par Louandre.
Corneille est un excellent exemple du défaut d'harmonie et d'équilibre si fréquent chez les modernes et qui eût révolté le sens esthétique des anciens : sentiment du sublime, ignorance puérile du monde; grandeur et gaucherie; héroïsme et manque d'esprit; fierté et servilité; hauteurde l'invention, conversation bête, lourde,
ennuyeuse; talent à écrire des vers, impuissance à les lire tolérablement; grand homme et grand nigaud; n'est-il pas bizarre que cela se trouve ensemble, et qu’une belle âme revête l'apparence d’un balourd et d’un malotru? — A quoi cela tient-il? à notre éducation ridicule, surtout celle du dix-septième siècle, à notre division sociale, qui détruit l’homme au profit des classes, etrange les individus, surtout en monarchie, comme les genres, espèces et familles des insectes ou des crustacés dans les vitrines de nos musées. La civilisation, dite chrétienne, a, pendant dix-huit siècles, été incapable de façonner des hommes complets, libres, nobles, comme le siècle de Périclès en faisait. Le dehors et le dedans ne se correspondent pas chez les modernes. C’est qu'il est plus facile de faire des prodiges ou des monstres que des hommes véritables; tous Les excès sont plus réalisables que la beauté. Nous sommes si éloignés de pouvoir organiser la vie individuelle et sociale d’après l'idéal esthétique, que nous n'avons pas même cette espérance à l’état d'utopie. Il va pour nous sans dire que l’harmonie, le beau, sont des éclairs exceptionnels, dans la nue de notre monde. Aussi le caractère le plus saillant de notre monde historique c’est la contradiction, autrement dit le désaccord, la dissonance, lalaideuret lagrimace.— Et, pourcomble,
nous essayons de tirer vanité de ce défaut grotesque, comme le crapaud qui établirait par raisons démonstratives que les verrues font partie de la distinction extérieure, parce que son dos à lui est couvert de ces sales rugosités.
L'infatuation où nous sommes de nous-mêmes, tandis que les vrais hommes sont si rares, est d’une bouffonnerie attristante.
3 juillet 1870. — Lecture : Gérusez (Calvin; — Anne Dubourg; — Rabelais). Le point de vue français, quand il s’agit du protestantisme, est toujours ridiculement contradictoire. Le chauvinisme national semble incurable dans sa niaiserie, et rappelle celle de lachansonde La Palisse. Pour lui deux choses vont sans dire : c’est que le génie national est sacro-saint, et que les instituteurs séculaires, savoir le romanisme et la monarchie, quoique suspects d'abus, sont non moins indiscutables, sauf du point de vue révolutionnaire. Dès lors le protestantisme, qui d’une part est peu catholique et respecte mal l’absolutisme monarchique, et d'autre part aurait prévenu la révolution, est répudié d'avance, comme ayant risqué de changer l'histoire de France. Cet optimisme naïf qui consiste à dire : Il n’y en apointcomme nous, etnous sommes parfaitement contents de ce que nous sommes, est vraiment
bouffon. Je me figure un bossu qui voudrait devenir un bel homme sans perdre sa bosse. Les Français, conme tous les aimables pécheurs, tiennent à leurs péchés autant qu’à leur salut, et concèderont ce qu'on voudra en détail, pourvu qu'ils reprennent en bloc toutes leurs concessions. — N'est-il pas niais de faire la critique des conséquences d’une institution sans remonter à l'institution, et de s’indigner devant !e bûcher d'Anne Dubourg, en jetant la pierre à Calvin ? Les écrivains comme Gérusez, sont impatientants par leur puérilité. Ils ne comprennent que l'opposition moqueuse et stérile, jamais le remède héroïque. Ils admettent Rabelais, la Fronde, la Satire Ménippée, Voltaire, mais ils ont peur des caractères sérieux. Ils veulent l’effet sans les causes, et la pomme sans le pommier: ce qui est un péché delèse-bon sens. « Le triomphe de Calvin aurait dénaturé la France! » Gérusez prend cela pour un argument, il est clair que si l'on met des bottes, on n’est plus en pantoufles. Mais la question est de savoir si, pour traver: ser les fanges de l’histoire, une chaussure ne vaut pas mieux qu'une autre. — Est-ce que l’histoire de France depuis Louis XI, je suppose, nous montre un peuple modèle, moral, prospère, libre, heureux, enviable? Dites oui, et n’en parlons plus. Si vous dites non, alors votre opti-
misme cesse d’archouter la société française, dont on peut montrer les vices secrets et les superstitions profondes. Un des vices est la frivolité qui substitue les convenances publiques à la vérité, et qui méconnaît absolument la dignité personnelle et la majesté de la conscience. Le peuple des apparences ignore l'A B C de la liberté individuelle et reste d’une intolérance toute catholique envers les idées qui ne conquièrent pas l’universalité, c’est-à-dire la majorité des adhésions. La nation se regarde ellemême comme un troupeau qui fait masse, nombre et force, mais non une assemblée d'hommes libres où les individus tirent leur valeur d'eux-mêmes. Le Français éminent tire sa valeur d'autrui; qu'il ait le galon, la croix, l’écharpe, l'épée, la simarre, en un mot la fonction et la décoration, alors il est tenu pour quelque chose et il se sent quelqu'un. C’est l’insigne qui déclare son mérite, c’est le public qui le tire du néant, comme le sultan crée ses vizirs. Ces races moutonnières disciplinées, sociables ont une antipathie pour l'indépendance individuelle; il faut que chezelles tout dérive de l’autorité militaire, civile ou religieuse, et Dieu lui-même n’est pas, tant qu'il n'a pas été décrété. Leur dogme instincüf c’est donc l'omnipotence sociale qui traite d’usurpation et de sacrilège la prétention de la vérité à être
vraie sans estampille, et celle de l'individu à posséder une conviction isolée et une valeur personnelle. — Chacun doit faire comme tout le le monde, cette formule si française, contient en soi la justification de toutes les tyrannies, de toutes les banalités, de toutes les persécutions, et de toutes les platitudes.
Bellalpe}, 20 juillet 1870 ftrois heures après-midi). — Le panorama est d’une majesté grandiose. C’est la symphonie des montagnes, uné cantate des Alpes au soleil.
J'en suis ébloui et oppressé. Et ce qui domine, c'est la joie de pouvoiradmirer, c’est-à-dire d’être redevenu contemplateur par le bien-être physique, de pouvoir sortir de moi et me donner aux choses, comme c’est le propre de mon état de santé. La gratitude se mêle à l'enthousiasme. Je reviens à moi-même. Quelle bénédiction!
(Huit heures du soir).— Passé deux heures, au pied du Sparrenhorn, dans un ravissement continu. — Submergé de sensations. Regardé, senti, rêvé, pensé.
1. Bellalpe, station alpestre au-dessus de Brigue, est adossée au versant sud de la chaîne septentrionale du Valais et faitface au
passage du Simplon. « Villars était un nid, mais Bellalpe est une aire, » a dit l’auteur.
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