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Bellalpe, 21 juillet 1870 (quatre heures après-midi). — Ascension du Sparrenhorn (9.050 pieds), après déjeuner. Ce pic auquel nous sommes adossés, demande au touriste deux heures un quart de marche (j'ai descendu en une heure un quart). Sa pointe n’est pas d'un très facile accès, à cause des pierres croulantes et de l’escarpement du sentier qui côtoie deux abimes. Mais comme on est récompensé!
Le temps était parfaitement beau. La vue embrasse toute la série des Alpes valaisannes, de la Furka au Combin, et même par delà la Furka quelques eimes tessinoises et grisonnes ; et si l’on se retourne, on aperçoit derrière soi tout un monde polaire de névés et de glaciers qui forment le revers sud de l'énorme massif bernois du Finsteraarhorn, du Mônch et de la Jungfrau. Ce massif est représenté par l’Aletschhorn autour duquel pivotent les rubans des divers glaciers d’Aletsch, qui se tordent devant le pic d'où je les contemplais. Les cinq zônes superposées : champs, bois, gazons, rocs nus, neiges ; et les quatre espèces de montagnes suivantlahauteur(monts boisés, gazonnés, rocheux, neigeux). — Parmi les monts de première grandeur, principaux types : table, le Monte-Leone; coupole, le Fletscherhorn ; dôme, le Mont-Rose; pagode, le Mischabel, avec ses quatre arêtes en
arcs-boutants et son état-major de neuf pics en faisceau; pyramide, le Weisshorn; obélisque, le Cervin (pic, dent, corne, aiguille).
Autour de moi voltigeaient les papillons en parte carrée, des mouches curieuses et des moucherons aux jambes d’araignée; mais rien ne végétait, sauf quelques lichens. — Evolution trépidante de quelque nuée blanche au-dessus de ma tête. — La bouteille vide, avec les noms des touristes survenus depuis le 4 juillet, noms écrits sur des fragments de papier. — La grande vue vide et morte du glacier supérieur d’Aletsch, une Pompéi glaciaire. — Gentianes bleues, pensées, marguerites, renoncules, myosotis, anémones.
Point d’euphraises. Gazons drus, élastiques.
Quelques saxifrages. Resté une heure à la cime.
Les dos de rochers affleurent le sol; les effondrements circulaires en coupoles gazonnées, la transition entre la zone rocheuse et la zone de gazons.
Bellalpe, 22 juillet 1870 (quatre heures et demie après-midi). — Le ciel, brumeux et marbré ce matin, est redevenu parfaitement bleu, et les géants du Valais se baignent dans la lumière tranquille.
D'où m'arrive cette mélancolie solennelle qui m'assiège et m’oppresse? Je viens de lire une
série de travaux scientifiques (Bronn, Lois de la paléontologie; Karl Ritter, Lois des formes géographiques, etc.) et beaucoup d’autres articles de la Revue Germanique de 1859. Serait-ce la cause de matristesse intérieure ? Est-ce la majesté de ce paysage immense, la splendeur de ce soleil penchant qui me dispose à pleurer?
« Créature d’un jour qui t’agites une heure, » ce qui t'étouffe, je le sais, c’est le sentiment de ton néant. Ces noms de grands hommes (Humboldt, Ritter, Schiller, Gœthe) qui viennent de passer sous tes yeux, le rappellent que tu n'as rien su faire de tes dons; cette Revue de 1859 te reproche secrètement le chétif emploi de tes onze dernières années; el cette grande nature impassible te dit que demain tu disparaîtras, éphémère, sans avoir fait ton œuvre, sans avoir vécu. Peutêtre même est-ce le souffle des choses éternelles qui te donne le frisson de Job? Qu'est-ce que de l'homme? cette herbe qu’un rayon fane et qui est jetée au four? Qu'est-ce que notre vie dans le gouffre infini? J’éprouve une sorte de terreur sacrée, et non plus seulement pour moi, mais pour mon espèce, mais pour tout ce qui est mortel. Je sens, comme Bouddha, tourner la Grande Roue, la roue de l'illusion universelle, et dans cette stupeur muetteil y a une véritable angoisse, Isis soulève le coin de son voile, et le vertige de
la contemplation foudroie celui qui aperçoit le grand mystère. Je n’ose respirer ni remuer, il me semble que je suis suspendu à un fil au-dessus de l’abîme insondable des destinées. Est-ce là un tête-à-tête avec l'infini, l'intuition de la grande mort?
Créature d’un jour qui t’agites une heure, Ton âme est immortelle et tes pleurs vont finir.
Finir? quand le gouffre des désirs ineffables s'ouvre dans le cœur, aussi vaste, aussi béant que le gouffre de l’immensité s’ouvre autour de nous. Génie, dévouement, amour, toutes les soifs s’éveillent pour me torturer à la fois. Comme le naufragé qui va sombrer sous la vague, comme le condamné dont la tête va rouler sous la hache, je sens des ardeurs folles me rattacher à la vie, des repentirs désespérés m’étreindre et me faire crier grâce. Et puis toute cette agonie invisible se résout en abattement. « Résigne-toi à l’inévitable! Mène deuil sur les mirages de ta jeunesse! Vis et meurs dans l’ombre! Fais, comme le grillon, ta prière du soir. Éteins-toi sans murmure quand le Maître de la vie soufflera sur ton imperceplible flamme. C’est avec des myriades de vies inconnues que se bâtit chaque motte de terre. Les infusoires ne comptent que s'ils sont des milliers de milliards. Ne te révolte point contre ton néant. » Amen!
Mais il n’y a de paix que dans l’ordre. Es-tu dans l’ordre? Hélas non! Ta nature infixable et inquiète te tourmentera donc jusqu’à la fin? Tu ne verras jamais exactement ce que tu dois faire. L'amourdumieuxt’'aurainterditlebien.L’anxiété de l'idéal t’aura fait perdre toutes les réalités. L'aspiration vague et le désir indéterminé auront suffi à inutiliser tes talents et à neutraliser tes forces. Nature improductive quis’est crueappelée à la production, tu te seras fait par erreur un remords superflu, comme une femme qui, par ignorance de son sexe, serait inconsolable d’avoir fait défaut à la paternité.
Le mot de .. me revient :
Chacun use, soit peu soit prou,
Au moins une cape de fou.
Etaussi celui de Scherer:Il fauts’accepter comme on est.
Zurich, 8 septembre 1870. — Tous les exilés rentrent à Paris : Edgar Quinet, Dufraisse, Louis Blanc, Hugo, etc. En cotisant leurs expériences réussiront-ils à faire subsister quelques temps la République? Cela est à souhaiter. Mais je ne risquerais pas mon petit doigt sur cette chance. Tandis que la République est un fruit, on en fait en France une semaille. Ailleurs elle suppose des hommes libres, en France elle se fait et doit
se faire tutrice, institutrice; c’est-à-dire qu’elle est artificielle et contradictoire. Elle remet la souveraineté au suffrage universel comme si celui-ci était déjà éclairé, judicieux, raisonnable, et elle doit morigéner celui qui, par fiction, est le maître. Le passé légitime toute espèce de doute; c’est à la France à faire ses preuves d'amendement et de sagesse. La conversion n’est pas vraisemblable, mais elle n’est pas impossible. Attendons, avec sympathie, mais circonspection. La France a l'ambition du selfgovernment, mais ce n’est là qu’une convoitise. Il s’agit d'en montrerla capacité. Depuisquatre-vingtsans elle a confondu la révolution avec la liberté. On a droit de l’attendre à l’œuvre.
Bâle, 11 septembre 1870. — Die Wacht am Rhein! I est tard et je veille, et le vieux Rhin bruit sous ma fenêtre et se brise aux arches du pont...
Bâle, 12 septembre 1870. — Comme il ya dix ans, comme il y a vingt ans, le grand fleuve glauque roule ses ondes puissantes, les chevaux piétinent sur les planches du pont aux douze arches, la cathédrale rouge dardeses deux flèches vers le ciel; le lierre des terrasses qui bordent la rive gauche du Rhin pend des murs comme
Les REC
un manteau vert; le bac infatigable fait comme Jadis son va-et-vient : en un mot les choses paraissent éternelles, tandis qu’on voit blanchir ses cheveux et qu’on sent vieillir son cœur. J’ai passé ici comme zofingien!, puis comme étudiant d'Allemagne, puis comme professeur; j'y reviens sur le retour de l’âge, et rien dans le paysage n'a changé que moi : Eheu, fugaces, Postume, Postume.…
Cette mélancolie du souvenir a beau être banale et puérile, elle est vraie, elle est intarissable, et les poètes de tous les temps n’ont pu échapper à ses atteintes.
Qu'est-ce au fond que la vie individuelle? une variation du thème éternel : naître, vivre, sentir, espérer, aimer, souffrir, pleurer, mourir. Quelques-uns y ajoutent s'enrichir, penser, pulluler, vaincre, etc., mais en fait, comme que l’on s’extravase, se dilate et se convulsionne, on ne peut que faire onduler plus ou moins la ligne de sa destinée. Qu'on rende un peu plus saillante pour les autres ou distincte pour soi-même la série des phénomènes fondamentaux, qu'importe? Le tout est toujours le trémoussement de l'infiniment petit, et la répétition insignifiante du motif
1. Membre de la société patriotique suisse d'étudiants dite « de Zofingue, » nom de la petite ville argovienne où elle fut fondée, en 1819.