‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal IntimeChapitre 20 sur 29 · II · texte numérisé non relu

II

immuable. En vérité, que l’on soit ou que l’on

ne soit pas, la différence est si parfaitement imperceptible pour l’ensemble des choses que toute plainte et tout désir sont ridicules. L’humanité tout entière n’est qu’un éclair dans la durée de la planète, et la planète peut retourner en gaz sans que le soleil s’en ressente seulement une seconde. L’individu est donc l’infinitésimale du néant. Il n’est intéressant que pour lui-même et dans la mesure de son obtusité.

Qu'est-ce que la Nature? c’est Maïa, c’est-àdire un phénoménisme incessant, fugitif et indifférent, l'apparition de tous les possibles, le jeu inépuisable de toutes les combinaisons.

Maintenant, Maïa amuse-t-elle quelqu'un, un spectateur, Brahma? ou Brahma travaille-t-il à quelque but sérieux, non égoïste? Du point de vue théiste, Dieu veut-il faire des âmes et augmenter la somme du bien et de la sagesse, en se multipliant lui-même dans des êtres libres, facette; qui lui répercutent sa sainteté et sa beauté? Il faut avouer que cette conception séduit bien davantage nos cœurs. Mais est-elle plus vraie? La conscience morale l’affirme. Si l’homme conçoit le bien, le principe général des choses qui ne peut pas être inférieur à l’homme doit être sérieux. La philosophie du travail, du devoir,

sise Pl

de l'effort, paraît supérieure à celle du phénomène, du jeu et de l'indifférence.

Maïa, la fantasque, serait subordonnée à Brahma, l’éternelle pensée, et Brahma serait à son tour subordonné au Dieu saint.

25 octobre 1870. — Chaque fonction au plus digne, chaque place au plus capable, à chacun selon son mérite : cette maxime domine toutes les constitutions et sert à les juger. Il n’est pas interdit à la démocratie de l'appliquer, mais la démocratie l’applique rarement, parce qu’elle prétend, par exemple, que le plus digne c'est celui qui lui plaît, tandis que celui qui lui plaît est rarement le plus digne. La démocratie est une femme nerveuse qui donne son suffrage suivant son caprice, et son caprice du moment, et ne ressemble guère au sage qui apprécie le mérite intrinsèque des choses et des personnes, et fait abstraction de ses circonstances accidentelles. Plus brièvement, le système démocratique suppose que la raison guide les masses populaires, tandis qu’en fait elles obéissent plus ordinairement à la passion. Or toute fiction s’expie, car la vérité se venge.

. Et voilà pourquoi la démocratie, si belle en théorie, peut, en pratique, aboutir à d’insignes laideurs.

Hélas! comme que l’on s’y prenne, la sagesse, la justice, la raison, la santé ne seront jamais que des cas particuliers et le partage de quelques âmes d'élite. L’harmonie morale et intellectuelle, l'excellence sous toutes ses formes sera toujours une rareté de grand prix, un chefd'œuvre isolé.

Tout ce qu’on peut attendre des institutions les plus perfectionnées, c’est de permettre à l’excellence individuelle de se produire, mais non de produire l'individu excellent. La vertu et le génie, la grâce et la beauté seront toujours une noblesse que ne pourra fabriquer aucun régime. Inutile par conséquent de s’enticher pour ou de s’enrager contre des révolutions qui n’ont qu’une importance de second ordre, une importance que je ne veux pas diminuer ni méconnaître, mais une importance plutôt négative après tout.

Que mon coche ou mon wagon me cahote un peu plus ou un peu moins, pourvu que je me porte bien j'arrive, et c’est l'essentiel. La vie politique nous vole beaucoup trop de temps, car elle n’est que le moyen de la vraie vie. Quels que soient les inconvénients d’un appartement logeable, ils ne sauraient l’emporter sur ceux du déménagement perpétuel. Sous prétexte de perfectionnement ou de fini, nous nous rendons l’existence bien incommode, car enfin si j'emploie

PRET à:

si LÉ PSE

mon jour et ma nuit et mon lendemain à refaire mon lit, et cela pour recommencer le surlendemain, je sacrifie le but au moyen, et le sommeil, qui est le nécessaire, à la couchette qui est l’insignifiant.Si je boulange mon pain, quand est-ce que je le mangerai? Si pour mieux courir, je couds, découds, recouds et perfectionne sans fin mes chaussures, quand donc courrai-je? Vaut-il pas mieux coucher à la dure, manger quoi que ce soit et marcher pieds nus, que de se faire l’esclave de cette marotte tyrannique?

La mesure! ce mot divin de la Grèce, comme nous l’oublions! nous gâtons et empoisonnons les meilleures choses, faute de proportion, de modération et de bon sens. L’homme naturel, l’homme vulgaire n’est qu’un animal immodéré. La mesure est le signe de la maturité intérieure; ‘équilibre est la marque de la sagesse. Rara avis.

26 octobre 1870. — Sirocco. Ciel bleuâtre.

Toute la couronne des arbres est tombée à leurs pieds. Le doigt de l'hiver l’a touchée. — Ma pauvre petite ménagère passe des nuits à courir de sa sœur malade à son mari qui ne l'est pas moins, et ses jours à travailler. Aussi a-t-elle les yeux rouges etenflés. Pauvre petite femme, quelle existence! Résignée, infatigable, elle va toujours sans se plaindre jusqu’à ce qu’elle tombe.

Des vies pareilles prouvent quelque chose :

c’est que l’ignorance véritable c’est l'ignorance morale, c’est que le travail et la souffrance sont le lot de tous les hommes, et que la classification par le plus ou moins de sottise ne vaut pas celle par le plus ou moins de vertu. Le royaume de Dieu n’est pas aux plus éclairés, mais aux meilleurs, et le meilleur est celui qui se dévoue le plus. Le sacrifice humble, constant, volontaire, fait donc la vraie dignité humaine. C’est pourquoi il est écrit que les derniers seront les premiers. La société repose sur la conscience et non pas sur la science. La civilisation est avant tout une chose morale. Sans l'honnêteté, sans le respect du droit, sans le culte du devoir, sans l’amour du prochain, en un mot sans la vertu, tout est menacé et tout croule; et ce ne sont pas les lettres, les arts, le luxe, l’industrie, la rhétorique, le gendarme, le mouchard ni le douanier qui peuvent soutenir dans les airs l'édifice qui pèche par la base.

L'État fondé sur le seul intérêt et cimenté par la peur est une construction ignoble et précaire. Le sous-sol de toute civilisation, c’est la moralité moyenne des masses, et la pratique suffisante du bien. Le devoir est ce qui supporte tout. Ceux qui, dans l’ombre, le remplissent et donnent un bon exemple sont donc le salut et le soutien de

ce monde brillant qui les ignore. Dix justes eussent fait épargner Sodome, mais il faut des milliers et des milliers de braves gens pour préserver un peuple de la corruption et de l’effondrement.

Si l'ignorance et la passion compromettent la moralité populaire, il faut dire que l'indifférence morale est la maladie des gens très cultivés. Cette séparation entre les lumières et la vertu, entre la pensée et la conscience, entre l'aristocratie intellectuelle et la foule honnête et grossière, est le plus grand danger de la liberté. Les raffinés, les ironiques, les sceptiques, les beaux esprits indiquent par leur multiplication la désorganisation chimique de la société. Ils sont l’ammoniac subtil flottant sur la vidange. Exemple : le siècle d’Auguste et celui de Louis XV. Les dégoûtés moqueurs sont des égoïstes qui se désintéressent du devoir général et qui, se dispensant de tout effort, n'empêchent aucun malheur. Leur finesse consiste à n’avoir plus de cœur. Ils s’éloignent par là de la vraie humanité et se rapprochent de la nature démoniaque.

Qu'est-ce qui manquait à Méphistophélès? Ce n’est pas l'esprit, certes ; c’est la bonté...

Ainsi quand je vois les êtres bornés, j'adore l'esprit. Et quand je vois des gens d’esprit, j'incline vers les gens de cœur. L'équilibre seul me

contente. L'option est un mal, mais, si elle est obligatoire, je prends l'indispensable, et je préfère ce qui m’impatiente à ce que je mésestime.

28 octobre 1870.— Une chose curieuse, c’est l'oubli absolu de la justice qu'amènent ces conflits de nations. La presque totalité des spectateurs eux-mêmes ne jugent plus qu’à travers leurs goûts subjectifs, leurs colères, leurs craintes, leurs désirs, leurs intérêts ou leurs passions propres : c’est dire que leur jugement est nul. Juger, c'est voir le vrai, c’est se préoccuper du Juste et par conséquent être impartial, mieux que cela, être désintéressé, mieux que cela être impersonnel. Combien y a-t-il de juges non récusables dans la lutte actuelle? Pas dix, pas trois peut-être. On met son point d'honneur à être patriote, c’est-à-dire à n'être pas juste; on est injuste avec bonheur, avec frénésie, et ce qu'il y à de curieux, on s’en fait gloire, Tant il est plus facile de haïr ou d'aimer passionnément que de s'élever à l'humanité vraie, au point de vue sincèrement religieux. Cette horreur de l'équité, cette antipathie pour la justice, cette rage contre la neutralité miséricordieuse est l’éruption de la passion animale dans l’homme, de la passion aveugle, farouche, et qui a le ridicule de se

prendre pour une raison, tandis qu'elle n’est qu'une force.

Je rends grâce à Dieu d’appartenir à un pays et d’avoir une situation qui me permettent de dépouiller mon âme de ces emportements et de ces préjugés vulgaires, et de ne chercher que la justice, comme un homme calme, sine irâ nec studio.

6 décembre 1870. — Dauer im Wechsel, « la persistance dans la mobilité, » ce titre d’une poésie de Gæthe est le mot de la nature. Tout change, mais avec des rapidités tellement inégales, que telle existence paraît éternelle pour l'autre; ainsi un âge géologique comparé à la durée d’un être, ainsi la planète comparée à un âge géologique paraissent des éternités, comme notre vie comparée aux mille impressions qui nous traversent dans une heure. De quelque côté qu’on regarde, on se sent assiégé par l'infinité des infinis. La vue sérieuse de l'univers donne l’'épouvante. Tout semble tellement relatif qu'on ne sait plus ce qui a une valeur réelle.

Où est le point fixe dans ce gouffre sans bornes et sans fond? Ne serait-ce pas ce qui perçoit les rapports, en d’autres termes, la pensée, la pensée infinie. Nous apercevoir dans la pensée infinie, nous sentir en Dieu, nous accepter en lui, nous

vouloir dans sa volonté, en un seul mot la religion, voilà lPimmuable. Que cette pensée soit fatale ou libre, le bien est de s'identifier avec elle. Le stoïcien comme le chrétien s’abandonnent à l’Être des êtres que l’un appelle souveraine sagesse, et l’autre souveraine bonté.

Saint Jean dit : Dieu est lumière, Dieu est amour. Le brahmane dit : Dieu est l’intarissable poésie. Disons : Dieu est la perfection. Et l’homme?

l’homme, dans son imperceptible petitesse et son inexprimable fragilité, peut apercevoir l’idée de la perfection, aider à la volonté suprême et mourir en chantant hosanna.

31 décembre 1870 (dix heures du soir). — … Mais l’année va finir. C’est le moment de se recueillir et de jeter un coup d’œil en arrière.

Qu'ai-je fait de cette année et quel souvenir m'en reste? Dans ma famille, la dispersion est devenue plus grande,et mon isolement a grandi. À l’Académie, entrevu et préparé ma retraite, essayé même d'un congé semestriel. Je n’ai pourtant travaillé qu'à des services publics : la Société intercantonale des Études supérieures, la Société genevoise pour le progrès des études, la Section de littérature de l’Institut genevois, la Société de chant du Conservatoire en savent quelque chose. Les concours Disdier et Hentsch,

les œuvres de Blanvalet, les manuscrits de Fournel, la question orthographique, la question universitaire, ne m'ont pas mal pris de temps. J'ai aussi donné de l’aide à deux intelligences nouvelles…. J'ai vu quelques parties de la Suisse qui m'étaient inconnues, revu Heidelberg, contemplé la lutte de l'Allemagne et de la France, et pratiqué les hommes. Scientifiquement, il me semble avoir peu fait de profit; mais j'ai fait des expériences morales, et des observations variées. J'ai écrit bien des lettres, assez de vers, plusieurs rapports, et j'en ai imprimé un assez substantiel dans sa brièveté”.

N'importe, il me semble que j'ai beaucoup révassé, paressé, baguenaudé; et que j'aurais pu mieux faire. Mais c’est le provisoire qui me stérilise, par la dispersion, l'incertitude etle dégoût. D'ailleurs les petits maux physiques et les soucis de santé sont venus à la traverse et la désillusion croissante sur les hommes, sur le présent, sur l'avenir n’était pas faite pour me remonter.

Ce qui me laisse encore l'impression la plus

1. Les concours Disdier et Hentsch sont des fondations de la Faculté des Lettres; Amiel travaillait à la publication des œuvres posthumes du poète genevois Henri Blanvalet (1811-1870), qui fut son ami, et du français Charles Fournel (1817-1869), qu’il avait connu à Berlin ; le « rapport substantiel » auquel il fait allusion est intitulé : Les intérêts de la Suisse romande en malière d'instruction publique, Genève, 1870.

ré di RE

douce, ce sont des preuves d’attachement ou de gratitude, des témoignages d’estime ou de sympathie. Je crois même que je ne tiens plus qu’à cela. Or, ce cordial ne m'a pas été refusé. Si j'ai vu se refroidir plusieurs de mes relations, j'ai appris à connaître quelques nouvelles âmes, et J'ai pu sonder quelques nobles cœurs.

Ce que j'ai complètement négligé, c’est ma réputation littéraire et mon crédit dans la famille. Mon inertie sur les deux points a été entière, par insouciance d’une part et par fierté de l’autre. Tu n’aimes pas à disputer ce qui se refuse, parce que tu veux être indépendant des choses et des gens du dehors.

En somme, l’année a été passable, et c’est plutôt toi qui as manqué à la fortune que la fortune à toi. Ton défaut a toujours été le même : l'indolence et l’apathie du vouloir. Et la cause? le doute intérieur, la non-évidence.

Ce qui est fait est fait, disait Jacob Fidèle, on fera mieux une autre fois. Pour le moment, rendons grâce.

Minuit s’approche. La Saint-Sylvestre va expirer. Îl serait plus agréable d’être avec des âmes sympathiques; mais mieux vaut encore être seul qu'avec des indifférents.

Est-ce que je hais quelqu'un? Non. Je puis donc remercier Dieu et m’endormir en paix.

Vernex sur Montreux, 3 janvier 1871. — Pour moi, il est évident que le côté nocturne de la conscience, que la partie occulte de la psychologie, que la vie mystique de l’âme est d’une réalité aussi certaine que l’autre aspect de l’existence humaine. C’est là que sont les origines et les clefs. Tout sort des ténèbres, de l'inconnu, du mystère. Seulement la difficulté est de pénétrer dans ces ténèbres divines avec la lampe de la science, et non à la lueur trompeuse des feux follets de l'imagination. Mettre de la méthode dans cette quasi-folie, voilà le point. Faire la géographie du fond des océans est bien plus facile. Le monde des germes, des larves, des fantômes, des Mères!, des secrets est ou semble être l’inaccessible et l’inexprimable. Une horreur sacrée en défend les abords, comme ceux du sombre Averne. Les Grecs, amoureux de lumière, croyaient même que les Olympiens reculaient d’épouvante devantles mystèresinfernaux, devantles monstres de la nuit plutonienne. Nous,

1. Les Mères, die Müller, allusion à une conception étrange, énigmatique, mais d’un grand effet, dans le Faust de Gæthe (deuxième partie, premier acte, scène cinquième). Les Mères sont les prototypes, les formes abstraites, les idées génératrices des choses. Sie sehn dich nicht, denn Schemen sehn sie nur. Gæthe avait emprunté le terme à un passage de Plutarque, mais en y rattachant moitié les idées de Platon et moitié les créations

de la fable.

modernes passionnés pour les origines, nous n'avons peur d'aucun souterrain. La race audacieuse de Japhet veut peser tous les mystères à la balance; et comme pour les anciens tous les dieux s’abîimaient dans le Fatum, leur berceau etleur gouffrecommun,de même pournoustoutes les superstitions se consument sur l'autel d’Isis devenue la Science.

19 janvier 1871 (dix heures et demie du matin). — … Les douleurs profondes et personnelles doivent être silencieuses, car en devenant objet d'art elles se guérissent. L'exercice d’un talent console. — Et quand un père qui a perdu sa fille peut se dire : Comme j'ai bien exprimé la douleur paternelle, comme j'ai pathétiquement pleuré, il manque de respect à celle qu'il regrette, il introduit l’amour-propre dans le chagrin, il flatte son moi sous prétexte de culte aux morts. La poésie de la douleur subjective n’est pure et touchante que lorsqu'elle est un monologue intérieur, ou tout au plus un dialogue entre l'âme et Dieu. Sitôt qu’elle admet ou convoque le public, elle devient vaniteuse et par conséquent profane.

Avis à qui de droit. Prends garde à toi-même. La nuance est délicate, et la frontière facile à dépasser. Même dans le lyrisme le plus indivi-

ne

duel, le poète doit avoir une valeur générale; 1l exprime un état d’âme qui peut être le sien, mais qui doit aussi être celui de beaucoup d’autres. Toute poésie intime doit être représentative, c’est-à-dire rendre et traduire l'âme humaine et non pas le moi du poète. Le poète doit être l'organe des lecteurs, et non faire les honneurs de sa personne. En termes d’école, il doitobjectiver sa subjectivité ou généraliser ses accidents. La poésie est donc anti-égoiïste, et le père qui pleure en poète doit pleurer pour tous les pères incapables de chanter comme lui, mais capables de sentir autant que lui. II convient qu'on l’oublie lui-même et que chaque lecteur ne pense qu'à soi. C’est lui, le lyrique, qui doit être impersonnel à force d’être psychologiquement vrai; c’est au lecteur d’être renfermé dans l’étroite enceinte de son sentiment à lui. Le poète est donc l'homme de tout le monde, celui qui souffre, pleure ou chante avec autrui et pour autrui. Supposez qu'en lui l'amour-propre d'artiste peut être réduit à zéro, etqu’ilfàtnon plusun homme mais l’homme, il serait le poète parfait.

L'objectivité poétique c'est la santé. De même que nous n’avons conscience de nos viscères que lorsqu'ils sont malades, le v “ai poète doit être impersonnel, et ses souffrances être purement sympathiques, autrement sa poésie devient mes-

quine et maladive. Il assiste à la souffrance qui le traverse, mais il l'enveloppe comme le ciel tranquille entoure un orage. La poésie est une délivrance parce qu’elle est une liberté. Loin d’être une émotion, elle est le miroir d’une émotion; elle est en dehors et au-dessus, tranquille et sereine. Pour chanter une peine, il faut être déjà sinon guéri de cette peine au moins convalescent. Le chant est un symptôme d'équilibre, il est une victoire sur le trouble, il est le retour de la force. Le poète est pour sa propre vie, en petit, ce que Dieu est pour le monde. Il yentre par sensibilité, mais il la domine par essence. Sa nature estcontemplative, etl’activitén’estqueson mode inférieur. Chanter est un intermédiaire entre la pensée et l’action. L'art est un symbole affaibli de l’œuvre du grand poète, la Création.

19 janvier 1871 (dix heuresdu matin).— La vie, la sève, l’ardeur est dans ceux qui nous supplantent. Nous n’avons qu’à nous bien tenir.

Sans trève convertir la minute en pensée, Le jour en œuvre utile et la vie en bonté, C’est suivre la sagesse et d’une main sensée, Tirer de la sagesse une félicité.

(Cinq heures el demie du soir). — C’est dans cet art que Gœthe, Schleiermacher, Humboldt.

ont été maîtres. Tant qu'on se renouvelle, on est vivant. La continuelle métamorphose par la curiosité, la sympathie et la production est la seule défensive qui recule non pas la mort, mais la momification. La fatigue qui s’enferme, la mauvaise humeur qui boude, l’irritation qui la retire, le dépit qui se refuse, sont des fautes qui précipitent les effets de l’âge, et qui ensablent rapidement l'esprit. — Dans la caravane colossale qui nous emporte et nous entraine tous, celui qui perd pied est coudoyé, piétiné, enterré, oublié en moins de rien, par les foules, qui, nombreuses comme les sauterelles, se renouvellent comme les flots.

Les renommées iront toujours plus en augmentant de surface et en diminuant de durée.

Travailler pour la postérité sera un mobile chimérique. Mais la renommée est un pauvre but.

Il faut être homme par respect pour soi-même et par zèle d'artiste, par pure conscience...

Pour rester vivant il faut se rajeunir sans cesse par la mue intérieure et par l’amour à la façon platonicienne. L'âme doit se créer sans relâche, et s’éprouver dans tous ses modes, et résonner dans toutes ses fibres, et se susciter à elle-même de nouveaux intérêts.

(Onze heures et demie du soir). — Ce que j'ai

lu de Gœthe aujourd’hui (Épitres ; Épigrammes; Les Quatre Saisons) ne le fait pas aimer. Pourquoi? parce qu’il a peu d’âme. Sa manière d’'entendre l’amour, la religion, le devoir, le patriotisme a quelque chose de mesquin et de choquant... La générosité ardente fait défaut. Une secrète sécheresse, un égoïsme mal dissimulé perce à travers le talent si souple et si riche. On salue le poète, mais on estsurla réserve avec l’homme, qui paraît peu capable de dévouement et de sacrifice et qui a peu d’entrailles pour les petits et les déshérités d’ici-bas. Périsse le monde pourvu que le poète puisse chatouiller tranquillement sa lyre et cultiver ses dispositions personnelles. L’indifférence pour la morale se venge. Tous les petits Gœthereaux risquent d’offrir des contrefaçons fâcheuses de cette insouciance et d’être simplement des chenapans bohèmes. — Bonne nuit!

20 Janvier 1871 (dix heures du matin). — Point de lettres. Paix et silence.

Dans cet égoïsme gœthesque il y a du moins ceci d’excellent qu’il respecte la liberté de chacun et se réjouit de toute originalité. Seulement il n’aide personne à ses dépens, il ne se tourmente pour personne, ne se charge du fardeau d’aucun autre; en un mot supprime la charité, la grande

vertu chrétienne. La perfection, pour Gœæthe, est dans la noblesse personnelle, non dans l'amour. Son centre est l'esthétique, non la morale. Il ignore la sainteté et n’a jamais voulu réfléchir sur le terrible problème du mal. Spinoziste jusqu'à la moelle, il croit à la chance individuelle, non à la liberté, ni à la responsabilité. C’est un Grec du bon temps, que la crise intérieure de la conscience religieuse n’a pas effleuré. Il représente donc un état d'âme antérieur ou postérieur au christianisme, ce que les critiques prudents de notre époque appellent l'esprit moderne; et encore l’esprit moderne envisagé dans l’une de ses tendances seulement, savoir le culte de la Nature, car Gœthe est étranger aux aspirations sociales et politiques des foules, il ne s'intéresse nullement aux déshérités, aux faibles, aux opprimés, pas plus que la Nature elle-même, mère insouciante et féroce, sourde envers tous les infortunés.

Notre époque est vraiment curieuse : elle réprouve la loi de Malthus et applaudit à la loi de Darwin, sans voir que c’est la même chose. Vogt!, par exemple, est matérialiste et libéral, sans voir que le matérialisme ou la déification de

1. Carl Vogt (1817-1895), l’un des principaux champions du matérialisme darwinien, alors professeur de zoologie à PUniversité de Genève.

la force est la proclamation du droit du plus fort, ce qui justifie toute tyrannie. — L’abolition de toute superstition et de toute religion laissera pourtant debout les deux conceptions du monde, la conception morale, la conception fataliste. On ne mettra jamais dans un même sac ceux qui croient au devoir et ceux quine croient qu'à l'intérêt. Supposons le Christianisme éliminé, il reste l’antinomie : Epicuréisme et Stoicisme, qui ne peut être résolue. La question métaphysique et religieuse revient toujours quoi qu'on en ait. L'univers a-t-il un but, va-t-il àune fin, oui ou non? L'homme a-t-il un devoir, oui ou non? — La science naturelle dit non, la conscience dit oui; que décider?

Il n’y a pas de malaise pour Gœæthe et pour son école. Cela s’explique : il n’y a pas de dissonnances pour les sourds. Celui qui n'entend pas la voix de la conscience, la voix du regret et du remords, ne devine pas même l'anxiété de ceux qui ont deux maîtres, deux lois, et appartiennent à deux mondes, celui de la Nature et celui de la Liberté. Pour eux, leur choix est fait. Mais l’humanité ne sait pas exclure. Tous les besoins crient à la fois dans sa souffrance. Eile entend les naturalistes, mais elle écoute les religieux; elle voudrait le bonheur facile mais elle ne voudrait pas renoncer au bonheur élevé. La jouis-

sance l’attire, mais le dévouement l’émeut. Elle ne sait plus si elle haït ou si elle adore le crucifix. Ce qui lui plaît encore le mieux c’est une cote mal taillée qui réunit tout : jouir soi-même et se laisser racheter par le sacrifice d’un autre; c’est-à-dire épicuréisme et orthodoxie. Ces deux Églises sont les plus populeuses, et peut-être finiront-elles par se confondre. Le pur christianisme, avec son austère simplicité, la régénération et la mort à soi-même, converties en ardente charité, ne sera jamais la pratique des âmes vulgaires, mais il en sera d’autant mieux la théorie. De beaux principes sont le meilleur oreiller de l'hypocrisie; le pavillon couvre la marchandise; et quand on ne peut payer de fait, c'est le cas de payer en sonnantes paroles.

Au fond qu'est-ce que les Chrétiens, pris dans leur universalité, ont de plus que les Païens? Une angoisse. Ils ne sont guère meilleurs, mais ils se font plus de reproches. Ils font presque autant de mal, mais ils le font avec mauvaise conscience. Ce qu'il y a donc de gagné, c’est un peu plus de délicatesse et de scrupule. L'idéal est devenu plus haut. Il y avait jadis des justes et des sages. Maintenant l'humanité dit : Il n'y a qu'un Juste, qu'un Bon et qu'un Sage, c'est Dieu; nous sommes tous pécheurs, mais nous devons devenir parfaits comme le Père céleste

est parfait. La grandeur de l'aspiration, voilà notre seule grandeur. Le monde antique arrivait à l'équilibre, à l'unité, à la beauté. Tout cela est perdu, mais il y a compensation.

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.

Cela aussi est antique, car la poésie chrétienne a pillé Platon. Mais le monde chrétien a platonisé plus que Platon lui-même, et la nostalgie divine est devenue sa marque et son sceau.

La religion de l'avenir se passera-t-elle d’espérance et d'immortalité? pourra-t-elle se passer de foi? Oui, si elle réussit à mettre le ciel sur la terre et à réaliser pour tous la justice ici-bas. Ou bien si elle persuade à l'humanité le suicide universel. L’Optimisme ou le Pessimisme ont-ils des chances de remplacer le Christianisme? Celuici étant une combinaison des deux, car il veut extraire le mal du bien, sauver ce qui était perdu, et former des âmes bienheureuses par l'épreuve cruelle de la vie terrestre, le Christianisme a plus de chances de vaincre que d’être vaincu dans cette lutte des idées morales. La religion du salut seprésentera, ens’épurant par elle-même, comme la religion de la délivrance. Sa partie mythologique, anthropomorphique pourra tomber : elle restera la victoire sur le Péché, sur la Douleur

dont pin Lt

et sur la Mort, l’hymen du Ciel et de la Terre, de Dieu et de l'Humanité par l’amour, et la glorification de l’amour par la sainteté. Soyez parfaits et vous serez heureux; soyez un par le vouloir avec la volonté divine et vous serez parfaits; aimez Dieu et vous voudrez avec lui. C’est l'alpha et l’oméga de la théologie.

(Neuf heures du soir). — Tu es arrivé à un carrefour de ta vie. Diverses routes s'ouvrent à toi, mais tu ne sais laquelle prendre, tu voudrais même n’en point prendre et rester coi. Or, c’est la seule alternative qui soit prohibée. Est-ce toi qui es un excentrique ou la vie qui est bizarre? Tu as horreur de la loterie, et il te faut jouer. D'où vient cet arrangement biscornu et cette loi cocasse? Tu as en antipathie l’action qui fait presque toujours le contraire de ce qu’elle veut; et la nécessité te force d'agir. Quelle pantalonnade !

Ceux, par exemple, qui croient qu'on est ici pour s'amuser, devraient bien expliquer cette passion taquine et contrariante de la destinée, s’ingéniant à placer les poissons dans une guitare et les poètes dans un guêpier.

Je sais bien que les délicats de ta façon ont surtout peur de ce qui leur serait bon et inclinent vers ce qui leur nuit; en sorte que la

contrainte leur est plutôt bonne, comme pour les jeunes mariées. Mais il n’en est pas moins dur d’être ainsi dépourvu de clartés pour la conduite de ses efforts et d’impulsion secrète vers sa fin sociale.

(Minuit). — Lecture de quinze sonnets et de neuf poésies mêlées de Gœthe. L’impression que laisse cette partie des Gedichte est bien plus favorable que celle que donnent les Élégies et les Épigrammes; ainsi les Esprits des eaux, Ma Déesse, le Voyage du Harz, le Divin ont une grande noblesse de sentiment. Il ne faut Jamais se hâter de juger ces natures multiples. Sans arriver au sentiment de l'obligation et du péché, Gœthe arrive au grand sérieux par la route de la dignité. C’est la statuaire grecque qui a été son catéchisme de vertu.

4 février 1871.— L’'éternel effort est le caractère de la moralité moderne, et même de la plupart des chrétiens. Ce devenir douloureux a remplacé l'harmonie, l'équilibre, la joie, c’està-dire l'être. Nous sommes tous des faunes, des satyres, des silènes qui aspirons à devenir des anges, des laideurs quitravaillons à notre embellissement, de grossières chrysalides qui enfantons laborieusement notre propre papillon.

cuis ÉTÉ

L'idéal n’est plus la beauté sereine de l’âme, c’est l'angoisse de Laocoon se débattant contre l’hydre du mal. Le sort en est jeté. IT n’y a plus que des candidats du ciel, galériens sur la terre.

Nous ramons notre vie en attendant le port; Nous souffrons dans tout le passage,

Et ce n’est qu’au jour de la mort Que la sérénité brille en notre visage.

Molière a dit que le raisonnement bannissait la raison. Il est possible aussi que le perfectionnement dont nous sommes si fiers ne soit qu'une imperfection prétentieuse. Le devenir semble encore plus négatif que positif; il est le mal s’amoindrissant, mais il n’est pas le bien; il est le mécontentement généreux, mais non le bonheur; il est la poursuite incessante d’un but inaccessible, c’est-à-dire une noble folie, mais non pas la raison; il est la nostalgie de l’irréalisable, maladie touchante qui n’est pourtant pas la sagesse.

Cette tendance rabaisse la vie individuelle, qui n’est plus qu'un moyen pour un résultat extérieur auquel elle doit être sacrifiée. La génération actuelle se fait fumier pour la suivante, qui en fera autant pour la troisième, et ainsi de suite. Et de cette longue série de tourments, résultera-t-il une génération du moins plus satis-

faite et plus harmonique? Nullement, car le mécontentement est proportionnel à l’accroissement des ressources, et c’est chez les fortunés de ce monde quese rencontrent le plus de démences et de suicides. La perfectibilité indéfinie est donc une doctrine qui se contredit elle-même. Le progrès, entendu de la façon vulgaire, est un radotage creux. Il croit faire le bonheur des hommes, et il ne le prouve ni dans le présent, ni dans l’avenir.

Chaque être peut arriver à l'harmonie : quand il yest, il est dans l’ordre, et il représente la pensée divine aussi clairement pour le moins qu’une fleur ou qu’un système solaire. — Le système vulgaire du progrès fait rougir de l'heure où l’on estet mépriser le passé, il fait croire indûment que c'est seulement à la fin des âges qu’il vaudra la peine de vivre. Dangereuse et absurde hérésie ! Le perfectionnement ne remplace pas la perfecton. La perfection ne devient pas, elle est. La perfection, c’est l'harmonie intérieure. L’harmonie ne cherche rien, en dehors d’elle-même. Elle est ce qu’elle doit être ; elle ‘exprime le bien, l’ordre, la loi, et cela aussi bien à cette heure que dans deux mille ans. L’harmonie exprime une vérité, elle est supérieure au temps et représente l'éternel.

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8 février 1871. — Gœthe et Schleiermacher, l'harmonie présente et la poursuite de l'idéal : ce sont les deux pôles entre lesquels j'oscille. Que devenez-vous? demandais-je une fois à Victor Cherbuliez. Moi? je ne deviens pas, je me contente d’être, me fut-il répondu. Ma conscience et mon goût se combattent encore. Y a-t-il moyen de les concilier ? Peut-être. En communiquant aux autres l'harmonie, il semble qu’on réunit le devoir et le bonheur, le bien et le beau, le xxhoxtyaboy de Socrate. Humaniser les hommes, les électriser par induction, les aider à vivre de la vie supérieure, et allumer leur lampe sans éteindre ni surexciter la flamme de la science, ce serait peut-être la solution. J'irais donc un peu plus loin que Rückert et que Gæthe, qui demandent seulement à la rose d’être rose. Je demanderais à la lampe de communiquer sa flamme, de prêter sa lumière et même de circuler volontairement dans les endroits ténébreux, mais qu'elle s’entretienne d’abord elle-même et vive de sa vie propre. Nul n'existe seulement pour luimême, mais nul n'existe seulement pour les autres. Pour donner du bonheur, il faut en avoir. Pour prècher l'harmonie, il faut d’abord être harmonieux.

9 février 1871. — Je relis les Chansons du

soir de Juste Olivier!, avec le cœur gros. Toute la mélancolie du poète passe dans mes veines. Mais j'ai souffert littérairement, sympathiquement, non par retour sur moi, sur ma destinée. C'est toute une existence qui s’est levée devant moi, tout un monde de rêverie triste.

Que Muselle, la Chanson de l’alouette, le Chant du retour, la Gaîté sont caractéristiques ! Que Lina, À ma fille sont fraîches! Mais les pièces supérieures sont Au delà, Homunculus, la Trompeuse et surtout frère Jacques, le chefd'œuvre de l’auteur, avec les Marionnettes et le chant : Helvétie?. — Le plus sérieux symbolisme sous l’enjouement d’un badinage enfantin, ‘ la larme furtive dans le sourire malin, la sagesse résignée et pensive dans quelque ronde populaire, le sublime incognito, le tout dans le rien, voilà où triomphe le poète vaudois. Il y a pour le lecteur surprise et attendrissement. Et chez l’auteur, il y a une sorte de matoiserie paysanesque qui s'amuse à glisser, en apparence, des

1. Juste Olivier (1801-1876) poète de race, naïf et penseur, dont le nom est cher à la Suisse romande, et dont Sainte-Beuve aimait la personne et goûtait le génie. C’est à lui que s’adresse l’auteur des Pensées d’Août, dans le sonnet :

Pardon, cher Olivier, si votre alpestre audace Jusqu’aux hardis sommets ne me décide pas,

?. Ces deux dernières pièces sont dans les Chansons lointaines.

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noisettes à ses favoris tandis que ces noisettes contiennent des diamants. Juste Olivier, comme les fées, adore ces délicates mystifications. Il dissimule ses présents. Telle est sa bonhomie. Il ne promet rien et donne beaucoup. C’est un prodigue bourru, dont la rondeur est toute subtile et la malice pure tendresse, la fine fleur de la vaudoiserie dans ce qu’elle a de plus rêveur et de plus aimant.

10 février 1871. — Lecture : quelques chapitres vigoureux et croassants de Taine (Histoire de la littérature anglaise). J'éprouve une sensation pénible avec cet écrivain, comme une odeur de laboratoire, un grincement de poulies, un cliquettement de mécanique. Ce style tient de la chimie et de la technologie. La science y devient inexorable. D'ailleurs on n’y sent que de la clairvoyance, nulle délicatesse, nulle sympathie. C'est rigoureux et sec, c'est pénétrant et dur, c’est fort et âpre; mais cela manque tout à fait de charme, d'humanité, de noblesse, de grâce. Cette sensation verdegrisée, pénible à la it à l'oreille, à l’œil et au cœur, c’est-à-dire blessant le goût de toutes les manières, tient à deux choses probablement : à la philosophie morale de l’auteur et à son principe littéraire. Le profond mépris de l'humanité qui caractérise

l’école physiologique, et l’intrusion de la technologie dans la littérature, entreprise par Balzac et Stendhal, expliquent cette aridité secrète que l'on sent dans ces pages et qui vous happe à la gorge comme les vapeurs malsaines d’une fabrique de produits minéraux. Cette lecture est instructive à un très haut degré, mais elle est antivivifiante; elle dessèche, corrode, attriste. Elle n’inspire rien, pas plus que la vue d’une pharmacie, d’un musée ostéologique ou d’un herbier; elle fait seulement connaître. Je m’imagine que ce sera la littérature de l’avenir, à l’américaine, contraste profond avec l’art grec : l’algèbre au lieu de la vie, la formule au lieu de l'image, les exhalaisons de l’alambic au lieu de l'ivresse d’Apollon, la vue froide au lieu des joies de la pensée, bref la mort de la poésie, écorchée et anatomisée par la science.

Cette critique sent l’écorché, le chlore et les réactifs, et on ne lui est presque pas reconnaissant des aperçus qu’elle ouvre, parce qu’elle tarit en même temps la source des illusions et des créations. Elle stupéfie comme un anesthésique, elle égaie comme la morgue. Ce qu'il y manque, ce n'est pas la profondeur, la perspicacité, l’information, c’est d'aimer et de faire aimer.

15 février 1871. — Les nations font sans le

vouloir leur éducation mutuelle, tout en ne poursuivant que leur intérêt égoïste. C'est la France qui a fait l'Allemagne présente en s’attachant au but contraire depuis dix générations; c'est l'Allemagne qui régénérera la France contemporaine en ne cherchant qu’à la mater. La France révolutionnaire aura enseigné l'égalité aux Allemands qui par nature sont hiérarchiques; l’Allemagne sérieuse enseignera aux Français que la rhétorique ne vaut pas la science, et que l’apparence ne vaut pas la réalité. Le culte du prestige, c’est-à-dire du mensonge, la passion de la vaine gloire, c’est-à-dire de la fumée et du bruit, voilà ce qui doit mourir à l'avantage de tout le monde. C’est une fausse religion qui est détruite. Que ses adorateurs se désabusent et qu'ils vivent. L'histoire ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion... J'espère sincèrement que de cette guerre sortira un nouvel équilibre, meilleur que le précédent, une nouvelle Europe où ‘élément germanique aura la suprématie, c'està-dire où le gouvernement de l'individu par luimême sera le principe cardinal de la société, tandis que le principe latin est de faire de l'individu le moyen, la chose, l'instrument de l’Église ou de l'Etat.

L'ordre et l'harmonie résultant de la libre adhésion et de la soumission volontaire à un

même idéal, c'est un autre monde moral; c’est l'équivalent en style laïque du sacerdoce universel. Le symbole de la société modèle est une grande société libre de musique, où tout s’organise, se subordonne, se discipline par amour de l'art et pour exécuter un chef-d'œuvre. Personne n'estcontraint, personne n’est exploité, personne ne Joue hypocritement un rôle intéressé. Tous apportent leur talent, ou leur pite, et contribuent sciemment et joyeusemeni à l’œuvre commune, au but supérieur qui luit devant les yeux. Les amours-propres eux-mêmes sont obligés de concourir à l’action collective, sous peine de se faire tort en se faisant remarquer.

16 février 1871 (minuit). — On comprend les femmes comme la langue des oiseaux, d’intuition ou pas du tout. La peine, l'étude, l'effort ne servent de rien ici : c'est un don et une grâce. Pour comprendre ces énigmes vivantes, il faut les aimer, mais cela ne suffit pas, car on peut les adorer sans y voir plus clair. Il faut avoir eu la bonne fée à son berceau. Deux gouttes de poésie dans notre premier breuvage et le brin de marjolaine sous notre premier oreiller nous douent de cette clairvoyance magique. Ceux qui la possèdent exercent en même temps une attraction indéfinissable sur les femmes, qui devinent

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cette puissance et en ressentent le charme, comme la sève entend l’appel du printemps, comme la phalène vole à travers la nuit vers le rideau lointain qui tamise la vague lueur d’une lampe. L'individu doué de lucidité sympathique paraît un sorcier. Mais c’est un libérateur, et les femmes le savent bien. A lui les confidences, parce qu’il sait comprendre et consoler. A lui la gratitude passionnée, parce qu’il a la clef des cœurs et qu'il garde fidèlement les secrets. Heureux les filleuls de la fée, parce qu'ils donnent du bonheur. Qui connaît la langue des oiseaux est initié à bien d’autres mystères. Il est rosecroix de naissance et grand-maître dans la francmaconnerie de l’amour.

18 février 1871. — C’est dans le roman que la vulgarité moyenne de la société allemande et son infériorité à celles de France et d'Angleterre s’aperçoivent distinctement. La notion du « choquant » manque à l'esthétique des Allemands.

Leur laisser-aller est de mauvaise compagnie ; leur élégance ne connaît pas la grâce; ils ne devinent pas l’énorme distance entre la distinction ladylike et la Vornehmlichkeil gourmée.

Leur imagination manque de style, d'usage, d'éducation et de monde; elle a son certificat de roture même dans ses habits du dimanche. La

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