‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal IntimeChapitre 3 sur 29 · Fatigué du monde · texte numérisé non relu

Fatigué du monde

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fait seulement bonne figure devant le monde, et qui se distrait comme il peut de sa pensée secrète, pensée triste jusqu'à la mort, la pensée de l’irréparable. Sa paix n’est qu’une désolation bien portée; sa gaieté n’est que l’insouciance d’un cœur désabusé et que l’ajournement indéfini et désillusionné du bonheur. Sa sagesse est l’acclimatation dans le renoncement; sa douceur n’est que la privation patiente plutôt que résignée. En un mot, il subit son existence sans joie, et ne peut se dissimuler que tous les avantages dont elle est semée ne remplissent pas son âme jusqu’au fond. La soif d’infini n’est pas étanchée. Dieu est absent. Le vide est au-dessous de mes richesses de surface.

Pour éprouver la vraie paix, il faut se sentir dirigé, pardonné, soutenu par la puissance suprême, il faut se sentir dans sa voie, au point où Dieu nous veut, dans l’ordre. Cette foi donne de la force et du calme. Tu ne l'as pas. Ce qui est te paraît arbitraire, fortuit, pouvant être ou ne pas être. Rien, dans tes circonstances, ne te paraît providentiel, tout te semble laissé à ta responsabilité, et c’est cette idée même qui te dégoûte du gouvernement de ta vie. Tu avais besoin de te donner à quelque grand amour, à quelque noble but; tu aurais voulu vivre el mourir pour l'idéal, c’est-à-dire pour une sainte cause

digne de ton dévouement; et cet emploi de toimême t’a manqué. Une fois cette impossibilité démontrée, tu n'as repris cœur sérieusement à rien et tu n'as plus fait que badiner avec une destinée dont tu n'étais plus dupe, nada!! Dès qu'on l’a déchiffrée, l'énigme du sphinx nous ôte le courage.

Le long effeuillement de nos illusions.

Quelle ironie!

Sybarite, rêveur, paresseux, iras-tu donc ainsi jusqu’à la fin, ballotté entre le devoir et le bonheur, sans prendre résolument parti? La vie n'est-elle pas une épreuve de notre force morale, et toutes ces vacillations intérieures ne sontelles pas les tentations de l’âme? On peut avoir manqué le coche : mais à quoi bon les regrets etles gémissements? II faut jouer avec les cartes de son jeu. Est providentiel tout ce qui est donné, tout ce qui est irréparable, imposé, fatal, par exemple ton âge, ton sexe, ton nom, tes antécédents, ta situation actuelle, tes obligations présentes. La question est simplement celle-ci : dans tes circonstances qu’as-tu de mieux à faire? — 11 est interdit de jeter le manche après la cognée, de déserter et d’abdiquer. Donc, il faut

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