‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal IntimeChapitre 21 sur 29 · IL · texte numérisé non relu

IL

race est poétique, et intelligente, mais elle est commune et de mauvais ton. La souplesse, la gentillesse, les manières, l’esprit, le brio, le goût, la dignité, le charme sont pour d’autres.

Est-ce que la liberté intérieure de l’âme, l’harmonie profonde des facultés que j'ai si souvent observées dans les individualités supérieures de ce peuple n’arriveront pas à la surface? Les vainqueurs d'aujourd'hui ne civiliseront-ils pas leurs formes? C’est au roman futur que nous en jugerons. Quand ils auront des romans de tout à fait bonne compagnie, ils seront hors de page. Jusque-là il leur manque le fini, le poli, la maturité de la culture sociale; ils ont l'humanité des sentiments, mais ils n’ont pas encore le comme il faut ni le je ne sais quoi. Ils possèdent l’honnêteté; ils sont dépourvus de savoir-vivre.

Les répugnances de plusieurs de mes amis pour les Allemands ne sont donc pas des préventions absurdes; mais elles sont inéquitables parcequ'elles accentuent les défauts de ce peuple au point de faire oublier ses qualités. Parler de la raideur anglaise, de la frivolité française, de la pesanteur allemande, ce n’est pas être dans le faux, mais c’est prendre la verrue pour le visage. Pour moi, je ne me sens aucune antipathie ethnographique, et je déteste les défauts, non les races, le péché et non le pécheur.

ET AT Li hi

22 février 1871. — Soirée chez M**. Solide élégance. Une trentaine de personnes du meilleur monde; heureux partage de sexes et d'âges.

Têtes blanches, jeunes personnes, belles épaules, figures spirituelles. Le tout encadré dans des tapisseries d'Aubusson qui font un lointain doux et un fond charmant aux groupes en toilette...

Dans le monde, il faut avoir l’air de vivre d’ambroisie et de ne connaître que les préoccupations nobles. Le souci, le besoin, la passion n'existent pas. Tout réalisme étant brutal est supprimé. Ces déesses sont censées descendre de l’Olympe et n'être assujetties à aucune des infirmités terrestres. Elles n’ont plus de viscères ni de pesanteur, elles ne retiennent de la nature humaine que ce qu’il en faut pour la grâce et la volupté. En un mot, ce qu’on appelle le grand monde se paie momentanément une illusion flatteuse, celle d’être dans l’état éthéré et de respirer la vie mythologique. C’est pourquoi toute véhémence, tout cri de la nature, toute souffrance vraie, toute familiarité irréfléchie, toute marque franche de passion choquent et détonnent dans ce milieu délicat; toutes les crudités détruisent à l'instant l’œuvre collective, le palais de nuages, l'architecture prestigieuse élevée du consentement de tous. C’est à peu près comme l’aigre chant du coq qui fait évanouir tous les enchan-

tements et met en fuite les féeries. Les réunions choisies travaillent sans le savoir à une sorte de concert des yeux et des oreilles, à une œuvre d’art improvisée. Cette collaboration instinctive a un vrai charme car elle est une fête de l’esprit et du goûtet transporte les acteurs dans la sphère de l'imagination ; elle est une forme de la poésie et c'est ainsi que la société cultivée recompose avec réflexion l’idylle disparue et le monde d’Astrée englouti. Paradoxe ou non, je crois que ces essais fugitifs de reconstruction d’un rêve qui ne poursuit que la seule beauté, sont de confus ressouvenirs de l’âge d’or qui hantent l’âme humaine, ou plutôt des aspirations à l'harmonie des choses que la réalité quotidienne nous refus

et que l’art seul nous fait entrevoir.

28 avril 1871 (dix heures du matin). — Éprouvé hier au soir une vague impression cérébrale, comme d’une congestion future : ces anticipations d’orages sanguins sont les pressentiments de la chair. Elles vous disent très nettement : voilà ta borne; tu n’iras pas plus loin, ne te fais pas d’illusion. Ce petit avertissement sec fait presque autant d’effet que le petit souffle dans la vision de Job; on sent l’abime et le poil se hérisse. Ainsi, dans toutes les directions je touche à mes limites : le cœur, les bronches, les

reins, la vue, l’ouïe, les os, l’estomac, le cerveau m'ont successivement menacé de cesser leurs services, et laissé entrevoir le terme de leurs complaisances. Je suis un peu comme un général dont l’armée ergote, discute et se rebiffe avant de se mutiner, ou comme un gouvernement qui voit se relâcher tous les liens du respect et de l’obéissance avant le refus de l'impôt ou l'érection des barricades. J’en suis aux avant-coureurs de la démolition. Pour un psychologue il est même fort intéressant d’avoir la conscience immédiate de la complication de son organisme et du jeu de ses rouages. Il me semble que mes sutures se dénouent et se détachent juste assez pour que j'aie la perception de mon assemblage et le sentiment distinct de ma fragilité. Cela fait de l’existence personnelle un étonnement et une curiosité. Au lieu de ne voir que le monde environnant, on s’analyse soi-même. Au lieu de n'être qu’un bloc, on devient légion, multitude, tourbillon, on est un cosmos. Au lieu de vivre par la surface, on prend possession de son intimité. On s'aperçoit, sinon dans ses cellules et ses atomes, au moins dans ses systèmes organiques et presque dans ses tissus. En d’autres termes, la monade centrale s’isole de toutes les monades subordonnées pour les contempler, et reprend en soi son harmonie, quand elle voit se troubler

l'harmonie plurielle et intermonadique. Ainsi un roi, après son abdication, rentre dans la vie privée.

La santé est donc un équilibre de notre organisme avec ses parties composantes et avec le monde extérieur; elle nous sert surtout à connaître le monde. Le trouble organique nous oblige à reconstituer un équilibre plus intérieur, à nous retirer dans notre âme; et dès lors c’est, notre corps lui-même qui devient notre objet, il n’est plus nous, quoiqu'il soit encore à nous: il n'est plus que le vaisseau où nous faisons la traversée de la vie, vaisseau dont nous étudions les avaries et la structure sans l'identifier avec notre individu.

Où réside en définitive notre Moi? Dans la pensée ou plutôt dans la conscience. Mais audessous de la conscience, il y a son germe, le Punctum saliens de la spontanéité, car la conscience n’est pas primitive, elle devient. La question est de savoir si la monade pensante peut retomber dans l’enveloppement, c’est-à-dire dans la pure spontanéité ou même dans le gouffre ténébreux de la virtualité. J'espère que non. Le royaume s’en va, le roi subsiste. Ou bien seraitce la royauté qui seule subsisterait, c’est-à-dire l’idée, la personne n’étant à son tour que le vêtement passager de l’idée durable. Est-ce Leibnitz

ou Hegel qui a raison? L’'individu est-il immortel sous la forme de corps spirituel? Est-il éternel sous la forme d'idée individuelle? Qui a vu le plus juste, de saint Paul ou de Platon? C'est la théorie de Leibnitz qui me sourit le plus, parce qu’elle ouvre l'infini en durée, en multitude et en évolution. Une monade, étant l'univers virtuel, n’a pas trop de l'infini du temps pour développer l'infini qui est en elle-même. Seulement, il faudrait admettre des actions et des influences extérieures faisant osciller l’évolution de la monade; il faudrait que son indépendance fût une quantité mobile et croissante entre zéro et l'infini, sans être jamais complète et jamais nulle, la monade ne pouvant être absolument passive ni entièrement libre.

12 juin 1871. — ..…..Ma pensée se retourne sur le souci du jour, sur les affaires de France. Thiers, le pouce sur la soupape, ajourne l’explosion de la chaudière, mais c’est tout. La guerre civile est en perspective. D'ailleurs, l’'universel croquemitaine, le socialisme international des ouvriers, à peine écrasé à Paris, célèbre sa prochaine victoire. Pour lui, il n’y a ni patrie, ni souvenirs, ni propriété, ni religion; il n’y a rien ni personne que lui. Son dogme est l’égalitarisme, son prophète est Mably, et Babeuf est son

dieu. « La jouissance est tout, la richesse en est le moyen, le travail est la source de la richesse;

nous sommes le travail et nous sommes égaux.

Donc périsse le monde, s’il ne veut pas s’organiser d’après notre idée, le nivellement absolu des biens et des jouissances. Toute la société actuelle, avec sa religion, ses mœurs, ses capitaux, ses capitales, ses fonctions et sa hiérarchie, nous est en détestation; elle est injuste, puisque nous ne sommes pas les maîtres. Et nous la détruirons. Votre civilisation nous est un vomissement, tant qu'elle n’est pas notre proie. Les barbares subissaient le prestige de Rome; nous ne sommes pas si niais. Nous haïssons ce que vous aimez, et nous sommes irréconciliables. »

Que répondre à cela? que l’Internationale est bien dans la logique de l'esprit révolutionnaire et représente l’annihilation de tout droit acquis, le mépris absolu du droit d'autrui; qu'elle est le catholicisme de la vengeance: que c’est le spectacle même du luxe effréné des grandes capitales qui enseigne le mépris de la richesse, laquelle paraît non le résultat du travail mais son chancre rongeur; — que la société française ne pouvant combattre cette barbarie nouvelle que par la compression, par le cléricalisme ou par l'indignation hypocrite des classes mieux

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