‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal IntimeChapitre 22 sur 29 · NT · texte numérisé non relu

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partagées, ne peut s'attendre à guérir le mal. Peut-être même ce mal, qui couve partout et qui n’est pas autre chose que la terrible guerre des pauvres contre les riches, finira-t-il par incendier l'Europe.

Comment résoudre le conflit, puisqu'il n'y a plus un seul principe commun entre les partisans et les adversaires de la société actuelle, entre le libéralisme et l’égalitarisme? Leurnotion de l’homme, du devoir, du bonheur, c’est-à-dire de la vie et de son but est tout autre. Je soupçonne même que le communalisme international n’est que le maréchal-des-logis du nihilisme russe, qui sera le tombeau commun des vieilles races et des races serviles, des Latins et des Slaves; c’est dans ce cas le brutal individualisme à l'américaine qui sera le salut de l'humanité. Mais je crois que les peuples vont plutôt à leur châtiment qu’à la sagesse. La sagesse, étant un équilibre, ne se rencontre que dans les individus. La démocratie, faisant dominerles masses, donne la prépondérance à l'instinct, à la nature, aux passions, c’est-à-dire à l’impulsion aveugle, à la gravitation élémentaire, à la fatalité générique. La bascule perpétuelle entre les contraires devient son mode unique de progression, parce que c’est la forme enfantine, bête et simple, de l'esprit borné, qui s’engoue et se déprend, adore

et maudit, toujours avec la même précipitation. La succession des sottises opposées lui donne l'impression du changement qu’elle identifie avec l'amélioration, comme si Encelade était moins mal sur le flanc gauche que sur le flanc droit, tant que le volcan pèse de même. — La stupidité de Dêmos n’a d’égal que sa présomption.

C’est un adolescent qui a la puissance et ne peut arriver à la raison.

Que Luther avait raison de comparer l’humanité à un paysan ivre, qui tombe toujours d’un des côtés de son cheval!

Ce n’est pas que je nie le droit de la démocratie; mais je n’ai pas d’illusion sur l'emploi qu’elle fera de son droit tant que la sagesse sera rare et l’orgueil abondant. Le nombre fait la loi, mais le bien n’a rien à faire avec le chiffre. Toute fiction s’expie, et la démocratie repose sur celte fiction légale, c’est que la majorité a non seulement la force mais la raison, qu’elle possède la sagesse en même temps que le droit. Fiction dangereuse parce qu’elle est flatteuse. Les démagogues ont toujours caressé le sens intime des masses, comme on chatouille un chat qu'on veut amadouer. Les masses seront tou- Jours au-dessous de la moyenne. D'ailleurs l’âge de majorité baissera, la barrière du sexe tombera, et la démocratie arrivera à l’absurde en

remettant la décision des plus grandes choses aux plus incapables. Ce sera la punition de son principe abstrait de l'égalité, qui dispense l’ignorant de s’instruire, l’imbécile de se juger, l’enfant d’être un homme et le mauvais sujet de s'amender. — Le droit public fondé sur l'égalité virtuelle se brisera par ses conséquences. Ii méconnaît l'inégalité de valeur, de mérite, d'expérience, c’est-à-dire le travail individuel; il aboutira au triomphe de la lie et de la platitude. L’adoration des apparences se paie. Le régime de la Commune parisienne a été un échantillon de ce qui arrive au pouvoir par ce temps de boursouflure furibondeet desoupçonuniversel. Unenragé dure trois jours et trouve immédiatement un plus enragé que lui pour le déclarer traître. Le steeple chase de la frénésie est confondu avec le service de l’idée révolutionnaire. Il ne s’agit que d’être forcené et de pouvoir soutenir un crescendo. Le délire est pris pour l'inspiration delphique.

Voilà donc quels vengeurs s’arment pour ta querelle!

De quels impurs bourreaux tu te fais maquerelle

O Révolution!

Va, fais du monde entier sauter la Sainte-Barbe,

Stupide et folle, vois Satan rire en sa barbe De ton illusion.

Du reste, l'humanité a la vie dure et survit à toutes les catastrophes. Seulement il est impa-

tientant qu'elle prenne toujours par le plus long, el doive épuiser toutes les fautes possibles avant d'accomplir un pas définitif vers le mieux. Ces innombrables sottises facultatives sont la cause de ma mauvaise humeur. A celui qui s’en étonne, je demanderai s’il resterait impassible devant un interlocuteur qui essaierait tous les mots avant de trouver le mot propre et bégaierait toutes les lettres de l'alphabet avant de prononcer juste ce malheureux mot? Autant l’histoire de la science est majestueuse, autant l’histoire de la politique et de la religion est insupportable; la marche du monde moral semble un abus de la patience de Dieu.

Halte! la misanthropie et le pessimisme n’ont rien de rafraîchissant. Si notre espèce est ennuyeuse, ayons la pudeur de ses maux. Nous sommes emprisonnés sur le même navire et nous devons sombrer avec elle. Payons notre dette et laissons à Dieu le reste. Solidaires des souffrances de notre race, donnons un bon exemple : c’est tout ce qui nous est demandé. Faisons le bien que nous pouvons, disons le vrai que nous Savons ou croyons, et pour le surplus Soyons soumis, patients et résignés. Dieu fait son affaire, faisons la nôtre.

15 août 1871. — Relu une deuxième fois la

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Vie de Jésus, de Renan, seizième édition populaire. Ce qui est caractéristique dans cette analyse du christianisme, c’est que le péché n’y joue pas de rôle. Or si quelque chose explique le succès de la Bonne Nouvelle parmi les hommes, c’est qu’elle apportait la délivrance du péché et en un seul mot le salut. Il conviendrait pourtant d'expliquer religieusement une religion, et de ne pas esquiver le centre de son sujet. Ce « Christ en marbre blanc » n’est pas celui qui à fait la force des martyrs et qui a essuyé tant de larmes. Le vainqueur du Péché et de la Mort est un peu mieux qu’un délicieux moraliste et qu'un initiateur à la religion sans prêtre. L'auteur n’a pas fait broche et s’il détruit une foule depréjugés nuisibles, il manque de sérieux moral, et confond la noblesse avec la sainteté. Il parle en artiste sensible d’un sujet touchant, mais sa conscience paraît désintéressée dans la question. Le dilettantisme religieux est une variante de l'indifférence; la piété réelle et sincère ne Sy trompe pas. Comment confondre l’épicuréisme de l'imagination s’accordant les douceurs d'un spectacle esthétique avec les angoisses d’une âme cherchant passionnément la vérité? Nos amateurs d’études religieuses s'amusent des crédulités naïves du passé, ets’en redonnent la sensation comme on se refait Grec avec Homère,

sans conséquence. Cette ironie pateline d’une dévotion tout artistique impatiente les natures positives, qui subodorent une mystification.

Mieux vaudrait, pensent-elles, un franc ennemi qu'un entortilleur en gants blancs, qui fait d’une religion une momie tout en la couvrant de bandelettes. Il ÿ a dans Renan un reste de ruse séminariste; il étrangle avec des cordons sacrés et égorgille avec des airs confits. Passe encore ces douceurs méprisantes avec les clergés plus ou moins captieux, mais aux âmes sincères on devrait une sincérité plus respectueuse. L'éternelle bouche en cœur du critique qui se moque sous cape de son auditoire, a quelque chose d’inhumain et de glacial. J’admets l'ironie contre la présomption ignare, contre le charlatanisme et la convention, mais je ne l’approuve pas comme méthode universelle, carelle manque de courage, de loyauté et de bonté. Persiflez les pharisaismes, mais parlez droit aux honnêtes gens. Le dédain transcendant est une bonne défensive de l’égoisme, mais il n'est pas une œuvre de charité et de fraternité.

Charnex, 22 septembre 1871 (quatre heures après-midi). — Un trou dans le dôme pluvieux laisse passer un rayon blanc qui éclate dans ma chambre comme un rire sardonique, et s’en va plus vite qu’il n’est venu.

Après dîner, promenade jusqu'à Chaïlly, entre deux ondées... Paysage gris, mais vaste, poignée de rayons tombant sur le lac, percées lointaines, montagnes barbouillées de vapeurs, et, malgré tout, beauté du pays. On ne se lasse pas de cette vue accidentée et caressante. Je trouve du charme aux vues de pluie; les couleurs sourdes en sont plus veloutées, les tons mats en deviennent attendris. Le paysage est alors comme un visage qui a pleuré; il est moins beau sans doute, mais plus expressif.

En arrière de la beauté superficielle, joyeuse, rayonnante, palpable, l'esthétique découvre tout un ordre de beauté cachée, voilée, secrète, mystérieuse, parente de la beauté morale. Cette beauté-ci ne se révèle qu'aux initiés, elle n’en est que plus suave. C’est un peu comme la joie raffinée du sacrifice, comme la folie de la foi, comme la volupté des larmes; elle n’est pas à la portée de tout le monde. Son attrait est singulier, et fait l'impression d’un parfum étrange ou d’une mélodie bizarre. Une fois qu’on y a pris goût, on s’y délecte, on en raffole, car on y trouve

Son bien premièrement, puis le dédain d'autrui,

et il est si agréable de n'être pas du même avis que les sots. Or cela n'est pas possible avec les choses évidentes et les incontestables beautés.

Le charme est le nom de cette beauté macçonnique et paradoxale qui échappe au vulgaire et fait rêver. C’est pourquoi la laideur, lorsqu'elle a du charme, ne charme pas à demi. Un sphinx qui plaît ensorcelle son amoureux, car il a deux philtres pour un.

À côté du charme, la beauté simple paraît fade, pauvre et presque bête. Quelle figure fait une petite pensionnaire aux traits réguliers et au teint rose, mais insignifiante, auprès d’une femme à la physionomie chiffonnée mais pétillante d'esprit et de passion?

Les laideurs transparentes, que l’âme transfigure à l’occasion, sont encore une belle part dans le monde et peuvent enregistrer des succès flatteurs (Pauline Viardot, Jenny Kind, Madame de Staël). Il est gentil d’avoir un masque lorsqu'on peut le poser pour ceux qui en valent la peine. La beauté classique appartient pour ainsi dire à tous les yeux, elle ne s'appartient pas à elle-même ; la beauté maçonnique estune seconde pudeur, qui ne se dévoile que pour les yeux dessillés et ne favorise que l'amour.

C'est pourquoi mon amie S**, qui se met tout d’abord en rapport avec l’âme, ne voit pas la laideur des gens dès qu’elle s'intéresse à eux, pas plus qu’une mère ne voit la laideur de son nouveau-né. Pour elle, elle aime ou n’aime pas, et

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