‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal IntimeChapitre 23 sur 29 · POS · texte numérisé non relu

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ceux qu’elle aime sont beaux, ceux qu’elle n’aime pas sont laids. Ce n’est pas plus compliqué que cela. L’esthétique se dissout pour elle dans la sympathie morale; elle ne regarde qu'avec son cœur; elle tourne le chapitre du beau et passe au chapitre du charme. — Je puis faire de même; seulement, c’est par réflexion et de second mouvement; mon amie le fait involontairement et tout d’abord; elle n’a pas la fibre artistique; la prose, l’utile, le bon lui suffisent. Le besoin de la correspondance parfaite entre le dedans et le dehors des choses, entre le fond et la forme n’est pas dans sa nature. Elle ne souffre pas de la laideur; à peine si elle l’aperçoit. Pour moi, je ne puis qu'’oublier ce qui me choque, je ne puis pas n'être pas choqué. Tous les défauts corporels m'’agacent, et la non-beauté dans le beau sexe ne devant pas être, me choque comme une déchirure, comme un solécisme, comme une dissonance, comme une tache d’encre, en un mot comme un désordre. En revanche, la beauté me délecte, me restaure, me fortifie comme un aliment merveilleux, comme l’ambroisie olympienne.

Que le bon soit toujours camarade du beau, Dès demain je chercherai femme, Mais comme le divorce entre eux n’est pas nouveau, Et que peu de beaux corps, hôtes d’une belle âme, Assemblent l’un et l’autre point...

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je n’achève pas, car il faut se résigner. La belle âme dans un corps qui se porte bien est déjà une bénédiction rare, et si l’on trouve encore du cœur et du sens, de la pensée et de la vaillance, on peut se passer de cette ravissante gourmandise qui s'appelle la beauté, et presque de cet assaisonnement délicieux qui se nomme la grâce. On s’en passe avec un soupir, comme d’un super- Îlu ; heureux déjà de posséder le nécessaire. J'ai vu beaucoup d’hymens, aucuns d'eux ne me tentent: Cependant des humains presque les quatre parts S’exposent hardiment au plus grand des hasards;

Les quatre parts aussi des humains se repentent…

Et ceux qui ne se marient pas, encore plus, — Certes la vie à deux est un problème délicat; mais la vie solitaire est une monstruosité.

L'homme ne va pas sans la femme , selon le Seigneur et selon la nature. Seulement les races latines, avec leur vilaine idée de la femme, ont rendu le mariage une sorte de duel domestique entre deux volontés. — Le vrai mariage est un état normal, salutaire, fortifiant, sanctifiant, mais il faut s'y maintenir au point de vue religieux.

29 décembre 1871. Lu Bahnsen (Critique de l'évolutionnisme de Hegel-Hartmann, au aom des principes de Schopenhauer). Abomi-

nable écrivain ! Comme la sèche dans l’eau, il produit en se démenant un nuage d’encre qui dérobe sa pensée dans les ténèbres; son langage parait imaginé pour cacher ce qu’il veut dire, et plus il s'explique moins on le comprend.— Et quelle doctrine! un pessimisme acharné qui trouve le monde absurde, « absolument idiot, » et reproche à Hartmann d’avoir laissé subsister un peu de logique dans l'évolution de l'univers, tandis que cette évolution est éminemment contradictoire (dialectique) et qu'il n'y a un peu de raison (logique) que dans la pauvre cervelle du raisonneur. — De tous les mondes possibles celui qui existe est le plus mauvais. Sa seule excuse, c’est qu'il tend de lui-même à la destruction, c’est-à-dire au suicide. L’espérance du philosophe, c’est que les êtres raisonnables abrègerontson agonie ethâteront la rentrée de tout dans le néant. — C’est la philosophie du satanisme désespéré, qui n’a pas même à offrir les perspectives résignées du bouddhisme à l’âme désabusée de toute illusion. Dieu n’est que le Welt- Krokodil, qui jouit du supplice de tous les êtres se débattant dans l’impossibilité du bonheur. L'individu ne peut que protester et maudire. — Ce sivaisme frénétique dérive de la conception qui fait sortir le monde de la volonté aveugle, principe de tout. Il professe que le monde est

une monstruosité scélérate, l’œuvre d’une omnipotence en délire.

Nur werth, dass es zu Grunde gehe.

Évolutionnisme, fatalisme, pessimisme, nihilisme : n'est-il pas curieux de voir s'épanouir cette doctrine terrible et désolée, dans le temps même où la nation allemande fête sa grandeur et ses triomphes? Le contraste est si éclatant qu'il fait rêver.

Cette orgie de la pensée philosophique identifiant l'erreur avec l'existence même, et développant l'axiome proudhonien : Dieu c’est le mal, ramènera les foules à la théodicée chrétienne, qui n'est ni optimiste ni pessimiste et qui déclare accessible la félicité qu’elle appelle la vie éternelle.

L’âcreté blasphématoire de la doctrine amène des épithètes de mauvais goût, telles que « le laquais de Jéhovah », «le Dieu-Satan », etc., qui empêchent de croire à une simple gageure d’un théoricien paradoxal. Nous avons bien affaire à un théophobe, que la foi au bien fait écumer de fureur, et que la joie des innocents fait bondir de mépris. Pour hâter la délivrance du monde, il détruit dans l’œuf toutes les consolations et toutes les espérances et toutes les illusions, et met à la place dé l’amour de

l'humanité qui inspirait Sakyamouni, le fiel méphistophélique qui salitet dessèche et corrode toutes choses. Pouah!

21 janvier 1872. — Il y a des âmes qui vivent par amour et par religion, qui ne recherchent que le bien et le beau, qui se dilatent dans le sacrifice. Elles sont plus que désintéressées, elles sont dévouées. C’est la petite église, l'élite des nobles âmes. Voilà le bon exemple, voilà le vrai point d'appui.

25 janvier 1872. — A Berne, la révision marche avec violence dans le sens bernois de centralisation intéressée!. L'exploitation brutale des cantons frontières, lésés dans tous leurs intérêts économiques, se poursuit sans gêne. Les peuples n’ont pas plus que les hommes la force de s'arrêter à la sagesse. Ils exagèrent leurs principes et marchent droit à Némésis. La démocratie ne se tempère pas plus qu’un élément et parcourt le cycle de ses destinées, comme un typhon ou un mascaret. Sa base de droit est la volonté de la majorité numérique, et sa fiction

1. L'Assemblée fédérale (Conseil national et Conseil des Etats, réunis à Berne) délibérait alors sur un projet de révision de la Constitution fédérale, qui fut d’ailleurs, repoussé par le peuple suisse.

c'est que cette volonté est par surcroît éclairée, Judicieuse et prévoyante. — Or, c’estune psychologie ridicule que celle qui donne à l'intelligence la volonté pour guide et pour Mentor, et qui fait conduire le père par l’enfant, l'officier par ses soldats, le chef par la masse, les connaisseurs par les ignorants, la raison par la passion, la tête par la queue. La sottise dans l'espèce est de confondre le droit avec la compétence et les lumières. La majorité a le droit de faire la loi; s’ensuit-il qu’elle la fera bien? Un fils de famille majeur a le droit de se ruiner par ses folies et ses fautes; mais n'est-ce pas dommage? Notre démocratie, en professant que le peuple a toujours raison dans sa majorité numérique, brouille la raison du plus fort avec la raison du plus clairvoyant. Cette fiction repose à son tour sur l’égalité prétendue des électeurs, égalité de droit qui devient égalité de valeur sociale, civique ou personnelle, fiction première, dont le sophisme est voilé par raison d'état.

Le principe de l'égalité des droits écartant comme incongru le fait de. l'inégalité des mérites, ou imaginant que la foule choisit tou- Jours le plus méritant et non pas le plus agréable, ce principe caresse la vanité des citoyens et fait le malheur de la chose publique. Au surplus, voir Socrate et ses dialogues avec les démo-

crates de son temps. Quand l’armée, les impôts, les finances, l'instruction et la diplomatie sont entre les mains des démagogues, l’état ne dure pas longtemps. — Personnellement, je suis pour que chacun fasse son métier et je préfère le gouvernement des supériorités réelles. Même en supposant un officier rude, je l’admets, s’il est bon officier. Je crois même qu’un excellent berger vaut mieux pour un troupeau de moutons que le gouvernement d’une dizaine de moutons, stupides quoique zélés.

En d’autres termes, les fictions m’ennuient parce qu’elles éblouissent les sots ; j'aime que les choses aillent bien, dussent les amourspropres des niais en être mécontents; les formes de gouvernement sont pour moi des moyens et non un but, et je juge la démocratie à ses résultats. Si elle arrive à faire faire des horloges par les cuisiniers et à faire gouverner les incapables, sous prétexte qu’elle en a le droit et qu'elle n'a jamais tort, je lui ris au nez. La force des choses se moque de ces fictions grotesques.

Faute de mécaniciens, la locomotive déviera ou sautera ; faute d'hommes d'état, la république s’en ira à la dérive ou naufragera.

La grande faute de la démocratie, c’est celle de tous les despotes : le faible pour ses complaisants et ses courtisans, le favoritisme envers les

incapacités agréables, en d’autres termes, l’aversion des experts indépendants. — Chez nous, les supériorités se glissent encore parfois à travers les mailles de l'élection, mais la majorité des élus est déja du gros monceau et même de la pacotille de dernière qualité. Quand on voit qui propose les grandes lois (Peine de mort, Séparation de l’Église et de l'État, Assurance obligatoire, Instruction publique, etc.), on est interdit : c’est toujours la suffisance se prenant pour la compétence, la volonté se croyant la pensée, la queue régentant la tête.

Ce qu’il y a de fastidieux en ce monde, c’est ce que sont les ignares qui mènent ceux qui savent, et les illusionnés qui entrainent dans leurs sottises ceux qui ne partagent plus leurs illusions. Toujours et partout la volonté prime de fait l’intelligence, c’est-à-dire que la force se moque de la raison, et que le sens fatal du mouvement historique est au rebours du bon sens. Aussi Démocrite rit et Héraclite pleure du spectacle des choses humaines. — J] n'y a de tout à fait consolant que la marche de la science, parce que la science échappe à ce tourbillonnement ridicule de la politique civile et religieuse et qu'elle augmente continuellement son capital de vérités acquises, et prouvées.

L'État et l’Église m’ennuient à peu près

également. Je n’ai aucune considération pour le publie, aucune admiration pour mon temps. Je goûte la science certaine et j'aime les belles âmes. Voilà ce qui me reste de mes voyages à travers le monde et les choses.

Que produit l'idéal? le désabusement.

Le monde humain n'intéresse que par le détail; par l’ensemble, il est désolant et fatigant. Plus on le connaît, plus il glace l’enthousiasme. Il n’y a que les âmes d'élite, les génies, les nobles caractères, qui réconcilient avec cette dégoûtante cohue et cette lamentable histoire.

28 janvier 1872.— Vivre c’estse guérir et se renouveler tous les jours, c’est aussi se retrouver et se reconquérir. Le journal c’est le confident, le consolateur, le médecin du solitaire. Ce monologue quotidien est une forme de la prière, un entretien de l’âme avec son principe, un dialogue avec Dieu. C’est lui qui restaure notre intégrité, qui nous ramène du trouble à la clarté, de l'agitation au calme, de la dispersion à la possession de nous-mêmes, de l’accidentel au permanent, et de la spécialisation à l'harmonie. Comme les passes magnétiques, il nous remet en équilibre. C’est une sorte de sommeil conscient, où cessant d'agir, de vouloir, de nous

tendre, nous rentrons dans l’ordre universel et nous cherchons la paix. Nous échappons ainsi au fini. Le recueillement est comme un bain de l'âme dans la contemplation, et le Journal n’est que le recueillement, plume en main.

Le monde fait silence et l’âme entend son Dieu.

Cela me rappelle une pensée de l’oreiller. Ce matin je me disais : à ton âge, il conviendrait de laisser les détails et de ne plus mettre ton effort et ton désir qu'aux ensembles, aux grandes choses. A l’éparpillement discursif, fais succéder l'habitude des sommaires, des synthèses, des récapitulations générales, des bilans. Il est certain que l'étude est sans terme et la science sans fin. Mais l’individu est mortel et avant de mourir, il doit pourtant tirer la morale de son existence et extraire de ses expériences individuelles ce qu'il y a de meilleur pour les autres et de plus utile à ses successeurs.

Les trois grands mobiles de l'écrivain t'ont fait défaut : l’'amour-propre, la nécessité matérielle, l'appel sympathique d’un public encourageant. Mais il te reste deux mobiles non usés : la douceur de faire plaisir à ceux qui t'aiment encore, et aussi la conscience religieuse du devoir humain.

Tes amis ni Dieu ne te forcent, mais ils

sollicitent ton zèle, en respectant ta liberté : Donne-nous ton cœur,

Rends gloire ou témoignage à temps, avec amour, Ton âme de la vie a bientôt fait le tour, Qu’au jugement elle soit prête.

Le monde n’a aucun droit à ton amour, il n’a droit qu’à ta justice. Et comme il n’est pas juste lui-même, tu as envers lui le droit de défensive, de réserve, de silence; tu n’es pas tenu de te livrer aux bêtes féroces, pas plus qu'aux ricaneurs, aux malveillants, aux soupçonneux, aux indifférents. — Mais la bonté gratuite, la générosité volontaire, le servage par charité, est encore meilleur que la justice. Il faut aimer les hommes non qu'ils le méritent, mais parce que l'amour est beau, parce que Dieu est amour. Il faut surmonter son instinct de pudeur et son instinct de justice par le dévouement qui s'offre sans attendre, qui donne sa réciprocité, qui agit sans lassitude, et qui surabonde sans compter.

7 février 1872. — Qu'il est malaisé de mettre en contact la foi des simples avec les résultats de la science historique et critique, sans avoir l'air d’un impie et sans scandaliser le pauvre croyant! Peut-être au moins faut-il que le ton

grave et pieux de l’initiateur rassure un peu celui qu'il bouleverse. La conscience de ce dernier doit sentir une autre conscience devant elle, et non pas une science indifférente ou narquoise. Les erreurs sacrées ont la vie plus dure qu'aucune vérité; il ne faut les égorger qu'avec un couteau respectueux. Ce que le prêtre a béni est embaumé pour des siècles, fût-ce une obscurité, fût-ce un crime. C’est la propriété de la foi d'assurer un asile à ce qu’elle protège, asile inviolable même à la vérité. Ainsi la foi religieuse se défend contre Dieu lui-même, si Dieu ne prend le mot de passe, et ne montre pas patte blanche à la porte qu'il voudrait faire ouvrir. — La foi est donc une chose terrible, puisqu'elle peut être aveugle par piété, et maudire celui qu'elle croit adorer, tandis qu’elle le méconnait en dehors d’une certaine livrée. Comme ce factionnaire historique, ineptement sublime, elle peut croiser la baïonnette devant son empereur et s’écrier : « Petit caporal, on ne passe pas! » Sans la foi, l’on ne fait rien, mais la foi peut bâillonner toute science.

Qu’est-donc que ce Protée? Vient-il de Dieu ou du diable?

La foi est une certitude sans preuves. Étant une cerlitude, elle est un énergique principe d'action. Etant sans preuves, elle est le contraire

de la science. De là ses deux aspects et ses deux effets. Son point de départ est-il dans l'intelligence? Non. La pensée peut ébranler ou raffermir la foi, non l’engendrer. Son origine est-elle dans la volonté? Non. La volonté bonne peut la favoriser, la volonté mauvaise l'empêcher, mais on ne croit pas par volonté et la foi n'est pas un devoir. La foi est un sentiment, car elle est une espérance; elle est un instinct, car elle précède tout sentiment extérieur. La foi est l’hériritage de l'individu naissant, ce qui le relie avec l’ensemble de l'être, et pour ainsi dire le cordon ombilical de son âme. L'individu ne se détache qu'avec peine du sein maternel, il ne s’isole qu’avec effort de la nature ambiante, de l'amour qui l’enveloppe, des idées qui le baignent, du berceau qui le contient. Il naît dans l'union avec l'humanité, avec le monde et avec Dieu. La trace de cette union originelle est la foi. La foi est le ressouvenir de ce vague Éden dont notre individu est sorti, mais qu'il a habité dans l'état somnambulique antérieur à sa vie individuelle.

Notre vie individuelle consiste à nous séparer de notre milieu, à réagir sur lui pour en prendre conscience et pour nous constituer personnes spirituelles, c’est-à-dire intelligentes et libres. Notre foi primitive n’est plus que la matière neutre que retravaille notre expérience de la vie

et des choses, et qui, par suite de nos études de toute espèce, peut complètement périr dans sa forme. Nous pouvons nous-mêmes mourir avant d’avoir su retrouver l'harmonie d’une foi personnelle qui satisfasse notre esprit, notre conscience, en même temps que notre cœur.

Mais le besoin de foi ne nous quitte jamais. Il est le postulat d’une vérité supérieure qui met tout d'accord. Il est le stimulant de la recherche, il donne la perspective de la récompense, il montre le but. — Voilà du moins la foi excellente. — Celle qui n’est qu’un préjugé d’enfance, qui n'a jamais connu le doute, qui ne connait pas la science, qui ne respecte, ni ne comprend, ni ne tolère des convictions différentes, celle-là est une stupidité et une haine, la mère de tous les fanatismes. On peut donc redire de la foi ce qu'Ésope affirmait de la langue :

Quid melius linguâ, linguë quid pejus eâdem.

La foi est trop souvent le contraire de la bonne foi, et l’homme de foi ressemble alors à s'y méprendre à l’homme sans foi. Pour désarmer en nous la foi de ses crocs venimeux, il nous faut la subordonner à l’amour de la vérité. Le culte suprême du vrai est le moyen d’épurer toutes les religions, toutes les confessions, toutes les sectes. La foi ne doit être qu’à la seconde place, car elle

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a un juge. Quand elle se fait elle-même juge de tout, le monde est en esclavage; la chrétienté, du ire au xvi° siècle, en fournit la preuve. Le mal de la catholicité actuelle est dans la fausse autorité, qui corrompt la conscience et réprouve la vérité scientifique. La science pour vaincre le papisme devra révolutionner non seulement le Romanisme, mais le Christianisme. La vérité, qui est de Dieu, devra faire éclater la théologie, qui est de l’homme, et la hiérarchie, qui est du Malin. La fraude greffée sur la superstition ont fabriqué ce fourré étouffant où s’étiole en esprit la plus grande partie de la chrétienté. Il ÿ faudra le fer et la flamme, la flamme de la science et le fer de la critique. Une foi épurée vaincra-t-elle la foi grossière? Espérons-le. Ayons foi dans un meilleur avenir.

Voici pourtant la difficulté. La foi bornée a beaucoup plus d'énergie que la foi éclairée; le monde est à la volonté bien plus qu’à la sagesse : il n’est donc pas sûr que la liberté triomphe du fanatisme. Le malheur est que le caractère est du côté des épais, et que jamais l'indépendance de la pensée n'aura la violence d’un préjugé.

La solution, c’est la division de la tâche. Après ceux qui auront dégagé l'idéal de la foi pure et libre, viendront les violents qui la feront entrer dans les choses acquises, dans les préjugés et

dans les institutions. N'est-ce pas déjà ce qui est arrivé au christianisme? Après le doux Jésus, l’impétueux saint Paul et les âpres conciles. — Il est vrai que c’est là ce qui a corrompu l’Évangile. Mais enfin le christianisme a fait encore plus de bien que de mal à l'humanité. Ainsi avance le monde, par la putréfaction successive d'idées toujours meilleures. Ainsi le maître de l'histoire réduit la dose du mal par l’inoculation persévérante du bien. L'erreur cède graduellement à la vérité. Typhon voit renaître perpétuellement Osiris pour sa confusion et sa défaite.

19 juin 1872. — Le chamaillis continue au Synode parisien!. Le surnaturel est la pierre d’achoppement. Sur l’idée du divin on pourrait tomber d'accord; mais non, il ne s’agit pas de cela, il faut trier la paille du bon grain. — Le surnaturel, c’est le miracle. Et le miracle, c’est un phénomène objectif, en dehors de toute causalité précédente. Or, le miracle ainsi entendu est impossible à constater expérimentalement, et de plus les phénomènes subjectifs, tout autrement importants que les premiers, cessent de rentrer dans la définition. On ne voit pas que le

1. Un Synode des Églises réformées de France cherchait à déterminer les conditions de croyance constitutives du protestantisme,

miracle est une perception de l'âme, la vision du divin derrière la nature, une crise psychique analogue à celle d'Énée lors du dernier jour d'Ilon, qui fait voir les puissances célestes donnant l'impulsion aux actions humaines. Il n'y a point de faits miraculeux pour les indifférents ; il n'y a que des âmes religieuses capables de reconnaître le doigt de Dieu, c’est-à-dire le surnaturel dans certains faits à propos desquels les écailles leur tombent des yeux.

Les esprits arrivés à l’immanence demeurent incompréhensibles aux fanatiques de la transcendance. Jamais ceux-ci ne devineront que le panenthéisme de Krause est dix fois plus pieux que leur dogmatique du surnaturel. Leur passion pour les faits objectifs, isolés et passés, les empêche de voir les faits éternels et spirituels. Ils ne peuvent adorer que ce qui leur vient du dehors. Dès que leur dramaturgie est interprétée symboliquement, tout leur paraît perdu, exactement comme pour toute mythologie. Leur foi se rattache à l'imagination, non à la raison. Leur conscience est bouleversée dès que l'analyse s'attaque à leur notion du miracle. Il leur faut des miracles locaux, disparus et incontrôlables, parce que pour eux le divin n’est que là.

Or, dans une époque de suffrage universel, cette foi-là ne peut manquer de l'emporter surtout

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