II
dans les races vouées au dualisme cartésien, qui trouvent clair l’incompréhensible et abhorrent ce qui est profond. Toutes les femmes trouveront plus plausible le miracle local que le miracle universel, et l'intervention visible et objective de Dieu que son action psychologique et intérieure. Le monde latin, par sa forme mentale, est condamné à pétrifier ses abstractions et à ne jamais pénétrer dans le sanctuaire intime de la vie, dans le foyer central où les idées elles-mêmes ne sont pas encore divisées, déterminées et façonnées. L'esprit latin objective tout, parce qu’il se tent en dehors des choses et en dehors de luimême. Il est comme l’œil qui n’aperçoit que l'extérieur et ne se voit lui-même qu’artificiellement et de loin, par la surface réfléchissante d’un miroir. L'esprit germanique habite en lui-même et a conscience de soi jusqu’au centre. Pour ce dernier, l’immanence est une manière de sentir et de penser; pour l’esprit latin, c’est une monstruosité ou une gageure.
30 août 1872. — Lecture : Ch. Secrétan (résumé analytique de la Philosophie de la liberté, 1849); O. H. Jäger (Die Freiheitslehre als System der Philosophie, 1859), rudis indigestaque moles, illisible.
Les élucubrations à priori m’ennuient à
présent autant que qui que ce soit. Tous les scolasticismes me sont nauséabonds. Ils me rendent douteux ce qu’ils démontrent, parce qu’au lieu de chercher ils affirment dès le début. Leur objet est de construire des retranchements autour d’un préjugé et non de découvrir la vérité. Ce sont des empêcheurs, et non des aides. Ils amassent des nuages, et non des rayons. Ils tiennent tous du procédé catholique qui exclut la comparaison, l'information, l’examen préalable. Il s’agit pour eux d’escamoter l’adhésion, de fournir des arguments à la foi, de supprimer l'enquête. Pour me persuader, il faut n’avoir pas de parti pris et débuter par la sincérité critique; il faut m'orienter, me montrer les questions, leur origine, leurs difficultés, les diverses solutions essayées et leur degré de probabilité. Il faut respecter ma raison, ma conscience et ma liberté. Tout scolasticisme est une captation; l'autorité a l'air de s'expliquer, mais elle n’en a que l'air, et sa déférence n’est qu’illusoire. Les dés sont pipés, et les prémisses sont préconçues. L'inconnu est supposé connu et tout le reste s’en déduit. On commence par une thèse sur Dieu et on conclut qu’une omelette est criminelle le vendredi, lieite le dimanche.
Les constructions spéculatives de la messe ou du salut sont des curiosités plus ou moins ingé-
nieuses, mais qui n’ont rien à faire avec la vérité, puisque la théologie brahmanique ou arabe a fait la même chose pour de tout autres dogmes et de tout autres rites. Est-ce qu’un théologien et un rhéteur ne démontrent pas tout ce qu’on veut, et, s'ils parlent seuls, n’ont-ils pas toujours raison ?
La philosophie, c’est la complète liberté de l'esprit, par conséquent l’indépendance de tout préjugé religieux, politique ou social. Elle n’est, au point de départ, ni chrétienne ni païenne, ni monarchique ni démocratique, ni socialiste ni individualiste, elle est critique et impartiale; elle n'aime qu'une chose : la vérité. Tant pis si cela dérange les opinions toutes faites de l’Église, de l’État, du milieu historique où est né le philosophe. Est ut est aut non est.
La philosophie, c’est le doute d’abord, et ensuite la conscience de la science, la conscience de l'incertitude et de l'ignorance, la conscience des limites, des nuances, des degrés, des possibles. — L'homme vulgaire ne doute de rien et ne se doute de rien. Le philosophe est plus circonspect. Même il est impropre à l’action, parce que, tout en voyant moins mal que d’autres le but, il mesure trop bien sa faiblesse et ne s’abuse pas sur ses chances.
Le philosophe est l’homme à jeûn dans l’ébriété
universelle; il aperçoit l'illusion dont les créatures sont le complaisant jouet; il est moins dupe qu'un autre de sa propre nature. Il juge plus sainement du fond des choses. C’est en cela que consiste sa liberté : voir clair, être dégrisé, se rendre compte. La philosophie a pour base la lucidité critique. Son sommet serait l'intuition de la loi universelle, du principe premier et du but dernier de l’univers. Ne pas s’abuser est son premier désir, comprendre est le second. L'émancipation de l’erreur est la condition de la connaissance réelle. Un philosophe est un sceptique qui cherche une hypothèse plausible pour s'expliquer l’ensemble de ses expériences. En imaginant qu'il ait trouvé cette clef, il la propose à d’autres, mais ne l’impose pas.
Gryon sur Bex, 19 septembre 1872. — Je viens de relire : J. J. Rousseau, Lettre à l'archevéque de Beaumont, avec un peu moins d’admiration qu’il y a... dix ou douze ans, je ne sais. Cette précision chevillée qui ne se fatigue jamais fatigue à la longue. Ce style intense donne l'impression d’un livre de mathématiques. On sent le besoin de se détendre avec quelque chose d’aisé, de naturel et de gai. La langue de Rousseau est un prodigieux travail, qui donne goût à quelque récréation.
Mais que d'écrivains et que d'ouvrages dérivent de notre Rousseau! Je retrouvais chemin faisant les points d’attache de Chateaubriand, Lamennais, George Sand et Proudhon. Celui-ci, par exemple, a calqué le plan de son grand ouvrage, De la Justice dans l'Église et dans la Révolution, sur la lettre de Rousseau à Beaumont; ses trois volumes sont un chapelet de lettres à un archevêque, et l’éloquence, l'audace, l’érudition se fondent dans une sorte de persiflage fondamental.
Que d'hommes dans un homme, que de styles dans un grand écrivain! Rousseau, par exemple, a créé bien des genres. Peinture alpestre, éloquence politique, onction religieuse laïque, la dialectique passionnée, le style législatif lapidaire, la réfutation pied à pied, l’égotisme apologétique.. Que sais-je encore? L’imagination le transforme et il suffit aux rôles les plus variés, même à celui du logicien pur. Mais comme l'imagination est son axe intellectuel, sa faculté maîtresse, 1l y a dans chacun de ses ouvrages une demi-sincérité et une demi-gageure. Onsent que son talent a fait avec lui-même le pari de Carnéade, celui de ne perdre aucune cause, fûtelle mauvaise, dès que le point d'honneur est engagé. C’est du reste la tentation de tout talent : subordonner les choses à soi-même et non soi-
même aux choses; vaincre pour vaincre, l'amourpropre se substituant à la conscience.
Le talent ne demande pas mieux que de triompher pour une belle cause; mais il est volontiers condottieri et se contente fort bien de porter la victoire là où il porte son drapeau. Je ne SAIS même si un succès, quand la cause est faible et mauvaise, n’est pas infiniment plus flatteur pour le talent, qui ne partage alors son succès avec personne.
Le paradoxe est la friandise des gens d'esprit et la joie des gens de talent. Il est si agréable d’avoir raison contre tout le monde et d'abasourdir le bon sens banal et la platitude vulgaire! L'amour de la vérité et le talent ne coïncident donc pas ; leur pente est autre et leur route souvent aussi. Pour obliger le talent à servir quand son instinct est de commander, il faut un sens moral très vigilantetun caractère vigoureux. Les Grecs, artistes de la parole, étaient artificieux dès les temps d'Ulysse, sophistes à l’époque de Périclès, rhéteurs, courtisans et rusés jusqu'à la fin du Bas-Empire. Leur talent a fait leur vice. Napoléon, virtuose de batailles, ne sut pas s'arrêter avant sa ruine : son talent fut cause de sa perte.
Quant à Rousseau, il explique lui-même sa carrière littéraire : « Une misérable question d’Aca-
démie m'agitant l'esprit malgré moi, me jeta dans un métier pour lequel je n'étais point fait; un succès inattendu m'y montra des attraits qui me séduisirent. Des foules d’adversaires m'attaquèrent sans m'entendre, avec une étourderie qui me donna de l'humeur, et avec un orgueil qui m'en inspira peut-être. Je me défendis, et de dispute en dispute, je me sentis engagé dans la carrière presque sans y avoir pensé. » (Début de la Lettre à l'archevéque de Beaumont).
Faire comme Rousseau sa trouée par la polémique, c'est se condamner à l’exagération et à la guerre perpétuelle. On expie sa célébrité par une double amertume, celle de n'être jamais entièrement vrai et de ne pouvoir reprendre la libre disposition de soi-même. Quereller le monde est attrayant, mais dangereux.
9 octobre 1872. — Pris le thé chez M**. Ces intérieurs à l'anglaise sont aimables. Ils sont la récompense et le résultat d’une longue civilisaüon et d’un idéal poursuivi avec persévérance. Lequel? celui de l’ordre moral fondé sur le respect de soi et des autres, sur le respect du devoir, en un mot sur la dignité. Les maîtres témoignent de la oncilératent à leurs hôtes, les enfants ont de la déférence pour leurs parents, chacun et chaque chose est à sa place. On sait commander
et obéir. Ce petit monde est gouverné et parait aller tout seul ; le devoir est le genius loci, mais le devoir avec cette teinte de réserve et d'empire sur soi qui est la couleur britannique. Les enfants donnent la mesure de ce système domestique :
ils sont heureux, souriants, confiants, et pourtant discrets. On sent qu'ils se savent aimés, mais qu'ils se savent aussi subordonnés. Les nôtres se conduisent en maîtres et quand un ordre précis vient limiter leur importunité débordante ils y voient un abus de pouvoir, un acte d’arbitraire; pourquoi? parce qu’en principe ils croient que tout tourne autour d’eux. Les nôtres peuvent donc être gentils et affectueux, mais ils ne sont pas reconnaissants et ne savent pas se gêner. Comment les mères anglaises obtiennent-elles ce résultat? Par la règle impersonnelle, invariable et ferme, en d’autres termes par la loi, qui forme à la liberté, tandis que le décret ne pousse qu'à l'émancipation et au murmure. — Cette méthode a l'immense avantage de créer des caractères revêches à l'arbitraire et soumis à la justice, sachant ce qu'on leur doit et ce qu'ils doivent, vigilants de conscience el exercés à se dominer. Dans tout enfant anglais on sent la devise nationale : Dieu et mon droit. A tout foyer anglais on sent aussi que le home est une citadelle ou mieux encore un vaisseau. Aussi la vie
de famille vaut-elle dans ce monde-là ce qu’elle coûte; elle a sa douceur pour ceux qui en portent le poids.
14 octobre 1872. — Voilà terriblement longtemps que je n’exige plus rien de moi-même, et que je vivote comme les végétaux. Le seul intérêt véritable de ma vie, c’est quelques affections. Le reste n’est que prétexte. J'en suis encore à cette vieillerie romanesque : l'amour, comme ‘attrait, mobile, raison, foyer de l’existence. Si je n'étais assuré de quelques sympathies sérieuses, si personne ne tenait à moi, je n'aurais pas le moindre goûtà vivre. Réjouir ceux qui s’attachent à moi, je ne connais guère plus d’autre bonheur. Et je sens que la charité seule survit à la foi et à l'espérance. Je sens que l'acte de la charité a remplacé pour moi l'acte esthétique et scientifique, et je ne suis plus bon à rien qu’à être bon. — Cette débonnaireté de la vieillesse, cette mansuétude anticipée est la compensation de l'impuissance, suite de la non-ambition, de la désuétude et de la paresse. J'ai au moins la joie secrète de ne pas me sentir d'envie et de prodiguer à de jeunes talents les encouragements et les conseils que je n’ai pas obtenus moi-même. L’ambition personnelle me fatigue ; mais je puis être ambitieux, inventif, infatigable pour d’autres.
airs
C’est une spécialité inoffensive, et où la concurrence n’est pas à craindre. se
Mon moi a dépensé en curiosité sur lui-même la force que les autres emploient à le dilater et à le mettre en relief. Les uns veulent dominer la matière ou les hommes, se faire riches, influents, puissants, célèbres; je n’ai cherché qu'à me connaître ou plutôt à m'expérimenter. J'ai essayé de me passer de tout, hors du nécessaire, et le nécessaire pour moi, c’est un peu d’indépendance matérielle et un attachement. Le dépouillement plus complet me paraît au-dessus de mes forces. Privé d'affection et réduit à la misère, il me semble que je mourrais très vite, car même avec mes avantages, je ne tiens qu’à un fil. Personne n’est moins chevillé que moi à son corps, et l'ennui d’être m'a déjà souvent tourmenté. Je crois que ma mémoire n’a pas plus de cohésion que mes molécules, et qu’enfin la désagrégation est déjà commencée de mon vivant. Le contemplateur assiste à sa vie plutôt qu'il ne la conduit, il est spectateur plutôt qu'acteur, il essaie de comprendre plutôt que de faire. — Est-ce que cette manière d’être est illégitime, immorale ? est-on tenu à l’action? ce détachement est-il une individualité à respecter ouun péché à combattre ? J'ai toujours balancé sur ce point, et j'ai perdu des années en reproches inefficaces et en élans
inutiles. Ma conscience occidentale et pénétrée de moralisme chrétien a toujours persécuté mon quiétisme oriental etma tendance bouddhique. Je n’ai pas osé m'approuver, je n'ai pas su m'amender. En ceci comme en tout le reste, je suis demeuré hésitant, partagé, confus, perplexe, incertain, et j'ai oscillé entre les contraires, ce qui est une façon de sauvegarder l'équilibre, mais ce qui empêche toute cristallisation.
Ayant entrevu de bonne heure l'absolu, je n’ai pas eu l’effronterie indiscrète de l’individualité. De quel droit me faire d’un défaut un titre? Je n'ai su voir aucune nécessité à m'imposer aux autres et à réussir. Je n’ai jamais eu l'évidence que de mes lacunes et des supériorités d'autrui. Ce n’est pas ainsi qu’on fait son chemin. Avec des aptitudes variées et passablement d'intelligence, je n'avais pas d’impulsion dominante ni de talent impérieux, de sorte que, capable, je me suis senti libre, et que, libre, je n’ai pas découvert ce qui était le mieux. L'équilibre a produit l’indécision, et l’indécision chronique a stérilisé toutes mes facultés.
13 octobre 1872. — Au fond qu'est-ce que je mérite? Ai-je donc tant travaillé, tant souffert? puis-je me plaindre des sévérités, des injustices de la destinée? Mais non. J'ai été certainement
du nombre des bien partagés, j'ai été relativement privilégié. Seulement, je trouve ce bonheur lui-même un peu fade, et la vie assez pauvre. __ En as-tu tiré tout le parti possible? Nullement; tu as manqué de savoir-faire, de volonté, d'énergie. — De qui te plains-tu? de personne. De quoi te plains-tu? De n’avoir pas réalisé un seul des rêves de ta jeunesse. A qui la faute? A la désharmonie entre les circonstances et toi, plus brièvement à ta non-adaptation. Tu n'as pas su faire un milieu à ton image et tu n'as Su que te résigner à La vie sans ty plaire. Auraistu pu avoir meilleure chance? peut-être. Auraistu pu avoir plus de courage? Certes. Mais ce dégoût précoce, cette antipathie pour la lutte inutile, ce sentiment de l'impossible ne sont-ils pas la première de tes fatalités? Un oiseau obligé de vivre en cage, un poisson obligé de vivre dans l'air ne sont pas heureux. L’éternelle contrainte de nos meilleurs penchants et de nos goûts les plus vifs finit par briser en nous le grand ressort del’existence, le désir. La perpétuelle expérience de notre faiblesse et de nos rechutes, nous ôte la dernière illusion qui nous fortifie, l'espérance. La série interminable des déceptions et des désabusements, des pertes et des arrachements, use en nous la force qui console, la foi. Et ainsi dépouillée, qu'est notre vie? une défensive
ennuyeuse contre un dépouillement plus grand encore, une chamade qui se déguise en sérénade, le simulacre d’une grande revue pour masquer une déroute, l’apparence d’une fête autour d’une faillite, en d’autres termes une gageure que tient notre fierté, une comédie jouée par décorum, mais avec la mort dans l’âme. Triste.
8 novembre 1872 (neul heures du matin).
—— Temps couvert. Je me sens mal éveillé pour avoir eu la tête un peu trop basse et m'être couché après minuit. C’est le contraire du réveil frais et de l’élasticité bondissante. Peut-être serait-il mieux de rompre cette habitude, de laisser mes volets entr’ouverts et de me lever avee le jour. Ce serait mieux pour ma vue et pour mon cerveau; mais Ça ne se fera pas.
Vouloir est un ennui, changer est un effort,
La vie est après tout un tissu d’habitudes à D'ailleurs nouveaux projets, nouvelles attitudes Valent-ils bien la peine? on est si vite mort!…
Comme le dit Louisai: « Le cœur énervé cède à la fatalité, »
Quand vient l’amour avec le bonheur pour amorce, Nous le regardons fuir d’un œil désenchanté,
Nous demeurons passifs, nous n’avons pas la force, Le cœur énervé cède à la fatalité