‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal IntimeChapitre 25 sur 29 · Louisa Siefert, l’auteur des Sloïques · texte numérisé non relu

Louisa Siefert, l’auteur des Sloïques

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Pauvre Louisa! Nous faisons la stoïque et nous avons toujours au flanc le dard envenimé, lethalis arundo.Comme toutes les âmes passionnées, que voulez-vous, Louisa? Les contraires à la fois, la gloire et le bonheur. Qu’adorez-vous”? La Réforme et la Révolution, la France et le contraire de la France. Et votre talent aussi à les deux qualités opposées : l'intimité et l'éclat, le lyrisme et la fanfare. Et vous cassez le rythme des vers en même temps que vous en soignez la rime. Et vous balancez entre Valmore et Baudelaire, entre Leconte de Lisle et Sainte-Beuve, c'est-à-dire que vos goûts aussi réunissent les extrêmes. Vous l’avez dit :

Toujours extrême en mes plaisirs, Jadis, enfant joyeuse et folle, Souvent une seule parole Bouleversait tous mes plaisirs.

Mais quel beau clavier vous possédez, quelle âme forte et quelle richesse d'imagination!

11 novembre 1872. — Par plaisanterie, j'ai quelquefois parlé de l'avantage d’être étranger à Genève. Le citoyen a toutes les charges financières et autres qui sont lourdes à porter et sa récompense, c’est de voter, ce qui est une corvée perpétuelle. Il paie donc chèrement les verges dont on le fouette. L’étranger, pour un simple

permis de séjour, de quelques sous, profite de tous les biens, y compris l'éducation gratuite, et échappe à tous les impôts, taxes, prestations que nous subissons à sa place. Conclusion : Que ne peut-on postuler la situation d’étranger? — Ce qui empêche de le désirer, c’est le patriotisme. Et pourtant qu'est-ce qui reste de la patrie, quand tous -les éléments qui la composent sont évanouis? quand il n’y a plus en commun la religion, l'esprit public, les désirs, les espérances, la foi politique, les convictions, quand on ne se sent plus chez soi dansles idées, les volontés, les goûts de son entourage, qu’on n’a plus d’ascendants ni de descendants, bref qu’on est sans racines et sans attaches dans son pays? La patrie devient un mythe; mais on a beau faire, elle reste une affection.

Je me sens fort isolé de la Genève réelle; mais le fantôme idéal de Genève me dit encore quelque chose. Superstition ? soit. Foi sans motif? d'accord. Mais le cœur a besoin d'objet et même de chimère. On aime les choses et les gens non pas pour le bonheur qu'ils vous donnent ou vous promettent; mais bêtement, sans savoir pourquoi, ou noblement, sans espoir de récompense.

18 novembre 1872. — Matinée de rêverie.

Demandé par lettre à deux personnes si elles connaissaient mon individualité; à supposer que leur jugement coïncide, il y aurait probabilité qu'elles . ont raison. Pour moi, j'ai perdu la clef de moimême et ne connais plus la chose essentielle, mon don particulier, la chose pour laquelle je suis fait, par conséquent ma force, ma mission, ma charge.

Edlen Seelen vorzüfühlen Ist der wertheste Beruf.

« Penser aujourd’hui ce qui sera admis et populaire dans trente ans. » — Voilà deux réponses : celles de Gæthe et de Schopenhauer. Pour moi, je me disais plutôt : Comprendre tousles modes de la nature humaine et faire bien tout ce qu'on fait. — Cette dernière devise semble indiquer peu d'originalité, peu de force créatrice, inventive, peu de volonté, une sorte d’indifférence pour l’action. Agir correctement, sentir et penser juste, ce n’est pas l'idéal d’un artiste, d’un ambitieux, d’un orateur, mais tout simplement d’un critique attentif et d’un brave homme. Dominer les gens, bouleverser les choses n'est point mon fait. Contempler, deviner, aimer, consoler, a toujours eu pour moi plus d’attrait. Mon talent est la neutralité désintéressée et l’impersonnalité de l'esprit; mon goût est la vie des affections. J’ai

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