II
l'intelligence objective et le cœur tendre. Ce qui n'est antipathique, c’est la vie vulgaire tissue de préjugés, de passions, d'intérêts à la fois égoïstes et ardents, étroits et résolus. Ce qui m'est insupportable, c’est d’agir pour mon compte et pour moi-même. Je ne sais pas m'intéresser à ma personne, à ma carrière, à mes projets, à mon avenir. Cela me paraît grossier, ignoble et vil. Et comme le monde est l’arène où tous les appétits luttent pour se satisfaire, je ne me sens pas du monde, livré aux convoiteux, aux forts et aux habiles.
Entre le relatif quim’assomme et l'absolu queje désespère d’atteindre, jeflottenonchalamment, et je n’agis qu’à la dernière extrémité, toute action étant une loterie, sauf quand elle est un devoir positif. Dans le doute abstiens-toi, dit le proverbe : or dans toute action facultative, je doute; et dans toute décision spéculative, j'hésite. — Je n'ai pas ce qui fait la détermination, c’est-à-dire cette illusion qui prend parti pour sa volonté et la croit bonne parce qu’elle est sienne. Pour moi, j'ai toujours l’arrière-pensée que le contraire de ce que je vais dire ou faire était peut-être aussi vrai où aussi bon. Il me manque l’infatuation de moi-même ou cette obstination de la volonté qui remplace l’infatuation. Je ne suis jamais assez de mon opinion ni de mon parti pour travailler
does se.
énergiquement dans leur sens. Je n'ai nullement l'évidence de ce qui me convient ou de ce qu'il convient que je fasse. Ma sagacité, mon tact, ma résolution, mon zèle ne peuvent servir que pour autrui.
Singulière organisation : vraiment bouddhique et monastique. J'étais fait pour le dévouement, à condition qu’une tendresse dévouée prit la conduite de mes intérêts personnels. Et la destinée a eu l'ironie de me condamner au self government depuis mon enfance, à l'isolement et au célibat, dans mon âge mûr. À quoi m'a servi mon indépendance? simplement à m'abstenir. Je n'ai pas su me bâtir une existence à mon gré; je n'ai fait que retirer pieds et pattes sous ma carapace pour soutenir les intempéries extérieures. Et encore, je n’ai pas osé être stoïcien ou bouddhiste jusqu’au bout, avec une logique intrépide. Je nai été ni oriental ni occidental, ni homme ni femme tout à fait, je suis demeuré, amorphe, atone, agame, neutre, tiède et partagé. Pouah!
23 novembre 1872. — Partout querelle, dispute, zizanie; que le monde est fatigant. L'impossibilité de la paix a été convertie par l’orgueil de notre race en titre de grandeur; à peu près comme les bossus s'ils étaient en majorité décréteraient que la gibbosité fait l’ornement de
l’homme. L’oscillation entreles bévues contraires paraît la loi de notre espèce; la sagesse, c’està-dire la conciliation des contrastes, n’est le lot que de quelques privilégiés. Le monde humain est livré aux partis, et les partis sont des partialités qui s’ignorent mais s’entremordent.
Qu'est-ce que tout cela prouve? qu'Héraclite a raison : que la majorité des bipèdes aptères sont des créatures mal douées, chez qui la sottise et la malignité dominent.
Plus un homme est vraiment homme plus il est isolé; à mesure qu’il grandit en clairvoyance et en bonté il a moins de semblables; s’il était parfait, 1l serait un exemplaire unique. Ainsi l’excellence fait le vide autour de lui et le sépare de son milieu, du vulgaire, de la multitude. Heureusement que la charité lui fait repasser l’abîme. Moins les hommes méritent sa complaisance et son amour, plus il se dévoue à eux. Moins il les goûte, plus il essaie de leur être utile. Plus il les trouve inintelligents et mauvais, plus la pitié étouffe la répugnance. Il tire de sa supériorité un motif non de dédain mais d’apostolat.
Les querelles religieuses et politiques t’assomment; l’éternelle enfance des foules passionnées, qui sont maîtresses de tout en démocratie, te donne des satiétés et des nausées perpétuelles : la nécessité de disputailler sur tout, de redémontrer
ne
sans trêve les vérités élémentaires ; l'ennui des préjugés courants, des rengaines usuelles, des trucs familiers t’écœure et t’affadit; la certitude que l’idée la meilleure aura toujours le dessous dans les préférences des masses, te décourage. — Donc, tu manques d’énergie et d'amour du prochain. La désillusion te rend froid.
Il est certain que changer le monde te paraît une chimère, et que tu trouves bien assez difficile de te réformer toi-même. Apprendre à voir plus juste, à faire mieux suffit à ton ambition. Ajoutons-y l’aide à tous ceux qui le demandent et qui espèrent en toi, nous voilà au bout de tes sacrifices. Tu n’as pas la notion distincte d'une charge d’âmes plus générale, d’une mission publique, d’un devoir envers ceux qui ne appellent point et ne te donnent point la parole. Tu n'as aucune démangeaison de prosélytisme, de propagande ou même de publicité. Le sentiment de l’universelle suffisance, que produit le régime de la démocratie, t'a ôté jusqu'au désir de la discussion.
28 novembre 1872.— Anniversaire de la mort de S***, de la naissance de M", et du mariage de
1. S°* désigne une ancienne amie que le Journal avait baptisée Sibylle.
H""”; les trois grandes circonstances de la vie pour trois de mes amis tombent sur la même date ou plutôt sur le même jour de l’année. Naître, doubler son existence, mourir, ce sont les trois grands moments juridiques et religieux. Depuis combien d'années S*** est-elle entrée dans son repos? M** est-elle sur la terre? et H** est-il marié? Je ne le sais plus. Le temps m'est chose indifférente et ne marque pas sur ma mémoire. Les dates relatives aux choses du dehors m'intéressent el prennent encore quelque valeur pour ma pensée; mais ma propre vie nese catégorise pas chronologiquement, je ne me vois pas sub specie temporis; ces divisions de semaines, mois, années, décades ne se relient à rien dans mon âme el lui demeurent étrangères. Pourquoi? parce que l’action n’est pas ma forme d’existence et que l’action seule nous engrène avec le monde extérieur régi par le calendrier. La vie intérieure, comme le rêve, n’a rien à faire avec ces raies et coches artificielles de la durée. Mon autobiographie, comme l’histoire de l'Inde, serait pour moi, Si je perdais ces cahiers de journaux, iMpos- Sible à reconstruire. Je n’aperçois en moi ni marche, ni progrès, ni croissance, ni événements. Je me sens éfre avec plus ou moins d'intensité, de tristesse ou de joie, de santé ou de lucidité, mais il n'arrive rien dans ma vie et je ne
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parcours pas une carrière, m'éloignant d’un point fixe et me rapprochant d'un terme désiré. Mon ambition (si le mot n’est pas énorme et impropre), c'est d’éprouver la vie, de prendre conscience des modes de l'être humain, c’est de sentir et de penser non de vouloir, autrement dit de contempler. Pour la contemplation, l'éternité dévore le temps. Et voilà pourquoi je ne m'aperçois du temps révolu et des années écoulées que par des observations extérieures, en voyant par exemple un de mes camarades devenu grand’père, mais non par perception personnelle et directe.
Mon extrait de baptême me prouve que j'ai dépassé le demi-siècle; mais j’atteindrais au double que je ne serais pas encore habitué au monde et pas même à mon propre Corps: Le roulis du temps me paraît curieux et m'étrange encore autant et plus qu’il y a vingt-cinq ans. J'assiste à ma propre lanterne magique, mais le moi qui regarde ne s'identifie pas avec le spectacle. Je suis à moimême l’espace immobile dans lequel tournent mon soleil et mes étoiles. Mon esprit est le lieu de mes phénomènes; il a le temps en lui, et par conséquent est en dehors du temps. Il est à luimême ce que Dieu est au monde, éternel par opposition à ce qui apparaît et disparaît, com-
mence et finit, à ce qui Se métamorphose continuellement.
1 décembre 1872 (9 heures trois quarts du malin). — Quel singulier rêve! Je devais subir la peine capitale dans deux jours. Il paraît que je l'avais méritée, car je n’éprouvais pas la moindre indignation. Mais le curieux est que je n'avais pas le souvenir du crime, que ma conscience était parfaitement tranquille et que je ne redoutais pas du tout la mort. En un mot, j'étais à la fois coupable et innocent, je n’avais rien à redire ni à la vie ni à la mort. — Ce rêve ne serait-il pas dû à la combinaison d'une gnômé du 27 novembre (La vie et la mort sont indifférentes) et de ma conférence du 29 (sur la peine de mort)? Peut-être faudrait-il même additionner comme troisième élément le Déterminisme (dont le concours Disdier m’a aussi farci l'entendement), qui Supprime la culpabilité du criminel. — Ou bien serait-ce le mot d'Othello sur lui-même « meurtrier, homme d’honneur » sur lequel aurait travaillé mon imagination?
Ce qui m’a secrètement fait plaisir au réveil, c'est le sentiment que même en rêve je ne pouvais m'identifier avec un scélérat, et que si de fait j'avais commis quelque homicide c’étaità mon insu, comme un somnambule qui en tombant du toit écraserait un passant.
Une autre explication qui me vient pour mon rêve, c'est l'exercice de lecture tragique fait cette
dernière quinzaine, exercice dans lequel le lecteur prête sa voix et sa personne à des terreurs ou à des férocités étrangères, en sorte qu'il n’est pas ce qu'il est, qu’il n’'éprouve pas réellement ce qu'il représente par complaisance. De même révant, j'étais un criminel sans crime, et je devais être exécuté sans épouvante. Tout en me croyant sérieusement perdu, j'avais la sécurité de celui qui aperçoit la fiction.
J'avais l'illusion sans l’avoir. Je me jouais à moi-même lacomédie, trompantmon imagination sans pouvoir tromper ma conscience. Cette puissance du rêve de fondre ensemble les incompatibles, d'unir ce qui s’exclut, d'identifier le oui et le non, fait sa merveille et en même temps son symbolisme. En rêve notre individualité n’est pas close, elle enveloppe pour ainsi dire son entourage, elleest le paysage ettout son contenu, nous compris. Mais si notre imagination n'est pas nôtre, si elle est impersonnelle, la personnalité n’est qu’un cas particulier et réduit de ses fonctions générales. A plus forte raison pour la pensée. La pensée pourrait être sans se posséder individuellement, sans se concréter dans un moi. En d’autres termes, le rêve conduit à l’idée d’une imagination affranchie des limites de la personnalité, et même d’une pensée qui n’est plus consciente. L'individu qui rêve est en train de se
dissoudre dans la fantaisie universelle de Maïa. Le rêve est une excursion dans les limbes, une demi-délivrance de la prison humaine. L'homme qui rêve n’est plus que le lieu de phénomènes variés dont il est le spectateur malgré lui; il est passif et impersonnel, il est le jouet des vibrations inconnues et des lutins invisibles.
L'homme qui ne sortirait pas de l’état de songe n'arriverait pas à l’humanité proprement dite, mais l’homme qui n'aurait jamais rêvé ne connaîtrait que l’esprit tout fait et ne pourrait comprendre la genèse de la personnalité; il ressemblerait à un cristal, incapable de deviner la cristallisation. Ainsi la veille sort du rêve, comme le rêve émane de la vie nerveuse, et comme celleci est la fleur de la vie organique. La pensée est le sommet d’une série de métamorphoses ascendantes qui s'appellent la nature. La personnalité retrouve dès lors en profondeur intérieure ce qu'elle perd en étendue, et compense la richesse de la passivité réceptive par le privilège énorme de la direction de soi-même qu’on appelle la liberté. Le rêve, en brouillant et supprimant toutes les limites, nous fait bien sentir la sévérité des conditions attachées à l'existence supérieure ; mais la pensée consciente et volontaire seule fait connaître et permet d'agir, c’est-à-dire seule est capable de science et de perfectionnement. Donc,
aimons à rêver par curiosité psychologique et pour notre délassement ; mais ne médisons pas de la pensée, qui fait notre force et notre dignité. Commençons en Oriental et finissons en homme d’occident : ce sont les deux moitiés de la sagesse.
9 décembre 1872. — Quelle est la vérité de l'ordre moral qui ne s’altère pas en se vulgarisant et qui ne devienne pas fausse en devenant populaire? Ainsi la liberté, l'égalité, la sainteté, la piété, la foi, le libre examen, le progrès, et tant d’autres. Toute vérité est relative, limitée, nuancée, conditionnelle. Or le populaire se rue sur elle comme le taureau sur l’écarlate, ne voit qu’elle, l’isole, l’exagère, la tient pour absolue, et d’une vérité fait une erreur. L'homme a un certain prurit de vérité, mais il n'arrive à la vérité qu'après épuisement des combinaisons possibles ; c’est-à-dire que la foule a une affinité naturelle pour l'erreur et va toujours par le plus long et le plus tortueux des zigzags au but qu’elle se propose. Elle rappelle la stupidité des bourdons en cage, qui se cognent à toutes les parois, avant de découvrir l'issue. Les peuples sont l'imprévoyance même etexpérimentent toutes les bévues que la raison avait indiquées, parce qu'ils ne voient que ce qu’ils touchent. L'esprit consiste à anticiper l'expérience et à faire l'économie des
fautes où tombera la sottise. Dans ce sens, les foules sont sans esprit; elles ne connaissent que l'attrait, la passion, le préjugé, et ressemblent aux animaux, dépouillés de leur instinct.
Le suffrage universel, commode pour trancher les questions de légalité, vicierait au contraire, par sa nature même, toutes les questions de vérité. La vérité scientifique, morale, religieuse, artistique a toujours avancé par les minorités, par les individus épars, et a toujours eu contre elle les foules, qui persiflent, bafouent, persécutent, martyrisent l'excellent, où qu'il se montre, mais quin’en conviennent jamais. Quand cet effet semble manquer, c’est qu’il est resté assez de pudeur publique pour que la voix des bons juges soit entendue, et que la plèbe a rougi de juger elle-même. Mais qu’elle se prenne au sérieux, et qu'ayant la force et le droit elle ambitionne en outre de décider sur ce qui est vrai, sur ce qui est beau, sur ce qui est saint, le niveau de tout baisse, baisse jusqu’à la grossièreté. Ne sutor ultra crepidam.
Ce que tout le monde pratique le plus volonüers, et ce que tout le monde fait le plus mal, c'est le jugement, c’est la critique.
Ce qu'il y a de plus facile et de plus usuel, c'est de juger; ce qu'il y a de plus malaisé et de plus rare, c’est de bien juger. — Pourquoi?
parce que pour juger, il suffit de l’étourderie et de la sottise, et que pour bien juger il faut beaucoup de réflexion et de sagesse...
Un fou, qui se jugerait fou, serait guéri en principe, puisque sa folie serait subordonnée à sa raison. Un sot, capable de mesurer sa sottise, serait un homme d'esprit ayant eu un accident. Mais les foules sont folles et sottes sans le savoir, ce qui rend leur cas incurable ou du moins désespérant.
(Dix heures du soir). — Une fourmi qui badinerait avec les colères ou les intérêts ou les vanités de sa fourmilière ne serait pas une fourmi patriote. Un homme qui joue avec ce qui passionne son entourage n’est plus tenu pour un homme sérieux. L'esprit qui rit de luimême est l’antipode du sérieux ; inversement le sérieux paraît comique à l'esprit qui n'est pas dupe de son illusion. Le sérieux est donc une foi, une crédulité, un parti pris; un critique purement critique sera plutôt gai (j'en pourrais citer des preuves vivantes, nisi odiosa essent exempla). Le sérieux est dans l'individu sa partie sensible et vulnérable, la chose à quoi il tient ; que cette chose soit sa bourse, son honneur, sa conviction, sa vénération, sa patrie, sa mère, son titre, peu importe. Dès que cette chose
est menacée, il cesse de rire et se met sur la défensive. C’est la partie engagée et non libre de son être. Le prochain a l'intuition qu'il n’a prise sur nous que par notre côté sérieux, et que si nous rions de tout, nous échappons à tout servage, à toute association et enchaînement. Il a raison. Le sérieux est notre cordon ombilical, ce qui nous rattache à l'humanité.
N’es-tu pas un homme sérieux? assez peu dans un sens, car tu es resté beaucoup plus libre d’esprit que la plupart des hommes de ton âge, et tu peux badiner avec beaucoup d'intérêts qui te laissent indifférents mais auxquels ils attachent une importance d'état. N’étant ni marié, ni ambitieux, ni magistrat, ni homme de parti, ni homme d’argent, ni chef de maison, la surface de ton sérieux est beaucoup plus réduite. Elle est à son minimum. Quelques affections, les conditions matérielles de l’indépendance let de la santé, la loi morale, voilà tout ou presque tout.
N'inspirant ni crainte ni espérance, ne pouvant être ni classé ni exploité, comment serais-je pris au sérieux? Avec cela, je fuis toute pose, je cherche l'ombre, je m’efface, je fais le mort, je veux être demandé et ne pas m'offrir. Ce procédé me ramène à zéro. Qui donc compterait avec moi?
Heureusement l'indépendance me plaît mieux que le pouvoir, que la célébrité, que la richesse, et j'ai presque l'indépendance.
11 décembre 1872. — Dormi comme un petit saint Jean, mes sept heures et demie d’un bloc; sommeil bleu et sans rêve. Je retrouve le ciel gris, bas, pluvieux, qui nous fait depuis si longtemps compagnie. Il fait doux et triste. Je crois bien que mes vitres peu nettes contribuent à cet aspect maussade du monde extérieur. La pluie et la fumée ont barbouillé leur surface
Et remplacé la transparence Par la diaphanéité.
Entre nous et les choses, que d'écrans! L'humeur, la santé, tous les tissus de l'œil, les vitraux de notre cellule, la brume, la fumée, la pluie ou la poussière, et la lumière même, et tout cela variable à l'infini! Héraclite disait : On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Je dirai: On ne revoit pas deux fois le même paysage, car une fenêtre est un kaléidoscope et le spectateur en est un autre.
Que le monde est bizarre et que l’homme est étrange ! Le spectateur changeant d’un spectacle qui change Croit qu’il reste le même et qu'il tient le réel...
Qu'est-ce que la folie? C’est l'illusion à la seconde puissance. Le bon sens établit des rapports réguliers, un modus vivendi entre les choses, les hommes et lui-même, et il a l’illusion qu'il touche la vérité stable, le fait éternel. La déraison n’aperçoit pas même ce que voit le bon sens, et a l'illusion de voir mieux. Le bon sens confond le fait d'expérience avec le fait nécessaire, et prend de bonne foi ce qui est pour la mesure de ce qui peut être; la folie ne perçoit plus la différence entre ce qui est et ce qu’elle se figure; elle confond son rêve avec la réalité.
Le réel est vrai et nécessaire : illusion simple. Le réel est réel : illusion à la seconde puissance ou carrée. Peut-1l y avoir une illusion cube? Ne serait-ce pas le cas si la conscience du fou avait conscience de sa folie, mais la tenait in petto pour sagesse ?
La sagesse consiste à juger le bon sens et la folie, et à se prêter à l'illusion universelle sans en être dupe. Entrer dans le jeu de Maïa, faire de bonne grâce sa partie dans la tragi-comédie fantasque qu'on appelle l'Univers, c’est le plus convenable pour un homme de goût, qui sait folâtrer avec les folâtres et être sérieux avec les sérieux. Il me semble que l’intellectualisme aboutit là. L'esprit en tant que pensée arrive à l'intuition que toute réalité n’est que le rêve d’un
rêve. — Ce qui nous fait sortir du palais des songes, c'est la douleur, la douleur personnelle; c’est aussi le sentiment de l'obligation, ou ce qui réunit les deux, la douleur du péché; c’est encore l'amour; en un mot, c’est l’ordre moral. Ce qui nous arrache aux enchantements de Maïa, c’est la conscience. La conscience dissipe les vapeurs du kief, les hallucinations de l’opium et la placidité de l'indifférence contemplative. Elle nous pousse dans l’engrenage terrible de la souffrance humaine et de la responsabilité humaine. C'est le rabat-joie, c’est le réveille-matin, c’est le eri du coq qui chasse les fantômes, c’est l’archange armé du glaive qui chasse l’homme du paradis artificiel. L’intellectualisme ressemblait à une ivresse qui se déguste; le moralisme est à jeun, c’est une famine et une soif qui refusent de dormir. — Hélas! Hélas!
6 janvier 1873. — Lu les sept tragédies d'Eschyle. Le Prométhée et les Euménides sont encore les grandes parmi les grandes; elles ont la sublimité des prophètes. Toutes deux peignent unerévolution religieuse, une crise profonde de la vie de l'humanité. Prométhée, c’est la civilisation arrachée à la jalousie des dieux; les Euménides, c’est la transformation de la justice etle remplacement du talion implacable par l'expiation et le
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pardon. Prométhée montre le martyre de tous les sauveurs; les Euménides sont la glorification d'Athènes et de l’Aréopage, c’est-à-dire d’une civilisation vraiment humaine . Que cette poésie est magnifique et que toutes les aventures individuelles de la passion paraissent chétives à côté de ce tragique colossal des destinées!
20 janvier 1873. — Passé la matinée avec Cantü : Histoire des républiques italiennes, des Croisades, du moyen âge en général, de la ligue hanséatique.
Qu'est-ce que l’histoire universelle? l’épuisement des combinaisons et des fautes possibles. Tend-elle à la justice? oui, sous la forme du nivellement distributif ou de la participation de tous à tout; elle tend à l'égalité des conditions puis à l’égalité des biens. Elle aspire au mieux et ne trouve jamais le bien; l’eût-elle trouvé, elle le détruirait aussitôt. Le bien est un équilibre; l'équilibre serait la mort de l’histoire. L'histoire est donc l'agitation éternelle à la poursuite de l’irréalisable. Les individus peuvent réaliser en eux la sagesse. Les nations n’en peuvent réaliser que l'apparence, savoir l'égalité dans la liberté.
Imaginons que le genre humain soit mort de vieillesse, ait achevé son âge géologique, à quoi
aura-t-il servi? A convertir en idée toute la somme de vie planétaire incarnée en lui; et mieux que cela à traduire le poème du cosmos dans la langue spéciale de Cybèle. Notre humanité sera un accord et une mesure de la symphonie colossale qu’exécutent les mondes assujettis à notre soleil. Elle représente un monde composé de la cinquantième puissance; mais relativement aux humanités de nos planètes coordonnées, elle n’est qu’une unité dans un nombre. | Devenir esprit, c’est entrer dans la vie éter- | nelle. Est-ce éterniser son individualité? Est-ce | reprendre son rang dans le cercle des invi-/ sibles? À quoi conduit la mort? A rentrer en Dieu. Que l'effet en soit une résorption dans l'être universel ou une adoration par la personnalité persistante, ce qui sera, sera bien, car ce sera l’ordre divin. Si Dieu est amour, il doit lui convenir d’être aimé. Mais l'individu sans la limite, sans la forme et la vie, que peut-il être? nous n’en savons rien. On peut croire en Dieu sans que l’immortalité de l'âme s’en suive ; on peut croire au bien sans croire en Dieu. — L’acceptation stoïque de l’ordre et de la destinée est au-dessus de toutes les révolutions religieuses et de toutes les crises théologiques. — Si les énergiques espérances, les puissantes affections, les aspirations profondes étaient des argu-
ments, la survie deviendrait plausible. Mais que faire des méchants qui redoutent de revivre, et de la moitié de l’humanité qui soupire après le néant? On pourrait imaginer l’immortalité facultative, accordée à la foi ardente, jusqu’à ce qu’elle-même demande à s’endormir du sommeil éternel. On conquerrait l’immortalité comme la liberté, par un effort que Dieu respecte et récompense. Il est sûr que la vie spirituelle, en dehors de l’erreur et du péché, redevient séduisante; la vie de contemplation et d'amour m'attirerait ; mais les rêves paradisiaques sont tout pétris de contradictions intérieures, qui accusent le jeu de l'imagination plutôt que la vue de la pensée lucide. Les choses dernières sont affaire de foi et de conjecture. On n'en sait rien. Généralement, on croit là-dessus ce qu'a cru un devancier, une belle âme religieuse : un Pythagore, un Platon, un Bouddha, un Jésus. Les croyances et les cultes ne sont que la prolongation d’une émotion et d’une intuition première, et leur confession dix milliards de fois répétée ne saurait augmenter la valeur de leur contenu et de leur certitude. L'homme se contente d’aller où va ce qu’il aime, soit dans la vie soit dans la mort, soit dans l’immortalité, soit dans l’annihilation. Mais il faut reconnaître que, vu la faiblesse humaine, la foi dans l’immortalité donne une
bravoure, une espérance, une sérénité intérieures qui préparent mieux au combat de la vie. Si c’est une illusion, elle est bienfaisante. Si c’est une chimère, elle fortifie.
31 mars 1873 (quatre heures après-midi).
En quel songe Se plonge Mon cœur, et que veut-il?
Depuis une heure, je me sens une inquiétude indéfinissable : je reconnais mon vieil ennemi
Agnosco veteris vestigia flammeæ:.
C’est la nostalgie de l'inconnu, la fièvre sans nom, la soif du bonheur, le remuement des vieilles cendres, la renaissance des désirs juvéniles, la démangeaison des ailes, la montée de la sève printanière. C’est un vide et une angoisse, le manque de quelque chose : quoi?l'amour, la paix, Dieu peut-être. C’est un vide, certainement et non pas une espérance, c’est une angoisse aussi, car on ne mesure ni le mal, ni le remède. C’est la soif de tendresse, le besoin de caresses, de sympathie, de vie à deux et aussi de voyage, de joie pour les yeux. C'est la langueur de la volupté.
Le renouveau me trouble : o nature cruelle!
O printemps sans pitié, dans l’âme endolorie, Avec tes chants d'oiseaux, tes brises, ton azur, Tu creuses sourdement, conspirateur obscur, Le gouffre des langueurs et de la rêverie.
(Sept heures du soir). — Poussé jusqu’au vingt et unième vers cette plainte contreles malignités du renouveau. — De toutes les heures du jour, quand le temps est superbe, c’est l’après-midi, vers trois heures, que je trouve surtout redoutable. Jamais je ne sens plus qu'’alors « le vide effrayant de la vie, » l'anxiété intérieure et la soif douloureuse du bonheur. Cette torture de la lumière est un phénomène étrange. Le soleil, de même qu’il fait ressortir les taches d’un vêtement, les rides du visage et la décoloration de la chevelure, éclaire-t-il d’un jour inexorable les déchirures et les cicatrices du cœur? Donne-t-il honte d’être? En tout cas l’heure éclatante peut inonder l’âme de tristesse, donner goût à la mort, au suicide ou à l’anéantissement, ou à leur diminutif, l’étourdissement par la volupté. C’est l'heure où l'individu a peur de lui-même et voudrait échapper à sa misère et à sa solitude,
Le cœur trempé sept fois dans le néant divin. (LECONTE DE LisLE).
On parle des tentations de l’heure ténébreuse
du crime ; il faut y ajouter les désolations muettes de l'heure resplendissante du jour. Dans l’une comme dans l’autre, Dieu a disparu, mais dans la première, l’homme suit le regard de ses yeux et le cri de sa passion; dans la seconde, il est éperdu et se sent abandonné de tout.
En nous sont deux instincts qui bravent la raison: Le goût du suicide et la soif du poison.
Cœur solitaire, à toi prends garde!
2 avril 1873 (quatre heures après-midi). — Torrent d’impressions infixables et contradictoires, pendant la lecture d’une foule de journaux, pendant la causerie à trois, avec De***, Do** et H** sur la place de la Taconnerie. A peine rentré chez moi senti la nostalgie de l'indéfinissable, la soif de la volupté, l'inquiétude de l’amour, l'ennui de moi-même et de ma solitude, l’acédie du cloître. La lecture de quelques lieds de Gœthe ne fait qu'aiguillonner ce désir de vie, et ce dégoût de l’ascétisme puritain. Tous les renoncements monastiques paraissent alors une duperie pieuse, une énorme fiction, et, pour dire la chose plus crûment, une bêtise. La tentation de jeter son bonnet par-dessus les moulins, et de faire danser la cachucka à Minerve, comme à la grande duchesse de Gérolstein, la démangeaison de la folie, le prurit de
l'extravagance et du plaisir vient bouleverser les professeurs comme les moines. On se sent en train de parodier la sagesse et de souffleter la dignité, comme des conventions ridicules et des grimaces de profession. C’est la « crise » si joliment peinte par Feuillet, c’est la fatigue de la vertu, le doute sur les principes, le réveil de la nature tyrannisée, la revanche de Caliban trop longtemps subjugué par les formules magiques de l'esprit supérieur, Prospero; c’est la carmagnole de la chair qui s’ennuie de son pédagogue et de son tyran, le décorum; c’est le désir du nouveau, de l'inconnu, de l'ivresse; c’est l’ardeur carnavalesque qui vient brouiller toutes les habitudes de la bonne façon; c’est la malice de Belzébuth qui brise le frein de la moralité et veut sa fête de l’âne, son sabbat, sa messe noire, son heure de saturnales. Cette bouffée anacréontique et gaudriolesque, cette titillation orgiaque qui reparaît, une minute au printemps, même dans les existences graves et rangées, a tenu jadis une bien autre place dans les institutions religieuses de l'humanité. Des cultes entiers ont donné issue à ce besoin d’enivrement frénétique, à cette rage de vie si parente de la mutilation et du suicide. Cette fureur divine a une issue bien simple et bien naturelle, celle que chante le Pervigilium Veneris. mais, faute de
cette solution, elle écume en poésie, en transports, en orages, comme l'électricité contrariée devient l'éclair et la foudre tonnante.
Ici encore la virginité et la continence produisent des tempêtes, magnifiques sans doute, mais morbides, dont sont affranchis les époux. L’imagination est un fulminate, le plus explosible de tous, que le désir confus de la génération a la propriété de faire partir. À ce tapage colossal, on dirait qu'il s’agit du ciel et de la terre, tandis qu'il n’est question que d’un point: Jacquot s’entendrat-il avec Jacqueline? Que de bruit pour un baiser de plus ou de moins! Petite pluie abat grand vent. Une bergère voluptueuse dompteAttila. Une boulangère éteint Raphaël. Dalila, avec ses tresses, fait plus quetoutun peuplepourréduireSamson.…
En somme, la fonction sexuelle est la plus terrible des redevances que nous ait imposé la nature. Et de toutes les manières d'échapper à cette servitude, la plus sûre, la seule bonne, c'est l'obéissance à sa loi. Le calme est dans l'usage, non dans la privation ou la mutilation.
La femme nous guérit de la curiosité, du désir et de la folie du sexe. Elle guérit le mal qu’elle cause. Elle tente, mais elle rassasie; elle excite, mais elle apaise. Et réciproquement. Chaque sexe n'arrive donc à l'humanité équilibrée que par l’autre sexe. La sexualité est une
imperfection dont l'individu ne se corrige que par le couple... La vie, l’histoire, la littérature, le droit, la société n’ont pour juges éclairés que les individus ayant franchi l'initiation naturelle et regardé dans les yeux d'Isis. Sans la possession par excellence, on ne possède pas une idée correcte sur la nature des choses, on est étranger à l'expérience universelle. Avec la possession, on n’est pas un bien grand clere, mais on a passé l’examen inférieur et pris sa première inscription dans les matricules de la vie générale. Cette initiation est une immense désillusion, mais une désillusion salutaire. Elle apprend que la volupté n’est rien ou presque rien, qu’elle n’est qu’une fausse promesse et le symbole de quelque chose d’excellent; savoir l'amour. L’amour n’est lui-même que la forme exaltée et fugitive de quelque chose de meilleur, qui est la tendresse; et la tendresse n’est qu'une application de la charité ou de la divine pitié. Compatir à la vie, l’aider, la favoriser, la consoler, la couver pour ainsi dire, c’est le point de vue des grands cœurs, qui sont devenus maternels, n'importe le sexe. Il n’y a plus pour eux de volupté, d'ivresse, de sensualité, d'égoïsme; leur joie est de donner de la joie, leur bonheur est de rendre heureux ou de combattre la souffrance et par conséquent le péché
qui est un faux espoir, celui de trouver l’allégresse en dehors du bien. La charité comprend tout, supporte tout, excuse tout, parce qu'elle a les entrailles de la mère et les patiences de la bonté. Pour elle il y a des malheureux, elle ignore s’il y a des coupables.
3 avril 1873. — Visite chez mes amis **.
Leur nièce y arrive avec deux de ses enfants, et l’on parle de la conférence du père Hyacinthe.
Les femmesenthousiastessontcurieuses quand elles parlent des orateurs et des improvisateurs. Elles s’imaginent que la foule est inspiratrice et que l'inspiration suffit à tout. Est-ce assez candide et enfantin, comme explication d’un vrai discours, où rien n’est laissé au hasard, ni le plan, ni les arguments, niles idées, niles images, ni même la longueur, et où tout est préparé avec le plus grand soin! Mais les femmes, dans leur amour du merveilleux et du miracle, préfèrent ignorer tout cela. La méditation, le travail, le calcul des effets, l’art, en un mot, leur diminue la valeur de la chose, qu'elles préfèrent tombée du ciel et envoyée d’en haut. Elles veulent le pain et ne peuvent souffrir l’idée du boulanger. Le sexe est superstitieux et déteste comprendre ce qu’il désire admirer. Il serait vexé de rabattre de ses préjugés sur le compte du sentiment, et
de faire une place plus large à la pensée. Il veut croire que l'imagination remplace la raison et le cœur la science, et il ne se demande pas pourquoi les femmes, si riches de cœur et d’imagination, ne peuvent faire une œuvre oratoire, c’està-dire combiner dans l’unité une multitude de faits, d'idées et de mouvements. Ces femmes ne devinent pas même la différence entre l’échauffement d’une harangue populaire qui n’est qu'une éruption passionnée et le déploiement d’un appareil didactique qui veut établir quelque chose et convaincre les auditeurs. Aussi pour elles, l'étude, la réflexion, la technique ne sont rien; l'improvisateur monte sur le tréteau, et Pallas tout armée sort de ses lèvres pour conquérir les applaudissements de l'assemblée éblouie. Il s’ensuit que les orateurs se subdivisent pour elles en deux groupes: les manœuvres qui fabriquent à la lampe leurs discours laborieux, et les inspirés qui se donnent la peine de naître. Elles ne comprendront jamais le mot de Quintilien: Fit orator, nascitur poela.
L’enthousiasme productif est peut-être une lumière, mais l'enthousiasme réceptif ressemble fort à un aveuglement. Ce dernier brouille les valeurs, confond les nuances, offusque toute critique sensée et trouble le jugement. L’ « éternel féminin » favorise l’exaltation, le mysticisme,
le sentimentalisme, le lyrisme, le fantastique. Ii est l'ennemi de la clarté, de la vue calme et rationnelle des choses, il est l’antipode de la critique et dela science. L'influence prépondérante des femmes est tout à l’avantage des religions et des prêtres, et subsidiairement des poètes, au détriment de la vérité et de la liberté. Cette influence est une ivresse analogue à l'ivresse amoureuse et au nuage sanguin. — Aussi Athéné préfère les mâles, et Proudhon a montré que l'avènement des femmes a détruit la société antique, parce qu’il a pour réciproque l’effémination des hommes.
Je n’ai eu que trop de sympathie et de faible pour la nature féminine ; son infirmité me devient plus visible, par l'excès même de mes complaisances antérieures. La justice et la science, le droit et la raison sont choses viriles, et l'imagination, le sentiment, la rêverie, la chimère passent après. Quand on pense que le Romanisme se soutient par les femmes, on sent le besoin de ne pas rendre les rênes à l'éternel féminin, dont le charme est au fond dangereux et trompeur.
Vendredi-Saint, 11 avril 1873 (onze heures du matin). — Je viens de relire toute l'histoire de la dernière semaine de Jésus, et beaucoup d’articles sur la résurrection, sur l'unité religieuse,
sur la Foi et la Science. Remué beaucoup d'idées et de doutes. Senti le poids de la solitude. Marée d'indécisions. Nuée de points d'interrogation. J'oublie tous mes résultats acquis. J’ai froid, je suis triste. Tout est incertain, et la foi ne prouve rien quant à la vérité intrinsèque et objective des choses; la foi n’est que la mesure d’une âme par ses aspirations.
Dans ce moment-ci à quoi est-ce que je crois? à la beauté de l’âme de Jésus, à la noblesse de certaines individualités. Par exemple, je crois à l’admirable caractère de S**; mais je le crois, parce que je le vois, parce que je l’éprouve. Comme Dante, je regarderais volontiers le ciel dans les yeux d’une femme inspirée. La foi est un abusement volontaire et par amour; c’est le partage d'uneillusion, d’un rêve, d’une espérance, d’un idéal. La seule réalité de la foi est une réalité morale, c’est la communion des âmes qui se reconnaissent dans leur désir; cette réalité est psychologique. La foi religieuse est le besoin de sortir de son isolement et de se lier à d’autres âmes. La religion ne prouve pas Dieu, elle ne prouve qu'une faculté de l’homme, le besoin de se mettreen harmonieavec l’ensemble des choses, et de se sentir dans l'infini. Elle est née d’un sentiment, le sentiment inquiet et profond du mystère; elle le satisfait par un instinct, la foi,
qui est une formule provisoire du mystère, et par un acte, la prière ou le culte, qui est un témoignage de soumission au principe divin. —S'unir avec ses semblables et s'unir avec l'éternel Inconnu, selon le procédé ou le rite de telle grande âme revêtue d’un caractère sacré : c'est là ce qui faitisraëlite, bouddhiste, musulman ou chrétien. Aimer, glorifier, vouloir ce qu’a aimé, glorifié ou voulu celui qu’on prend pour guide, pour initiateur et pour modèle, c'est là ce que fait et ce que fait faire la faculté religieuse. La religion se transmet comme une aimantation par intermédiaire; elle se gagne, se propage, s’inocule comme un virus moral, par la région confuse, inconsciente de nous-mêmes, celle qui nous fait amoureux à notre insu, par la faculté mimétique et réceptive de l'âme. La foi est une magnétisation à laquelle on s’abandonne et qui donne une certitude sans preuve, une tranquillité qui se passe de motifs, un bien-être indéfinissable.
20 avril 1873. — Hier au soir conduit ma sœur au concert de la Société de Chant sacré. Entendu le Messie, de Händel; avec mélancolie, pourquoi? à cause de beaucoup de souvenirs meilleurs; puis songé à Berlin, à mes belles années, au professeur Gervinus. Senti aussi la poésie de la croyance orthodoxe et la beauté
sévère de cette musique. Mais malgré tout, l’impression des ruines a dominé; ruines de mon être, archéologie des croyances et des œuvres d'art, fugacité et fragilité de toutes les formes, engloutissement inévitable de tout ce qui a vécu. Impression de gouffre et d’abîme. Tout estsonge. Dieu seul demeure.
O gouffre, je te sens; je te vois, morne abîme! Tout ce que nous croyons grand, noble, glorieux, Siècles et nations, les mondes et les dieux,
Que sont-ils? moins que rien; un soupir de l’infime Qui traverse un instant l’éternité des cieux.
O stupeur formidable et vision sublime!
Rien n'existe, sinon l’inexorable loi.
L'être n’est que chimère, apparence, vaine ombre. La triple immensité de l’espace, du nombre,
Du temps, vaste sépulcre, engloutit tout en soi, Dans l'océan sans fond de l'infini tout sombre; L'homme croit vivre, et vit seulement par la foi.
21 avril 1873. — Assez battu les buissons, erré, flâné, lentiponné, tergiversé. Il faudrait supprimer l’inutile, courir à l'indispensable, simplifier ses vœux, se concentrer, se résumer. Tu le pensais, il y a trois ans, tu te proposais plusieurs révolutions à la fois. Puis n’ayant pu réaliser la principale, tu as tout laissé aller, suivantton habitude. La vie au jour le jour t’a repris;
l'incurie est devenue ta sagesse. Comme l'autruche, tu as remis la tête sous ton aile pour ne plus voir le danger ni l'ennemi. Ce qui t'a aidé à vivre, ce sont trois amitiés féminines, une surtout, qui s’est faite intime et sérieuse et qui a fait connaître une bien belle âme. Mais la douceur du présent t'a fait détourner les yeux des menaces de l'avenir. Étant mieux logé, mieux entouré, mieux portant, tu as oublié avec délices les chagrins futurs et les mesures provisionnelles; ton antipathie de la prévoyance s’est donné carrière.
O soucieux insouciant! ce que tu détestes, c’est de vouloir, c’est de te décider, parce que tu doutes toujours de tes lumières et que tu ne sais pas ce qui est le mieux... C’est toujours là que ton second instinct te ramène, l'instinct de la faiblesse qui ne supporte pas, même en idée, l'humiliation. Ton premier instinct, c’est l’activité par amour, et aussi par essor esthétique. Ce quite manque, c’est bien l’âpreté virile du vouloir et l’effronterie de ton intérêt propre. Ton malheur est d’avoir la nature féminine sans être une femme. Tu veux être appelé et non t’imposer. Tu n'as pas la dose d’ambition et de combativité nécessaires. L’audace, l'espérance, le courage te font défaut. Tu n’as jamais su brutaliser ton style, brusquer la fortune, bronzer ta sensibilité. — Dommage.
Il. 20
29 avril 1873. — Avant cinquante ans le monde est le cadre où nous travaillons à notre portrait; après cinquante ans, quand notre individu nous attriste et se fane, il faut nous oublier dans quelque chose de meilleur et de plus grand que nous, la patrie, la science, l’art, l’humanité. C’est le moyen, sinon de rajeunir, au moins d'échapper à la mort anticipée, de vaincre la tristesse en quittant une nacelle qui sombre pour un vaisseau qui ouvre ses voiles. Gare au mécontentement, qui fait prendre en grippe eten mépris nonseulement le naufragé, mais les seuls moyens de sauvetage. Ton instinct est de quitter ce qui te quitte; mais cette fierté fait autour de nous l'isolement. Mieux vaut faire abstraction de soimême, de ses préférences, de ses prétentions, de ses droits, de ses goûts, ne demander ni égards, ni justice, ni sympathie, ni bonté, et ne songer qu’au bien et au bonheur de quelque chose de grand et de durable, comme une institution ou une communauté. N'est-ce pas en d’autres termes se mettre au service de Dieu?
23 mai 1873. — L'erreur fondamentale de la France est dans sa psychologie. Elle a toujours cru qu'une chose dite était une chose faite, comme si la rhétorique avait raison des penchants, des habitudes, du caractère, de l’être
réel, comme si le verbiage remplaçait la volonté, la conscience, l'éducation, la régénération. La France procède toujours à coups d’éloquence, de canon ou de décrets, elle s’imagine ainsi changer la nature des choses; elle ne fait que des ruines et des phrases. Elle n’a jamais compris la première ligne de Montesquieu : « Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » — Elle ne veut pas voir que son impuissance à organiser la liberté vient de sa nature même, des notions qu’elle a de l’individu, de la société, de la religion, du droit, du devoir, de la manière dont elle élève les enfants. Sa façon est de planter les arbres par la tête et elle s'étonne du résultat! Le suffrage universel avec une mauvaise religion et une mauvaise éducation populaire est la bascule à perpétuité entre l'anarchie et la dictature, entre la rouge et la noire, entre Danton et Loyola. Entêtée dans son illusion, elle court encore après sa queue. Combien de boucs émissaires égorgera-t-elle avant de se frapper la poitrine?
15 juillet 1873 (sept heures du matin). — Tristesse. Grosse toux, multiplication de fils d'argent, sentiment de l'impossible et de l'irréparable, impression de folie et de sottise, lassitude de la vie, ennui de moi-même, humiliation,
regret. Perception de ma propre décadence. Vue claire de ce qui me sera toujours refusé. J’oublie, mais je ne puis ni me résigner ni vouloir. J’étouffe mes désirs, ne pouvant ni les supprimer ni les satisfaire. Trop fier pour me plaindre du sort, trop découragé pour lutter avec lui, trop éclairé pour compter sur moi-même ou sur le monde, je ne sais quelle figure faire devant la destinée. Je ne suis ni un heureux ni un malheureux. Je suis un naufragé qui n’en convient pas. Je suis une aspiration déçue et une vie manquée. Le doute a détruit en moi jusqu’à la facultéd’espérer; à peine si je crois à ce que je tiens, tant la fragilité de tout bien m'est présente. Je sens que tout, que tout échappe; si je serrais la main d’une femme loyale en disant : veux-tu être à moi, j'ai l’arrière-pensée que la mort glacerait presque aussitôt cette main dans la mienne. La vie est si perfide et si cruelle, que je ne lui demande rien pour me soustraire à sa tyrannie. Je profite de ce qu’elle m'envoie, mais sans faire fond sur rien, pas plus que sur le beau temps.
… On frappe. C’est la bonne qui m’apporte une lettre. On dirait un truc théâtral ou une réponse de la Providence. La lettre vient de Céligny; elle est d’une amie bien chère, celle qui m'a demandé de penser à elle dans mes heures
noires. Il y a vraiment là une coïncidence touchante et qui peut rendre pensif.
17 juillet 1873 (dix heures et demie du soir). — Ciel limpide et fourmillant d'étoiles. Sentiment de vide. N’est-il pas contre nature d’être ainsi absolument seul? en tout cas, cela est contre ma nature. Je suis sociable, aimant, tendre même ; qui s’en douterait? J’étouffe dans le délaissement; mais je feins l'indifférence stoïque. Ce soir concert, feu d'artifice; mais y aller seul, à quoi bon? J'ai été faire un tour à la Plaine, puis je suis rentré pour me ronger le foie à l'aise.
23 juillet 1873. — Trois choses me refroidissent très vite : être soupçonné, n'être pas compris ou découvrir un besoin d'indépendance. La première m'offense, la seconde me décourage, la troisième me désintéresse. J’ouvre à qui veut sortir, je me retire de qui veut m'estimer moins, je me tais avec qui cesse d'entendre. Ainsi le prochain est toujours maître des relations qui nous rapprochent,
Selon qu’il a semé chacun récolte en moi.
Je ne puis rien changer à cela et je ne le désire point. Il faut que ceux qui se passent de moi je me passe d'eux : ainsi l'exige leur liberté et ma
dignité. Douloureux ou facile, ce sacrifice doit être fait. Ce qui le facilite, c’est le refroidissement préparatoire. Si l'amour d’autrui me rend esclave, son injustice ou son dédain me délie. Rompre m'est presque impossible, mais accepter une rupture ne m'est pas trop malaisé. Autrement dit, j'ai le cœur faible et la fierté raide. Dès qu’on me détache, je suis détaché. Tant que je suppose un malentendu, je puis abonder en démarches et en explications. Mais disputer un cœur qui marchande sa retraite, cela n’est pas dans ma gamme. Ce terrible avilissement de l'amour (qui ne sert jamais à rien, puisque l’amour n’est pas une gratitude et s’endurcit par ses torts bien loin d’arriver au repentir), cette prosternation vaine et insensée, m'ontété épargnés, grâce au ciel. Je sais bien que la formidable épreuve de la passion délirante m'a été épargnée aussi, et que je n’ai pas senti tout mon bonheur, tout mon avenir, toute mon espérance, dépendre d’une carte unique, d’un être unique, d’une seule volonté de cet être ou d'un seul caprice de cette carte. Cette servitude absolue excuse bien des choses. De même les fureurs de la trahison subie me sont personnellement inconnues ; je n’ai jamais été trahi, quoiqu'on ait été plus d’une fois perfide à mon égard.
Ainsi quoique ma vie secrète ait eu ses tourments, Je n'ai point traversé les pires supplices,
ceux de l'amour méconnu, de l’amour trahi, de la passion devenue folie, ni l’arrachement d'une épouse ou d’un enfant chéris. Comparativement, j'ai été privilégié. Les épreuves de la misère, de l’humiliation prolongée, des cruelles infirmités physiques ont passé loin de moi. J'ai bien des grâces à rendre à Dieu pour ma destinée, qui a été plutôt contemplative qu'active, mais qui a recueilli plus de biens qu'elle n’a souffert de maux.
Conclusion : portons les fardeaux les uns des autres, et par conséquent songeons moins à la défensive personnelle qu’à la charité. Si nous pouvons être utiles à quelqu'un, soyons-le, fût-ce sans beaucoup d'espoir ni d’attrait. Semons sans compter les grains.
25 juillet 1873.—Tonrenoncement estinconsolé, tu n’es pas d'accord avec les circonstances, tu souffres sans en convenir, tu n’as point de paix, parce que tu n'as plus ni espérance ni but, ni foi...
Voilà donc ces moments chaotiques dont parle Othello. La nuit se fait dans mon âme. Tout est trouble et confus. Je ne vois plus de sens à ma vie; il n’y a plus de résultats acquis; je n'ai plus conscience d’un talent, d’une habitude, d’une maxime, et je n’aperçois que mon néant el le
désir de ne pas être. O le tourbillon noir! — Et cependant je vois danser comme les astres au ciel les atomes bleuâtres dans le rayon qui filtre à travers mes volets; et cette échelle de Jacob emmène mon esprit parmi les magnificences de l'univers; les hirondelles gazouillent
dans l'étendue; des voix d'enfants jouent sur les galeries ; nous sommes en juillet et bien des maisons dans les cinquantes lieues carrées qui m'entourent feraient accueil à ma visite. Les livres, les montagnes, le voyage, le spectacle humain me sont ouverts où m’appellent. Cette désolation muette n’est-elle pas un accès d’hypocondrie, une folie, une ingratitude? Est-ce donc n'avoir rien que de n'avoir pas tout? Cet abattement n'est-il pas de l'ambition rentrée? Ce détachement n’est-il pas de la bouderie, c’est-àdire du dépit, de l’insubordination, presque de la révolte? S'accommoder du réel, de ses imperfections et de ses limites, convertir ses soupirs en force active et bienfaisante, accepter son sort et son lot, se réconcilier avec le prochain et les circonstances telles qu’elles sont, diviniser ses expériences et découvrir une intention paternelle dans les joies et les douleurs qui ont fait
le tissu de nos jours, c’est le moyen de retrouver la force et la paix.
Schéveningue, 18 août 1873. — Notons le corso d'hier. — Air tonique. Paysage clair, vif et net, la mer gaie, d’un certain bleu cendré et blanchâtre, qui n’a rien à faire avec l’azur et l'indigo de la Mer lonienne. Jolis effets de plage, de marine et de lointain ; la silhouette des clochers de la capitale se détachait en découpure. Belles traînées d’or sur les vagues, lorsque le soleil descendit au dessous des bandes de vapeur du mi-ciel, avant d'entrer dans les brumes de l'horizon marin. Foule considérable. Tout Schéveningue et La Haye, le village et la capitale inondaient la terrasse aux mille tables et submergeaient les étrangers et les baigneurs.
Les matrones, nourrices, les enfants et les poulettes de l'endroit, avec leurs coiffes souscasquées de vermeil, leurs tabliers blancs ou noirs, et leurs fichus arrêtés dans la ceinture, promenaient leurs tailles engoncées et godronnées qui effacent la différence des âges. Quelques officiers (marine ou cavalerie). Des juives passées au blond, mais nez busqué et lèvres sensuelles. Toilettes variées, modes françaises. Petits chapeaux de toute espèce, en galette, en gouttières, en escarpement d’un pied de haut, avec rubans flottants ou blonde voltigeante; tous les accords de couleur, gris et rose, gris et
bleu, rose et noir, bleu et blanc, rose et roux, blanc et rouge. Les jolies personnes pas trop rares; les formes élégantes, souples, onduleuses, les attitudes aisées et distinguées abondaïent moins.
L’orchestre a joué du Wagner (Lohengrin), de l’Auber et des valses. Que faisait tout ce monde? Il jouissait dela vie; la moitié remuante circulait autour de la moitié assise.
Mille pensées erraient dans mon cerveau : le droit et la valeur de la mode européenne; le loisir; le dimanche ; l'esthétique des couleurs, la symbolique de la toilette; ce qu'il fallait d'histoire pour rendre possible ce que je voyais (dimanche, musique, toilette, loisirs, rangs sociaux, état hollandais, cosmopolitisme, etc., etc.) La Judée, l'Égypte, la Grèce, la Germanie, la Gaule, et tous les siècles, de Moïse à Napoléon, et toutes les zones, de Batavia à la Guyane, avaient collaboré à cette réunion. L'industrie, la science, l'art, la géographie, le commerce, la religion de tout le genre humain se retrouvent dans chaque combinaison humaine ; et ce qui est là sous nos yeux, sur un point, est inexplicable sans tout ce qui fut. L’entrelacement des dix mille fils que tisse la nécessité pour produire un seul phénomène est une intuition stupéfiante. On se sent en présence de la Loi, on entrevoit
l'atelier mystérieux d’Isis. L'éphèmère aperçoit l'éternel.
Donc ne fléchissons point, la crainte est insensée ; Si notre Père occupe et le temps et le lieu, Toujours, ravissante pensée, Partout, nous habitons en Dieu.
Qu'importe la brièveté de nos jours, puisque les générations, les siècles et les mondes euxmêmes ne font que reproduire sans fin l'hymne de la vie, dans les cent mille modes et variations qui composent la symphonie universelle? Le motif est toujours le même; la monade n’a qu'une loi; toutes les vérités ne sont que des diversifications d’une seule vérité.
L'univers est la joie de Brahma et la volonté de l'Éternel. II représente la richesse infinie de l'Esprit voulant en vain épuiser tous les possibles, et la bonté du Créateur qui veut faire participer à l’être tout ce qui dort dans les limbes de la toute-puissance.
Contempler et adorer, recevoir et rendre, avoir jeté sa note et remué son grain de sable, c'est tout ce qu'il faut pour l'éphémère; cela suffit à motiver son apparition fugitive dans l’existence.
… Une coccinelle aux élytres transparentes s’abat sur mon papier et vient à boire l'encre de
ces lignes. Elle aussi trouve ce qui lui faut, et c'est ma plume qui l’abreuve. Était-il prévu dans le livre des destinées, que le 18 août 1873, à onze heures du matin, un Genevois ferait ce plaisir à cet insecte? Je ne le pense pas. Mais il est écrit : Qui cherche trouve, et il est pourvu à ce que tous les êtres rencontrent leur équilibre. Seulement la Nature ne connaît guère que le combat; etl’hommeconnaîtaussilabienveillance, même la charité.
Edel sey der Mensch Hülfreich und gut.