Zoologue genevois, né en 1832, mort en
Cette abolition de la nature par le naturalisme est conséquente et c’est le point de départ de Schelling. Au point de vue de la physiologie, la nature n’est qu’une illusion forcée, une hallucination constitutionnelle. On n'échappe à cet ensorcellement que par l’activité morale du moi, qui se sent cause, cause libre, et qui par la responsabilité rompt le prestige et sort du cercle enchanté de Maïa'.
Maïa! serait-ce la vraie déesse? La sagesse hindoue a déjà fait du monde le rêve de Brahma. Faut-il avec Fichte en faire le rêve solitaire de chaque moi? Le moindre imbécile serait donc un poète cosmogonique, projetant le feu d'artifice de l’univers sous la coupole de l'infini. — Mais pourquoi nous donnons-nous gratuitement tant de peine pour apprendre quelque chose? Au moins dans nos rêves, sauf dans le cauchemar, nous accordons-nous l’ubiquité, l’omniscience et la liberté complète. Éveillés, serions-nous donc moins ingénieux qu'endormis ?
16 janvier 1868 (six heures du soir). — Bénie soit l'enfance qui,met un peu de ciel entre les rudesses terrestres, et qui sert à rapprocher
1. « Maïa, » dans le brahmanisme, est la diversité par opposition à l’unité, l’apparence et l'illusion par opposition à la réalité, à l’être.
parfois les âmes sur un terrain neutre. Je l'ai dit quelque part, les naissances sont le rajeunissement moral de l'humanité, en même temps que le moyen de sa survivance. Ce qu'il se fait de bons sentiments autour des berceaux et de l’enfance est un des secrets de la Providence générale; supprimez cette rosée rafraîchissante, et la mêlée des passions égoïstes desséchera comme le feu la société humaine. Les adultes se rassasient inévitablement les uns des autres et finiraient par être chacun en agacement contre tous, comme les passagers d’un navire au long cours, si la mort ne renouvelait pas les vis-à-vis, et surtout si des passagers nouveaux, innocentes et frêles créatures, contre lesquelles nul n’a de grief personnel, ne détendaient pas la situation, en ramenant l’attendrissement au milieu de l'hostilité aride, et le désintéressement au milieu des égoïsmes en arrêt.
Bénie soit l'enfance pour le bien qu’elle fait et pour le bien qu’elle occasionne, sans le savoir et sans le vouloir, en se faisant aimer, en se laissant aimer. Le peu de paradis que nous apercevons encore sur la terre est dû à sa présence. Sans la paternité, sans la maternité, je crois que l'amour lui-même ne suffirait pas à empêcher des hommes éternels de s'entre-dévorer, des hommes, entendons-nous, tels que les ont faits
nos passions. Les anges n’ont pas besoin de la naissance et de la mort pour supporter la vie, parce que leur vie est céleste. Notre vie au contraire est un train de guerre perpétuel, et le plus cher souci de l’homme, après le soin de son intérêt personnel, est, trop souvent, l’artde donner du désagrément à ses semblables. « Cha n’est pas que cha m'amuse, mais cha vexe mon voisin, et ch’est toujours cha! » est la formule de cette gracieuse tendance.
Gardons-nous de prendre en grippe notre milieu et notre espèce, car où aller pour échapper à notre malaise? Et ce qui est pis, c'est de se prendre en grippe soi-même, car comment sauter hors de son ombre? Puisqu'on ne peut changer les choses, le plus simple est de changer la manière dont on les regarde. Bouleverser le monde est incommode et inutile, mieux vaut renouveler son être, et muer son âpreté. Le mécontentement empoisonne la vie; l'acceptation peut lui rendre sa poésie et une sévère beauté. L'idée religieuse d’épreuve etde mission, de tâche etde devoir, estnécessaire pour vaincre cesirritations morbides du sentiment qui tiennent en échec la raison. Tous les chemins mènent à Rome et à la folie. Il y en a très peu qui mènent au bien, peut-être un seul; et on ne trouve le commencement de ce chemin qu’en sortant de soi.
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25 janvier 1868. — J'ai la bouche dans un état piteux. La langue, la gencive et les dents me font mal à la fois. Depuis que le dentiste y a mis la main, deux molaires qui n'avaient jamais bronché sont devenues sensibles, et le tout semble en capilotade. Menaçante innovation !
Me voilà entré dans le troupeau des dysodontés, des malheureux qui sont, par leur mâchoire, à la merci des intempéries et des gens de l’art. J'ignorais cette dépendance et cette tristesse. Cela favorise le dégoût de la vie, en nous remémorant à chaque repos le mot de la Trappe :
Frère, il faut mourir! Frère, tu te démolis, tu redeviens graduellement poussière, et tu penches graduellement vers le tombeau. Cet avertissement morose n’a rien de gai.
Guenille, si l’on veut, ma guenille m'est chère. C'est ici qu'il est capital de croire à l'immortalité de son être, et de penser avec l'apôtre que si l’homme extérieur se détruit,
l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour.
— Et pour ceux qui en doutent et qui ne l’espèrent pas? Le reste de leur carrière n’est alors que le démembrement forcé de leur petit empire, le démantèlement successif de leur être par l'inexorable destin. Il est dur d'assister à cette longue mort, dont les étapes sont lugubres et la fin inévitable. On comprend que le stoïcisme
ait maintenu le droit du suicide. — Quelle est ta foi actuelle? Le doute universel, ou du moins assez général de la science, ne L'a-t-il pas envahi à ton tour? Tu as défendu la cause de l'immortalité de l’âme devant les sceptiques, et néanmoins, après les avoir réduits au silence, tu ne sais pas bien si tu n’es pas au fond de leur avis. Tu voudrais te passer d'espérance, et il est possible que tu n’en aies guère plus la force, et qu'il te faille, comme un autre, être soutenu et consolé par une croyance, et par la croyance au pardon et à l’immortalité, c’est-à-dire par la croyance religieuse de forme chrétienne. La raison et la pensée se lassent comme Îles muscles et comme les nerfs. Il leur faut du sommeil. Et ce sommeil, c’est la rechute dans la tradition enfantine, dans l'espérance commune. Il est si fatigant de se maintenir dans un point de vue exceptionnel qu'on retombe dans le préjugé par pur affaissement, ainsi que l’homme debout finit toujours par se laisser couler sur le sol et par reprendre l'horizontale. Nous ne sommes donc à notre hauteur que par instants. Le milieu nous enchaîne et nous remet au niveau général, dès que notre vigueur diminue et que le feu de l’âge s’amortit en nous. — Et c’est grâce à cette loi que le catholicisme recaptive au lit de mort la majorité des ouailles qui lui avaient échappé pendant leurs
belles années. De là aussi le proverbe : Devenu vieux, le diable se fait ermite.
Que devenir, quand tout nous quitte, santé, joie, affections, fraîcheur des sens, mémoire, capacité de travail; quand le soleil nous semblese refroidir et la vie se dépouiller de tous ses charmes ? Que devenir, si l’on n’a aucune espérance? Faut-il s'étourdir ou se pétrifier? — La réponse est toujours la même : s'attacher au devoir.
Vis pour autrui, sois juste et bon, Fais ton monument ou ta gerbe, Et du ciel obtiens le pardon Avant d'aller dormir sous l’herbe.
N'importe l'avenir, si l’on possède la paix de la conscience, si l’on se sent réconcilié et dans l’ordre. Sois ce que tu dois être, le reste regarde Dieu. C'est à lui à savoir ce qui vaut le mieux, à soigner sa gloire, à faire le bonheur de ce qui dépend de lui, que ce soit par la survivance ou par l’anéantissement. Et mêmeil n’y aurait point de Dieu saint et bon, il n'y aurait que le grand être universel, loi du tout, idéal sans hypostase ni réalité, que le devoir serait encore le mot de l'énigme et l'étoile polaire de l'humanité en marche.
1 Gévrier 1868. —J’'achève Mainfroy d'About (premier des Mariages de Province). Que d’es-
prit, de verve, d’aplomb et de finesse! About est un vrai petit-fils de Voltaire, il a le trait, la malice et les ailes, l’aisance cavalière sur un fond de subtile ironie, et une liberté intérieure qui lui permet de se jouer de tout, de se moquer des autres et de lui-même, tout en s’amusant de ses idées et même de ses fictions. C'est bien là la marque authentique, la signature de l'esprit.
Malignité incoercible, élasticité infatigable, moquerie lumineuse, joie dans le décochement perpétuel de flèches sans nombre et qui n’épuisent jamais le carquois, le rire inextinguible d’un petit démon élémentaire, l’intarissable gaieté, l'épigramme rayonnante : il y a de tout cela dans les vrais hommes d'esprit. Stulti sunt innumerabiles, disait Érasme, le patron latin de ces fins railleurs. Les sots, les vaniteux, les fats, les niais, les gourmés, les cuistres, les grimauds, les pédants de tout pelage, de tout rang et de toute forme; tout ce qui pose, perche, piaffe, se rengorge, se grime, se farde, se pavane, s’écoute, s'impose, tout cela c’est le gibier du satirique; autant de cibles fournies à ses dards, autant de proies offertes à ses coups. Et l’on sait si le monde en est avare. C’est une vraie bénédiction! Un festin de cocagne est servi à perpétuité à l'esprit sarcastique; le spectacle de la société
lui fait une noce de Gamache sans fin. Aussi comme il fourrage à cœur joie dans ses domaines! quels abatis et quelles jonchées tout autour de ce grand chasseur! La meurtrissure universelle fait sa santé à lui. Ses balles sont enchantées et il est invulnérable. Sa main est infaillible comme son regard, et il brave riposte et représailles, parce qu’il est l’éclair et le vide, parce qu'il est sans corps, parce qu'il est fée.
Les hommes d'esprit ne reconnaissent et ne souffrent que l'esprit; toute autorité les fait rire, toute superstition les amuse, tout le convenu les excite à la contradiction. Ils ne font grâce qu’à la force et ne tolèrent que le parfait naturel. Pourtant dix hommes d’esprit ne valent pas un homme de talent, ni dix hommes de talent un homme de génie. Et dans l'individu le cœur est plus que l'esprit, la raison vaut le cœur et la conscience l'emporte sur la raison. Si donc l’homme d’esprit n’est pas moquable, il peut du moins n'être ni aimé, ni considéré, ni estimé. Il peut se faire craindre, il est vrai, et faire respecter son indépendance; mais cet avantage négaüf, résultat d’une supériorité négative, ne donne pas le bonheur. L'esprit ne suffit donc à rendre heureux ni celui qui le possède ni ses alentours.
L'esprit sert bien à tout, mais ne remplace rien. Soyez donc gens d'esprit, mais surtout gens de bien.
8 mars 1868. — Madame “‘* me retient à prendre le thé avec trois jeunes personnes de ses amies, trois sœurs, je crois. Les deux cadettes sont extrêmement jolies : la brune autant que la blonde. Placé entre ces deux charmantes filles, je me suis caressé les yeux à ces frais visages, où riait la jeunesse en fleur. Que cette électrisation esthétique est bienfaisante pour l’homme de lettres! elle le restaure positivement, par une sorte de courant d’induction. Sensitif, impressionnable, absorbant comme je le suis, le voisinage de la santé, de la beauté, de l'esprit, de la vertu, exerce une puissante influence sur tout mon être, et réciproquement je m'affecte et m'infecte aussi aisément en présence des vies troublées et des âmes malades. — Miss C** H°" disait à quelqu'un de moi que je devais être « superlativement féminin » dans mes perceptions. Cette sensitivité sympathique en est la cause. Pour peu que je l’eusse voulu, j'aurais eu la clairvoyance magique d'une somnambule, et pu répéter sur moi une quantité de phénomènes étranges. Je le sais, mais je m'en suis gardé, soit par insouciance, soit par raison. Quand je pense aux intuitions de toute sorte et de sorte opposée que j'ai eues depuis mon adolescence, il me semble que j'ai vécu bien des douzaines et presque des centaines de vies. Toute individua-
lité caractérisée se moule idéalement en moi ou plutôt me forme momentanément à son image, et je n’ai qu'à me regarder vivre à ce moment pour comprendre cette nouvelle manière d’être de la nature humaine. C’est ainsi que j'ai été mère, enfant, jeune fille, mathématicien, musicien, érudit, moine, etc. Dans ces états de sympathie universelle, j'ai même été animal et plante, tel animal donné, tel arbre présent. Cette faculté de métamorphose ascendante et descendante, de déplication etderéimplication, a stupéfié parfois mes amis, même les plus subtils (Edm. Scherer). Elle tient sans doute à mon extrême facilité d'objectivation impersonnelle, qui produit à son tour ma peine à m'individualiser pour mon compte, à n'être qu'un homme particulier, ayant son numéro et son étiquette. Rentrer dans ma peau m'a toujours paru curieux, chose arbitraire et de convention. Je me suis apparu comme boîte à phénomènes, comme lieu de vision et de perceplion, comme personne impersonnelle, comme sujet sans individualité déterminée, comme déterminabilité et formabilité pures, et par conséquent ne me résignant qu'avec effort à jouer le rôle tout arbitraire d’un particulier inscrit dans l’état civil d’une certaine ville, d’un certain pays. C'est dans l’action que je me sens entreposé; mon vrai milieu c’est la contemplation. Toute
ambition, recherche et poursuite m'est une corvée, un amoindrissement, une concession faite à l’usage, par débonnaireté. Je ne respire à l'aise qu’en déposant ce rôle d'emprunt et en rentrant dans l’aptitude aux métamorphoses. La virtualité pure, l'équilibre parfait est mon refuge de prédilection. Là je me sens libre, désintéressé, souverain. Est-ce un appel, est-ce une tentation?
C’est l’oscillation entre les deux génies, grec et romain, oriental et occidental, antique et chrétien. C’est la lutte entre deux idéaux, celui de la liberté et celui de la sainteté. La liberté nous divinise, la sainteté nous prosterne. L'action nous limite, la contemplation nous dilate. La volonté nous localise, la pensée nous universalise. Mon âme balance entre deux, quatre, six conceptions générales et antinomiques, parce qu'elle obéit à tous les grands instincts de la nature humaine, el qu’elle aspire à l'absolu, irréalisable autrement que par la succession des contraires. Il m'a fallu du temps pour me comprendre, et parfois il m'arrive de recommencer l'étude de ce problème résolu, tant il nous est difficile de maintenir en nous un point immobile. J'aime tout, et Je ne déteste qu’une chose, savoir l'emprisonnement irrémédiable de mon être dans une forme arbitraire, même choisie par moi. La liberté intérieure serait donc la plus tenace de mes passions
et peut-être ma seule passion. Cette passion est-elle permise? Je l’ai cru avec intermittence, et je n’en suis pas parfaitement sûr.
17 mars 1868. — La femme veut être aimée sans raison, sans pourquoi; non parce qu’elle est jolie, ou bonne, ou bien élevée, ou gracieuse, ou spirituelle, mais parce qu’elle est. Toute analyse lui paraît un amoindrissement et une subordination de sa personnalité à quelque chose qui la domine et la mesure. Elle s’y refuse donc, et son instinct est juste. Dès qu’on peut dire un Parce que, on n'est plus sous le prestige, on apprécie, on pèse, on est libre au moins en principe. Or l'amour doit rester une diablerie, une fascination, un ensorcellement, pour que l’empire de la femme subsiste. Mystère disparu, puissance évanouie. Il faut que l'amour paraisse indivisible, irrésoluble, supérieur à toute analyse, pour conserver cette apparence d’infini, de surnaturel, de miraculeux, qui en fait la beauté. La majorité des êtres méprisent ce qu’ils comprennent et ne s’inclinent que devant l'inexplicable. Le triomphe féminin est de prendre en flagrant délit d’obscurité l'intelligence virile qui prétend à la lumière. Et quand les femmes inspirent l’amour, elles ont précisément la joie orgueilleuse de ce triomphe. — J'avoue que cette
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vanité est fondée. Toutefois l'amour profond me paraît une lumière et un calme, une religion et une révélation, qui méprise à son tour ces victoires inférieures de la vanité. — Les grandes âmes ne veulent rien que de grand. Tous les artifices paraissent honteusement puérils à qui flotte dans l'infini.
19 mars 1868 (neuf heures du matin). — Bise et froidure; néanmoins la tête reste molle, et j'éprouve comme des tiraillements cérébraux. Je ne suis pas en fonds de vigueur; la cause? je ne la devine pas, à moins d'une déperdition inaperçue, d’une fuite nerveuse qui ne m'a pas fait signe au passage. C’est singulier et désagréable.
Faire attendre un tout petit service, est plus maladroit qu’en refuser poliment un gros; car pour le refus, il peut y avoir des raisons sérieuses; pour le retard, il semble n’y avoir que peu de bonne volonté. L'empressement est d'autant plus de mise dans les bagatelles, qu'il dispense de concessions dans les choses importantes.
C’est ce qu'une femme surtout ne devrait jamais oublier. Mais la négligence fait faire mille sottises, qu’elle ne laisse pas plus réparer qu’elle n’a su les prévenir. Soyons attentifs avec les autres, et maintenons en éveil notre présence d'esprit.
C’est un soin fastidieux mais nécessaire. — Ce qu'on nomme les petites choses, c’est la cause des grandes, car c'en est le commencement, l'ovule, l'embryon; et le point de départ des existences décide ordinairement de tout leur avenir. Un point noir est le début d’une gangrène, d’un ouragan, d’une révolution, un point sans plus. D'une mésintelligence imperceptible peut sortir finalement une haine et un divorce. Quelle est cette impératrice carlovingienne qui perdit le trône pour une dispute dont un raccourcissement de chevelure était l’origine? Une avalanche énorme commence par le détachement d’un atome; l’embrasement d’une ville, par Ja chute d’une allumette. Presque tout provient de presque rien, semble-t-il. Les cent premiers francs d’une fortune coûtent plus à gagner que parfois des millions plus tard. Mahomet a eu plus de peine à créer les six premiers croyants dans sa religion que ses successeurs à conquérir six royaumes. Seule la première cristallisation est affaire de génie; l'agrégation ultérieure est affaire de masse, d'attraction, de vitesse acquise, d'accélération mécanique. L'histoire, comme la nature, nous montre l’application de la loi d'inertie et d'agglomération, qui se formule facétieusement ainsi : Rien ne réussit comme le succès. Trouvez le joint, frappez juste, commencez
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bien : tout est là. Ou plus simplement : ayez de la chance, car le hasard joue un rôle immense dans les affaires humaines. Ceux qui ont le plus réussi en ce monde, l’avouent; le calcul n’est pas inutile, mais le hasard se moque effrontément du calcul (Napoléon, Bismarck, Machiavel), et le résultat d’une combinaison n’est nullement proportionnel à son mérite. Du point de vue supranaturel on dit : ce hasard prétendu, c’est la part de la Providence; l’homme s’agite, mais Dieu le mène (Fénelon). Le malheur, c'est que l'intervention présumée fait échouer le zèle, la vertu, le dévouement, et réussir le crime, la bêtise, l’égoïsme, aussi souvent et même plus souvent que le contraire. Rude épreuve pour la foi, qui s’en tire avec ce mot : Mystère! c'est-àdire qui reconnaît après coup que son explication n’explique pas, et n’est conséquemment qu’un
verbiage honnête, une logomachie pieuse. —.
C’est dans les origines qu'est le principal secret | du destin. Ce qui n'empêche pas la suite sou- ?
bresautée des événements de nous réserver aussi des surprises. Ainsi à première vue, l’histoire n’est que désordre et hasard; à seconde vue, elle paraît logique et nécessaire; à troisième vue, elle paraît un mélange de nécessité et de liberté; au quatrième examen, on ne sait plus ce qu’il en faut penser, car, si la force est l'origine du droit