‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal IntimeChapitre 8 sur 29 · II · texte numérisé non relu

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et le hasard l’origine de la force, nous revenons à la première explication, mais avec la gaieté de moins.

Démocrite aurait-il raison? Le fond de tout serait-il le hasard, toutes les lois n'étant que des imaginations de notre raison, laquelle, née d’un hasard, a cette propriété de se faire illusion sur elle-même et de proclamer des lois qu’elle croit réelles et objectives, à peu près comme un homme qui rêve un repas croit manger tandis qu’il n’y a en vérité ni table, ni aliments, ni convive, ni nutrition? Tout se passe comme s’il y avait de l'ordre, de la raison, de la logique dans ie monde, tandis que tout est fortuit, accidentel, apparent. L'univers n'est que le kaléidoscope qui tourne dans l'esprit de l’être dit pensant, lequel est luimême une curiosité sans cause, un hasard qui a conscience de tout le grand hasard et qui s’en amuse pendant que le phénomène de sa vision dure encore. La science est une folie lucide, qui se rend compte de ces hallucinations forcées. Le philosophe rit, parce qu'il n’est dupe de rien et que l'illusion des autres persiste. Il est pareil au malin spectateur d’un bal qui aurait adroitement enlevé aux violons toutes leurs cordes el qui verrait néanmoins se démener musiciens et danseurs, comme s’il y avait musique. L’expérience le réjouirait en démontrant que l’univer-

selle danse de Saint-Guy est pourtant une aberration du sens intérieur, et qu’un sage a raison contre l’universelle crédulité. Ne suffit-il pas déjà de se boucher les oreilles dans une salle de danse, pour se croire dans une maison de fous? Pour celui qui a détruit en lui-même l’idée religieuse, l’ensemble des cultes sur la terre doit produire un effet tout semblable. Mais il est dangereux de se mettre hors la loi du genre humain et d’avoir raison contre tout le monde. Vieux soldats de plomb que nous sommes, Au cordeau nous alignant tous,

Si des rangs sortent quelques hommes, Nous crions tous: A bas les fous!

Rarement les rieurs se dévouent. Pourquoi le feraient-ils? Le dévouement est sérieux et c'est sortir de son rôle que de cesser de rire. Pour se dévouer, il faut aimer; pour aimer, il faut croire à la réalité de ce qu’on aime; il faut savoir souffrir, s’oublier, se donner, en un mot devenir sérieux. Le rire éternel c’est l'isolement absolu, c’est la proclamation de l’égoïsme parfait. Pour faire du bien aux hommes, il faut les plaindre et non les mépriser; et dire d’eux, non pas : les imbéciles! mais : les malheureux! Les dériseurs sont impatientants, parce que l'esprit tue en eux le cœur, et qu'ils se désintéressent de l'humanité. Le sceptique pessimiste et nihiliste paraît moins

glacial que l’athée goguenard. Or, que dit le sombre Ahasvérus ? ;

Vous qui manquez de charité,

Tremblez à mon supplice étrange :

Ce n’est point sa divinité,

C’est l'humanité que Dieu venge!

Mieux vaut se perdre que de se sauver tout seul et c'est faire tort à son espèce que de vouloir avoir raison sans faire partager sa raison. C’est d’ailleurs une illusion que d'imaginer la possibilité d'un tel privilège, quand tout prouve la solidarité complète des individus et quand aucun ne peut penser que par la pensée générale, affinée par des siècles de culture et d'expérience. L’individualisme absolu est une niaiserie. On peut être isolé dans son milieu particulier et temporaire, mais chacune de nos pensées et chacun de nos sentiments trouve, a trouvé et trouvera son écho dans l’humanité. L’écho est immense, retentissant pour certains hommes représentatifs que de grandes fractions de l'humanité adoptent comme guides, révélateurs, réformateurs; mais il n’est nul pour personne. Toute manifestation sincère de l’âme, tout témoignage rendu à une conviction personnelle sert à quelqu'un et à quelque chose, lors même qu’on ne le sait pas, et qu'une main se pose sur votre bouche ou qu'un nœud coulant vous prend à la gorge. Une parole

dite à quelqu'un conserve un effet indestructible, comme un mouvement quelconque se métamorphose sans s’anéantir. — Voilà donc une raison pour ne pas rire, pour ne pas se taire, pour s'affirmer et pour agir; c’est que nous sommes tous membres les uns des autres, et qu'aucun effet n’est totalement perdu.

Conclusion : il faut avoir foi en la vérité, et se faire un devoir de montrer cette foi par l’action. Il faut chercher le vrai et le répandre. Il faut aimer les hommes et les servir, sans espoir de gratitude. — Au lieu d’èréyov xt äméyov, il convient de dire : ouvre-toi et donne-toi.

Mornex sous Salève,8 avril 1868 (cinq heures du soir). — Donné ce matin une leçon sur l'École stoïcienne, avec un vrai dégoût pour la majorité de mon auditoire. Pris congé de mon petit monde ordinaire, fait les arrangements et préparatifs nécessaires, quitté la ville par un grand coup de vent qui soulevait toutes les poussières de la banlieue, et deux heures plus tard me voici installé à l'hôtel Bellevue, dans ma chambre de l’année dernière. Le temps s’est mis à l'orage. Sous le ciel voilé de lourdes nuées, le vent du sud souffle par rafales et remplit de brume grisâtre la vaste étendue. L’hémicycle lointain des montagnes qui se déroule devant ma fenêtre ne

s'aperçoit plus que vaguement à travers l’atmosphère vaporeuse. Le paysage est terne, presque menaçant; et néanmoins, J'éprouve déjà un certain bien-être et je me félicite d’avoir quitté la ville. Respiration plus libre, tête plus légère; j'écris près de ma fenêtre ouverte, et je sens que l’accommodation se fait déjà. Le sentiment de l’étrangeté, ou plutôt de l’éfrangèreté, qui donne toujours un certain malaise, disparaît depuis que j'ai ouvert mon journal intime, et fait place au sentiment du chez soi.

Je compte rester ma semaine ici, et jai fait mes dispositions en conséquence. Comme tou- Jours, au dernier moment, les obstacles se sont quasi coalisés et il semblait vraiment que mes connaissances s'étaient échelonnées sur mon chemin pour m’arrêter et me faire manquer l'heure. Tenir ferme son programme, même en petit, est difficile et méritoire.… Brr! un éclair! Tonnerre, hurlement de la bourrasque, immenses ondées Spasmodiques, déchirure du voile des nuées dans la direction du Mont-Blanc, qui apparaît dans une sorte de gloire blafarde. Ma maison comme une tour déchire l’air, et de ma chambre située au sommet, comme un observatoire, J'ai les sensations d’un gabier perché dans les agrès d’un navire! Trois coups de tonnerre, du Môle aux Voirons, tout se noie dans la vapeur tourbillon-

nante; mes volets grincent et le vent qui s’engouffre dans ma chambre m’oblige àtoutfermer… Lumière renaissante, mais étrange comme la lueur d’une éclipse qui finit. Les arbres, affolés, se plient et se renversent en tout sens... Je rouvre. Le paysage a beaucoup gagné par le coloris. Il est fait de vert tendre, de brun profond et d’un gris très doux. Les terres et les roches mouillées donnent des tons chauds, qui caressent l'œil... Nouveau spasme météorologique : coups de vent furieux, vagues frissonnantes de la pluie dans un espace cube de seize lieues, trombe livide entraînée avec la vitesse de la flèche. Voir presque du haut en bas ce spectacle singulier, être dans ce phénomène grandiose sans en être atteint, est un vif plaisir. Douceur éthérée de la contemplation. C’est ainsi que le sage regarde la vie et que le grand poète domine les passions de ses personnages... Instant de répit. Puis nouvelles fureurs. Les colères de la nature comme celles des hommes sont intermittentes. Leurs accès se suivent mais se rythment. Profitons de la lanterne magique offerte à ma curiosité. Depuis des mois je n’avais pas eu de communication avec la nature. L'occasion est bonne pour rentrer dans sa familiarité.

9 avril 1868.— Passé trois heures avec le gros

volume de Lotze (Geschichte der Aesthetik in Deutschland?). L’attrait initial a été décroissant et a fini par l'ennui. Pourquoi ? parce que le bruit du moulin endort et que ces pages sans alinéas, ces chapitres interminables et ce ronron dialectique incessant me font l'effet d’un moulin à paroles. Je finis par bâiller comme un simple mortel devant ces épaisses et lourdes compositons de l’Allemagne. L’érudition et même la pensée ne sont pas tout. Un peu d’esprit, de trait, de vivacité, d'imagination, de grâce, ne gâterait rien. Vous reste-t-il dans la mémoire une image, une formule, un fait frappant ou neuf, quand on pose ces livres pédantesques? Non, il vous reste de la fatigue et du brouillard. L’affreux mot : « Mangeurs de saucisses, idéalistes » (Taine), vous revient comme une vengeance. O la clarté, la netteté, la brièveté! Diderot, Voltaire et même Galiani! Un petit article de Sainte-Beuve, de Scherer, de Renan, de Victor Cherbuliez fait plus jouir, rêver et réfléchir que mille de ces pages allemandes bourrées jusqu’à la marge et où l'on voit le travail moins son résultat. Les Allemands entassent les fagots du bûcher, les Français apportent des étincelles. Épargnez-moi les élucubrations ; servez-moi des faits ou des

” 1. Hermann Lotze (1817-1881), auteur d’un grand nombre d’ouvrages philosophiques.

idées. Gardez votre marc, vos cuves et votre moût; je désire du vin fait, qui pétille dans le verre et stimule mes esprits au lieu de les appesantir.

Mornex, 11 avril 1868. — Un gros nuage vient encore de secouer de la neige sur nous. Les flocons tombaient en plein soleil. Lutte de l'hiver et de l'été. J'y assiste fenêtre ouverte, mais roulé dans mon châle. Les rumeurs de vie, abois lointains, coups de marteau confus, voix de femmes à la fontaine, chants d’oiseaux dans les vergers inférieurs se fondent en harmonie vague. Des fumées s’élèvent des nuages à distance, mais il n’y a pas de traces de vapeurs; les glèbes ne sont point assez amollies ni le soleil assez chaud. Le printemps prélude à ses bienveillances, mais il est encore sévère. Il s'était trop avancé la semaine dernière, et reprend une attitude moins affable. Le tapis vert de la plaine se tigre et se damasse d’ombres passagères el remuantes qu'y promènent les nues. On est assiégé de sensations.

Mornex, 12 avril 1868.(Jour de Pâques, huit heuresdu matin). —Impressionsolennelleetreligieuse. Sonnerie de toute la vallée. Les champs même ont l'air d’exhaler un cantique. — II faut

à l’humanité un culte; le culte chrétien n’est-il pas, à tout prendre, le meilleur parmi ceux qui ont existé en grand? La religion du péché, du repentir et de la réconciliation, la religion de la renaissance et de la vie éternelle n’est pas une religion dont on doive rougir. Malgré toutes les aberrations du fanatisme étroit, toutesles superstitions du formalisme bête, toutes les laideurs additionnelles de l'hypocrisie, toutes les puérilités fantastiques de la théologie, l'Évangile a consolé la terre et modifié le monde. L’humanité chrétienne n’est pas beaucoup meilleure que l'humanité païenne, mais elle serait bien pire sans une religion et sans sa religion. Toute religion propose un idéal et un modèle; or l'idéal chrétien est sublime et le modèle est d’une beauté divine. On peut détester toutes les églises et s’incliner devant Jésus. On peut mettre en suspicion les clergés et à l’interdit les cathéchismes, et aimer le Saint et le Juste qui est venu sauver et non maudire. Jésus servira toujours à la critique du christianisme, et quand le christianisme sera mort, la religion de Jésus pourra survivre. Après le Jésus-Dieu reparaîtra la foi au Dieu de Jésus.

(Cinq heures du Soir.) — Grande promenade à deux par Cézargues, Eseri et le bois d'Yves; retour par le pont du Loup. Temps aigre et gri-

sätre.… Une grosse joie populaire, blousée de bleu, avec fifre et tambour, vient de faire escale une heure durant sous ma fenêtre. Cette troupe exclusivement mâle a chanté une multitude de choses, chants bachiques, refrains, romances, tous avec lourdeur et laideur. La Muse n'a pas touché la race de nos pays, et quand cette race est en gaieté elle n’en a pas plus de grâce. On dirait des ours en goguette. Sa poésie relative est d’une triste vulgarité, d’une affreuse platitude. Nous sommes pourtant, grâce à l’art, audessus de l’ignoble, mais nous en restons à la trivialité. Pourquoi? D'abord parce qu’en dépit de l'affectation de notre démocratisme, les classes courbées vers la glèbe du travail sont esthétiquement inférieures aux autres; ensuite parce que la poésie rustique, paysanesque est morte, el qu'en prenant part à la musique et à la poésie des classes cultivées, le paysan n’en donne plus que la caricature et non la copie. La démocratie, en n’admettant plus qu’une série entre les hommes, a donc fait tort à tout ce qui n’est pas de premier choix. Comme on ne peut plus sans outrage juger les hommes dans leur ordre, on ne les compare qu'aux sommités et ils paraissent plus médiocres, plus laids, plus avortés qu'auparavant. Si l’égalitarisme élève virtuellement la moyenne, il dégrade réellement les dix-neuf vingtièmes des

individus au-dessous de leur situation antérieure. Progrès juridique, recul esthétique. Aussi les artistes voient-ils se multiplier leur bête noire : le bourgeois, le philistin, le singe de l’homme de goût, l’ignare présomptueux, le cuistre qui fait l’entendu, l’imbécile qui s’estime l’égal de l'intelligent.

« La vulgarité prévaudra, » comme le disait de Candolle des graminées. L'ère égalitaire est le triomphe des médiocrités. C'est fâcheux, mais c'est inévitable et c’est une revanche du passé. L'humanité, après s’être organisée sur la base des dissemblances individuelles, s'organise maintenant sur la base des ressemblances; et ce principe exclusif est aussi vrai que l’autre. L'art y perdra, mais la justice y gagnera. Le nivellement universel n'est-il pas la loi de la nature, et quand tout est de niveau tout n'est-il pas fini? Le monde tend donc de toute sa force à la destruction de ce qu'il a enfanté. La vie est la poursuite aveugle de sa propre négation; comme il a été dit du méchant seul, elle aussi fait une œuvre qui la trompe, elle travaille à ce qu’elle déteste, elle file son suaire et empile les pierres de son tombeau. Il est bien naturel que Dieu nous pardonne, car ( nous ne savons pas ce que nous faisons. »

De même que la somme de la force est toujours

… Aétsnl

identique dans l’univers matériel et en présente non une diminution ou une augmentation, mais des métamorphoses, il n’est pas impossible que la somme du bien soit en réalité toujours la même et que par conséquent tout progrès sur un point se compense en sens inverse sur un autre point. Dans ce cas, il ne faudrait jamais dire qu’un temps et un peuple l’'emportent du tout au tout sur un autre temps et un autre peuple, mais en quoi particulièrement il y a supériorité. — La grosse différence, d'homme à homme, serait alors dans l’art de soutirer de soi-même le plus de force mentale disponible pour la vie supérieure, autrement dit de transformer sa vitalité en spiritualité et sa puissance latente en énergie utile. Cette même différence existerait de peuple à peuple. L’extraction du maximum d'humanité d’un même fond d’animalité formerait l’objet de la concurrence simultanée ou successive dans l’histoire. L’orthobiotique, l'éducation, la morale et la politique ne seraient que des variantes du même art : l’art de vivre. Et cet art, application de la chimie et de la distillerie cosmétique aux choses de l'âme, n'est que l’art de dégager la pure forme et la plus subtile essence de notre être individuel.

26 avri 1868 (dimanche à midi). — Triste

matinée. Mauvaise nuit; faiblesse. Reçu de Berlin une lettre peu gaie. Perdu mon temps à des balivernes... Langueur, mécontentement, même un certain ennui, du vide, de l’abattement. — Perspectives mélancoliques de tous les côtés. Senti fuir le sable dans la clepsydre de ma vie et s’écouler mes forces sans résultat n1 utilité. Dégoût de moi-même.

(Dix heures du soir.) — Visites. Veillé seul. Il pleut depuis plusieurs heures. Les choses m'ont donné une série de leçons de sagesse. J’ai vu les buissons épineux se couvrir de fleurs et toute la vallée renaître sous le souffle du printemps. J'ai assisté aux fautes de conduite des vieillards qui ne veulent pas vieillir et qui se révoltent dans leur cœur contre la loi naturelle, J'ai vu à l’œuvre les mariages frivoles et les prédications babillardes. J’ai vu des tristesses vaines et des isolements à plaindre. J’ai entendu des conversations badines sur la folie et les chansonnettes folâtres des oiseaux. Et tout cela m’a dit la même chose : Remets-toi en harmonie avec la loi universelle, accepte la volonté de Dieu, use religieusement de ta vie, travaille pendant qu'il fait jour, sois sérieux et joyeux à la fois. Sache répéter avec l’apôtre : « J'ai appris à être content de l’état où je me trouve. »

17 mai 1868 (onze heures du matin). — Pourquoi mon pauvre cœur éprouve-t-il une sorte de frémissement ? pourquoi les larmes montentelles à mes yeux? qu'est-ce qui m’émeut et m’oppresse de la sorte? Ah! je le sais bien et je le sens bien; mais je ne puis ni le dire ni l’écrire. — Il me semble aussi que mes destinées se décident, et cette décision est une crise, une angoisse, une mort intérieure... Est-ce bien possible? J'ai pleuré, largement pleuré. J’en ai la vue et l'âme troublées. Que faire, mon Dieu”? Incertitude, confusion, chaos. Je n'ose regarder la vie en face; je ne sais plus où est le devoir, ce que prescrit la sagesse, ce que conseille la raison. Lest et boussole, ancre et voilure, tout semble me manquer à la fois. Agitation, perplexité, obscurité, combats. Attendrissement, étouffement. Je veux ct je ne veux pas. Les témérités folles me tentent et m’effraient. Bourrasque, tournoiement, typhon.

Que je trouve heureux les pinsons et les enfants que j'entends chanter par ma fenêtre ouverte! Ils n’ont pas à prononcer sur leur sort, à prendre ces résolutions fatales et irrévocables qui engagent irrémédiablement l'avenir et qu’on peut déplorer jusqu'au tombeau et par delà. Ils ne risquent d’affliger mortellement personne. Ils sont d’accord avec eux-mêmes.

Tu es faible de cœur comme une femme; il te

faut des imprudences pour conserver ton estime, et cependant tu as peur de toute exaltation, parce que tu crains en toi les réactions anti-héroïques. Tu as des élans et pas de confiance dans tes élans. Tu ne peux supporter l’idée de faire souffrir ce qui t'aime, ni la pensée d’une humilition, ni la perspective d’un regret, d’un remords ou d’un repentir. Tu n'as pas le courage de vouloir, parce que ta conscience, ta raison et ton cœur ne veulent céder ni l’un ni l’autre, et que tu répugnes à toute détermination arbitraire. L'homme partagé attire la foudre et les malheurs, et comme il le pressent, il se détourne des aventures et n’aime pas à quitter le port.

( Trois heures après-midi). — Eblouissement de la vue. Accès de tendresse. Horreur du désert. Tout me paraît vain, vide, inutile, excepté l'amour. Et d'autre part, l'amour sans la paix de la conscience, n’est qu’un étourdissement ou un rongement d'esprit. Il faut se sentir dans l’ordre, dans la règle, dans le devoir pour pouvoir mourir et même pour pouvoir vivre. Malheureux, tu n’as plus d’énergie, de volonté, d’héroïsme. Tu ne cherches que ce qui caresse tes instincts trop féminins de sympathie et d'affection. La malaria de l'indifférence a stérilisé ton intelligence et ta part de talent. Et à cela, pas de remède, car tu chéris

ton mal, et tu ne crois pas à la guérison. Toutes les ambitions viriles sont éteintes chez toi. Le goût de la lutte, l'illusion des succès, la passion de la vicioire, le besoin de pouvoir et d'influence, la soif de la richesse, le désir de la réputation, la euriosité de l'esprit ne sont plus des réactifs capables de mordre sur ton indolence. La paix intérieure est ton seul vœu. Donner du bonheur autour de toi et réduire le plus possible ton existence, telle est l’unique aspiration de ton instinct. Il n’y a plus en toi l’étoffe que d’un pauvre petit père de famille; et encore la vie conjugale et paternelle te paraît-elle trop compliquée et trop difficile pour ton âge et tes aptitudes. Pour n’encourir aucune destitution et aucune humiliation, tu voudrais renoncer à tout d'avance et de bonne grâce. Incrédulité, timidité, paresse, découragement. — C'est mal. Il faut faire plaisir à ceux qui nous aiment, qui nous estiment, qui ont foi en nous. Cette raison suffit et ce stimulant n’a pas perdu son efficace.

21 mai 1868. — Après souper, pèlerinage à la Prairie. Violent orage. Énormes ondées, effroyables éclairs, furieux tonnerres.. Pourquoi l’amour, me demandais-je, fait-il toujours penser à la mort? c’est qu'il est lui-même une mort, la mort à nous-mêmes, l’anéantissement

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du sombre despote dont parle le poète persan, l'extinction de l’égoïsme, de la vie personnelle et solitaire. Et cette mort est une nouvelle vie; mais cette vie est bien une mort. — Pourquoi la femme, être nerveux, débile, timide, ne craintelle plus aucun danger quand elle est avec ce qu'elle aime? C’est que mourir sur le cœur aimé est son rêve secret. Le paradis pour elle est d’être ensemble; que ce soit dans la souffrance, la joie, les délices, le trépas, ceci est chose secondaire. N’être plus deux, ne faire qu’un, à tout prix, partout, toujours : voilà son aspiration, son vœu, son cri, son instinct. La femme n'a qu'une religion, l’amour; l'amour n’a qu’un souci, l'identification extatique, la combustion des êtres isolés et leur union dans une même flamme. Et il y a des gens pour railler et nier le mysticisme, quand la moitié de notre espèce n’a pas d'autre culte, pas d’autre foi, pas d’autre idéal, quand l’état suprême entrevu par la tendresse, par la haute piété et par la grande poésie est un témoignage de cette réalité morale! La mysticité, qui indispose la raison, est la patrie naturelle de l’âme. Sa méthode plus sommaire aboutit au même résultat que la spéculation; elle ramène à l'Unité, à l’Absolu. Elle brise les barrières temporaires et fictives de l’individualité. Elle fait éclater dans le sein du fini le

sentiment débordant de l'infini. Elle est une émancipation, une métamorphose, une transfiguration de notre pauvre petit Moi.

26 août 1868 (sept heures et demie du matin.) — Beau temps clair et frais. Le réveil est décidément plus favorable à la raison qu’au sentiment, au travail qu’à la rêverie, et par conséquent à l’indépendance personnelle qu'à l’assujettissement volontaire. La lucidité n'est pas aussi propice à la tendresse que le trouble.

Quand on voit à travers son émotion, on ne voit peut-être pas tout à fait juste.

(Neuf heures du matin.) — Littré me conduit au Roman de la Rose, et la longue polissonnerie allégorique du dernier chant me fait mal. — Ainsi l'imagination est toujours plus vulnérable que les sens, et le rêve plus dangereux que la réalité. C’est pourquoi les séminaristes sont exposés à la satyriasis et les cloîtres à la nymphomanie. Les poètes érotiques font plus de désastres que les filles légères. C'est le mystère qui est l'irritant; c’est l'inconnu qui est le poison. Le mariage est le tombeau de l'amour physique, et c’est un grand bien. Il désobsède des illusions charnelles, et dégage la liberté de l'esprit. Le stimulus générateur est une impulsion puissante

mais troublante; c’est comme un nuage chargé d'électricité, un orage capable de féconder. Mais au-dessus du nuage il y a le ciel bleu, l’espace libre, l’éther; au-dessus du désir, il y a la pensée; au-dessus des illusions, il y a la vérité; au-dessus de la passion et de ses orages, il y a la sérénité spirituelle. — Est-ce qu'après toutes ces tempêtes du cœur et ces agitations de la vie organique qui m'ont tellement particularisé, localisé, emprisonné dans l’existence individuelle, je pourrai enfin remonter dans mon ancien empyrée, dans la région de la pure intelligence, dans la vie désintéressée et impersonnelle, dans l'indifférence olympienne pour les misères de la subjectivité, dans l’état d'âme purement scientifique et contemplatif? Est-ce que je pourrai enfin oublier tous les besoins qui me rattachent à la terre et à l'humanité? Est-ce que je pourrai devenir un pur esprit? — Hélas! je ne puis le croire même un seul instant. Je vois devant moi les infirmités prochaines, je sens que je ne puis me passer d'affection, je sais que je n'ai pas d’ambition et que mes facultés sont en baisse. Je me rappelle que j'ai quarante-six ans, que mes dents et mes cheveux me quittent, que ma vue et ma mémoire sont affaiblies, et que tout le cortège de mes juvéniles espérances s’est envolé. Donc, je ne puis m’abuser sur le sort

qui m'attend : l'isolement croissant, la mortification intérieure, les longs regrets, l’inconsolable et inavouable tristesse, une vieillesse lugubre, une lente agonie, une mort au désert.

Ce qu’on rêva toute sa vie Rarement on peut l’accomplir… Lutte inutile, il faut mourir.

Impasse formidable! Ce qui m'est encore possible me trouve dégoûté, et tout ce que j'aurais désiré m’échappe et m’échappera toujours. La fin de tout élan c’est éternellement la fatigue et la déception. Découragement, abattement, affaissement, apathie, spleen : c’est la série qu'il faut sans trêve recommencer quand on roule encore le rocher de Sisyphe. Ne semble-t-il pas plus court et plus simple de plonger la tête la première dans le gouffre?

Mourir, dormir. peut-être rêver, dit Hamlet.

Le suicide ne résout rien si l’âme est immortelle. Non, il n’y a jamais qu’une solution : rentrer dans l’ordre, accepter, se soumettre, se résigner et faire encore ce qu’on peut pendant qu'il fait jour. Cequ'ilfautsacrifier, c'estsa volonté propre, ses aspirations, son rêve. Renonce au bonheur une fois pour toutes, à la bonne heure. L'immolation de son moi, la mort à soi-même, tel est le seul suicide utile et permis. Dans ton désinté-

ressement actuel il y a du dépit secret, de l’orgueil froissé, une abdication par contrariété, un peu de rancune, bref de l’égoïsme, puisqu'il y a la recherche prématurée du repos. Le désintéressement n’est absolu que dans la parfaite humilité qui broie le moi au profit de Dieu,

De quelque grand labeur, de quelque saint amour.

Tu n’as plus de force, tu ne veux rien; ce n’est pas cela, il faut vouloir ce que Dieu veut, il faut aller du détachement au sacrifice, et du sacrifice au dévouement. L’abnégation qui ne devient point active est comme la foi sans les œuvres; elle est de mauvaise qualité.

La coupe que tu voudrais voir passer loin de toi, c'est la responsabilité, c’est le supplice de la vie; c’est la honte d’exister et de souffrir en être vulgaire qui à manqué sa vocation; c’est l'humiliation amère etgrandissante de décroître, de vieillir en te désapprouvant toi-même, en affligeant tes amis et en te rongeant le foie. Ruminer sans fin l’irréparable, ous’abrutir dans l’étourdissement te paraissent deux sortes d'enfer. Comme le néant serait plus doux que cet holocauste du moi! — « Veux-tu être guéri? » était le texte du discours de dimanche.

« Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés et je donnerai du repos à vos âmes ».…

« Et si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur. ».…

(Trois heures et demie du soir.) — Repris le Penseroso!, dont j'ai violé tant de maximes et oublié tant de leçons. Mais ce volume est bien le fils de mon âme etsa muse est bien la vie intérieure. Lorsque je veux renouer la tradition avec moi-même, il m’est bon de relire ce recueil gnomique auquel on a si peu rendu justice et que je citerais volontiers s’il était d’un autre (mais, sauf Émile de Girardin, qui donc est une autorité pour soi-même?) Il m'est agréable de pouvoir toujours en signer toutes les pensées et de m'y sentir dans cette vérité relative qui s'appelle la conformité avec soi-même, l’accord de l'apparence avec la réalité, l'harmonie de la parole avec le sentiment, en d’autres termes la sincérité, l’ingénuité, l'intimité. C’est de l'expérience personnelle dans toute la rigueur du terme.

Un besoin se réveille en moi, celui de rentrer dans mon talent, dans mon meilleur moi, dans mon être véritable, dans la poésie de mon passé. J’ai l'impression de m'être égaré dans la sentimentalité énervante et contrefait dans ma carrière officielle. Ma vraie nature a été contra-

1. /I Penseroso, poésies-maximes, par H.-F. Amiel, Genève, 1858.

riée, déviée, atrophiée, par des circonstances et dans un milieu défavorables. J’ai laissé perdre le résultat de mes vastes travaux, de mespatientes méditations, de mes études variées. C’est la forme de suicide que j’ai adoptée par une sorte de stoicisme découragé. Vivre pour autrui, me dépenser pour une patrie et pour une société sympathiques, c'était mon espérance vague en revenant à Genève. Mais bientôt j'ai senti mon cœur se serrer el toute espérance s’évanouir; j’ai reconnu que j'étais mal marié par la vie, et qu'en épousant Genève, j'avais épousé la mort, la mort de mon talent et de ma joie. Les compensations de détail qui m'ont été accordées n’ont pas changé le fond des choses; le fond est que je me suis donné perdu après examen de la situation. J'ai vu que je ne pourrais jamais m’entendre avec ma famille etnotre société, que leurs dieux n’étaient pas les miens, que nous n’étions ni du même limon, ni du même ciel; dès lors un découragement incurable s’est emparé de moi et toute ambition a été tarie dans mon sein. Conquérir, subjuguer l’estime de cette taupinière ? cela m’a paru trop mesquin pour le désirer, le jeu n’en valait pas la chandelle. Partir? je ne voulais travailler que par amour; et à l'étranger il aurait fallu faire ma carrière pour moi-même. Bref, Je suis resté... J'ai répondu aux avances d'affection qui m'ont été

faites; mais je n’ai pas su me marier, parce que j'ai voulu concilier la prudence, l'honneur et la tendresse. Maintenant me voici, las, déclinant, vieillissant, avec un pupitre usé pour toute compagnie et un cœur plein de rêves en deuil pour toute richesse. Je ne sais quel parti prendre et quel profit tirer de mes livres, de mes amis, de ma position, de mon âge, de mes débris de force et de mes amas de souvenirs. Je suis un peu comme le gardien mélancolique d’un cimetière, ou comme ce bon vieillard qui raconte l'histoire de Paul et Virginie.

Ce qui me manque, et cette lacune a été constante, c’est la volonté, la volonté dure qui se détermine par elle-même, sans amour etsans faiblesse, qui veut parce qu’elle veut, qui a l'évidence de l’utile, ou la certitude du devoir. Au fond, je n'ai jamais rien voulu qu'une chose, agir par un grand amour et pour une grande cause. Il me fallait une vie secrètement sublime, et je n’ai jamais su me résigner à la parodie de mon rêve. L'idéal a servi à me désoler intérieurement, en m’enlaidissant encore la laideur du réel et la pauvreté du possible. Désolation muette, c'est isolement! Je n'ai jamais avoué mes peines profondes qu’à mon journal. Et le monde qui m'entoure me prend tantôt pour un joyeux compagnon qui est arrivé à l'indifférence philosophique

et quis’est arrangé pour ne pas partager l’oscillation des destinées humaines, tantôt pour un niais qui a perdu sottement toutesles chances de se procurer les biens que tous convoitent, tantôt pour un original incompréhensible et insociable qui veut tout faire autrement que les autres; tantôt pour un égoïste renforcé, tantôt pour un ermite frondeur et morose, tantôt pour un paresseux qui fait le mort par indolence. Le monde ne m'a Jamais regardé dans les yeux ni dans le cœur. I préfère s’imaginer que mon plaisir est de jouer avec le repos des jeunes filles, ou de faire des rimes à moments perdus. Il n’aura pas mon secret, parce que je ne l'estime ni ne l'aime assez pour cela, et qu'il m'est encore plus indifférent que je ne le suis à lui-même. Dans ce petit monde avide oùjevis,saufun petitnombre d’âmes et d’esprits d'élite, le reste n’existe pas pour moi, etest certainementplus loin demoiqueles habitants de Terre-Neuve ou de Formose. Notre vrai monde individuel ne se compose que des êtres qui s’attendent à nous ou à qui nous pouvons faire du bien. Le reste n’est que masse, milieu, élément, à travers lequel nous avons à naviguer, sans lui faire tort, mais sans entrer avec lui dans un autre rapport que le rapport juridique. — O misère! Tandis que le cœurchante : « Seid umschlungen Millionnen ! » le monde se refuse à toute cordia-

lité véritable, et chacun se trouve refoulé sur lui-même.

(Six heures du soir.) — À la question! discoureur intarissable et futile! Tu l'as dit :

Se guérir c’est se vaincre et non pas discourir.

Que veux-tu faire?

(Dix heures du soir.) — Magnifique soirée.

Promenade sur les quais et jusqu’au fanal de la rade avec l'ami H**. Impressions maritimes.

Clair de lune.

1* septembre 1868. — La passion est une adorable merveille. J'éprouve devant son mystère un recueillement religieux. Oui, l'amour est sacré, et sa sainte folie est plus noble que toutes les sagesses. J'écoute à genoux le dithyrambe de sa tendresse et les hymnes de son exaltation, en réévoquant mes souvenirs d'hier, j'éprouve un saisissement et un éblouissement intérieurs. Vivre dans un cœur de femme, assister en quelque sorte à sa dévotion secrète, entendre en cachette les litanies enthousiastes de son culte, respirer l'encens enivrant de cet autel où brûle la flamme de l’extase, c’est un privilège rare et terrible. Il semble qu’Isis ait soulevé son voile et qu'on

doive être foudroyé. Il est plus qu'émouvant de se pencher sur les profondeurs de cet abîme ; on y risque le vertige. — La passion est une des formes de la prière. Tout ce qui nous transporte hors de nous-mêmes a quelque chose de sublime. Et le sublime console des laideurs de la vie vulgaire au-dessus de laquelle il nous faut planer.

Villars’, 12 septembre 1868. — Oh! la famille ! Si la superstition pieuse et traditionnelle dont on entoure l'institution laissait dire la vérité vraie sur la chose, quel compte elle aurait à régler! que de martyres sans nombre elle a sournoisement et inexorablement fait subir! que de cœurs étouffés, déchirés, navrés par elle! que d’oubliettes, que d’in pace, que de cachots, que de supplices abominables dans ses annales, plus sombres que celles de l’Inquisition d'Espagne! on remplirait tous les puits de la terre avec les larmes qu’elle a fait verser en secret; on peuplerail une planète avec les êtres dont elle a fait le malheur, et on doublerait la moyenne de la vie humaine avec les années de ceux dont la famille a su abréger les jours. O les soupçons, les jalousies, les médisances, les rancunes, les haines de

1. Station alpestre qui s’ouvre sur un splendide amphithéâtre de montagnes, au-dessus de Bex et de la vallée du Rhône. L’auteur y passa plus d’une fois ses vacances universitaires.

famille, qui en a mesuré la profondeur? Et les mots venimeux, les outrages dont on ne se console pas, les coups de stylet invisibles, les arrièrepensées infernales, ou seulement les torts de langue irréparables, les babils funestes, quelle légion de souffrances n’ont-ils pas engendrées ? La famille s’arroge l'impunité des vilenies, le droit des insultes et l’irresponsabilité des affronts. Elle vous punit à la fois de vous défendre d'elle et de vous être confié en elle. On n'est jamais trahi que par les siens, dit un proverbe fameux. La famille peut être ce qu'il ÿ a de mieux en ce monde, mais trop souvent elle est ce qu'il y a de pis. La parenté est la chambre des tortures, qui survivra à tous les moyens-âges et que n’abolira aucune philanthropie. On peut aussi la comparer au champ funeste qui vous rend l'ivraie au centuple, et qui vous étouffe votre froment. Un tort est châtié par elle jusqu'à la quatrième génération, et six cents bonnes actions envers elle sont enterrées soigneusementsous la pierre de l'oubli. Par qui est-on méconnu, rejeté, jalousé, vilipendé plus que par sa famille? où peut-on faire le mieux le dur apprentissage de la moquerie et de l'ingratitude, sinon dans la famille? — Il y a une sorte de conjuration tacite pour ne présenter que les bons côtés de la famille, et pour sous-entendre le reste : mensonge officiel que les sermonnaires

paternes et la poésie sentimentale balancent comme un encensoir. C'est aussi en ne parlant que des quaternes et des quines, qu'on a fait la réputation de la loterie et la misère des niais. Le moraliste sérieux, comme le romancier sincère, doivent être des justiciers et arracher le masque à cette idole parfois atroce dans son hypocrisie. Le fait est que la parenté n’est que le lieu de nos épreuves, et qu'elle nous donne infiniment plus de peines que de bonheur. Il faut l’admettre comme Socrate admettait Xanthippe, comme l'exercice providentiel de notre patience et comme une occasion constante d’héroïsme obscur.

Villars, 14 septembre 1868 (huit heures du matin). — Éveillé à six heures parla crépitation de la pluiesur le gravier de la terrasse. Je pousse mes volets. Nous sommes en plein nuage; le brouillard encapuchonne la maison, et la pluie s’égoutte sur nous sans tomber, puisque nous faisons partie de l'éponge où elle se forme. Ce temps convient à mon état d'âme et me rend l'équilibre et la force.

Senti la fascination de la routine, l'attrait de l'habitude, la douceur de l'oubli, le narcotisme de l’ornière. Ainsi le cycle est complet en trois mois. La soif du changement aboutit à la quiétude de la continuation. Toutes ces tempêtes n’ont

produit que l’usure du vouloir et l'ennui d’innover. La guerre incessante rassasie encore plus que la torpeur. — Je voudrais ne plus vivre que par la pensée, par le travail. Je me suis si mal trouvé d’être descendu de la montagne de la contemplation dans la vallée des sentiments humains, que je regrette presque de n’avoir pas réussi à me bronzer le cœur. Mais l'illusion n’est plus possible; je sais que je ne puis vivre sans amour, amour du foyer, de la famille, des amis et de la patrie; et je sais que famille et patrie ne me donneront jamais de bonheur, ne me comprendront jamais. Je suis donc condamné à l’étouffement graduel, à moins d’un mariage qui me donne à la fois l'indépendance absolue de mon milieu et la joie intérieure. Le désintéressement pur, le détachement, le renoncement ôtent toute énergie et ne conduisent qu’à l’immobilité résignée. Le désir de mourir n’est pas ce qui donne le moyen de bien vivre et d’être utile. Mais toutes les bourrasques du cœur, toutes les tempêtes du sentiment obseurcissent la vue claire du devoir, les notions calmes du bon sens. Une éclaircie semble se faire en toi, grâce à une semaine de montagne et à une journée de captivité. Profites-en. Un peu de silence se fait dans la maison et dans ton âme. Emploie cette trêve que t’accorde Île destin. Ne rien changer à ce

qui est, est à peine une solution, car c’est passer honteusement sous les fourches caudines de la tristesse. Pourtant, revoir, plume en main, toutes les possibilités et choisir entre les malheurs le moindre, par voie d'élimination.

(Onze heures du matin). — Songé à l'héroïne de l'Histoire hollandaise. On arrive donc à se dessécher à force de larmes; la douleur s’use tout en nous usant. Chacun ne peut souffrir que jusqu’à une certaine limite; arrivé là, il est sauvé par la mort ou par l’apathie. C’est une des compassions de la nature. La douleur d’autrui renouvelle et ravive la nôtre; mais si autrui s'endort, on finit peut-être par s’assoupir soi-même, comme un enfant après des sanglots. Telle serait donc la thérapeutique de la passion. J’entrevois, avec une sorte de vague pitié, cette incapacité d'une souffrance excessive et trop prolongée, cet émoussement honteux de la douleur. Mais peutêtre qu'ici, selon mon usage, je m’accuse trop tôt et je me dénigre trop fort. Je m’attribue comme réelle une tranquillité qui n’est qu'apparente. Au fond, on ne se connaît qu’à l'épreuve, et je me suis déjà causé de tels étonnements sur mon compte, que je n'ose faire aucune conjoncture pour des situations nouvelles. Je ne me hasarde plus à avoir sur moi d'opinion bonne ou mau-

vaise, crainte de la voir démentie par l'événement. Je ne sais plus ce que vaut mon cœur ni s'il vaut quelque chose. Est-il sérieux ou léger, oublieux ou constant, mobile ou fidèle? on peut tenir tous les paris et moi-même j'ignore ce qui en est. Il me semble que je suis mobile en fait d'émotions et tenace en fait d'affection; mais est-ce certain, démontré? Je ne crois pas... Il serait donc plus juste de regarder les métamorphoses et les phénomènes de ma vie de sentiment comme exagérés en plus qu’en moins. En doutant de mon cœur, je le calomnie; et tous les faibles qui se sont confiés à moi, protestent contre ce doute. Mais ce qui est vrai, c’est que ta fierté te faisant rougir d’une faiblesse trop féminine et regretter des avances méconnues, t'a souvent rejeté dans une impassibilité d'emprunt...

En résumé, rassure-toi sur ton cœur. Il est meilleur que ne le croit ton monde; et, en dépit de cette affreuse éducation défensive que ce monde détestable lui a imposée, il a encore plus de douceur, de sensibilité, de bénignité et de tendresse qu’il n’en faut pour rendre heureux ceux qui ne l’obligeront pas à se hérisser malgré lui d’épines, et qui consentiront à se laisser tout simplement aimer.

Villars, 19 septembre 1868. —Sait-on jamais

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