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CHAPITRE VII

Heine à Gœttingue.

Au mois de septembre 1820, après avoir passé une partie de ses vacances tout près de Bonn, dans le joli village de Beul, où il avait travaillé ardemment à sa tragédie d'^Zmanso7\ Heine boucla sa valise, alla embrasser ses parents à Dusseldorf, puis il partit p. pied, le sac au dos, pour l'université de Gœttingue. Il voyagea à petites journées à travers la Westphalie, s'attarda «c dans les jolies vallées qui entourent la ville de Hagen », admira à Soest les vieilles fortifications et l'église gothique du quatorzième siècle, Sainte- Marie de la Prairie, écouta, dans les environs de Paderbom, les discours que lui tinrent les forêts de chênes sur les anciens habitants de ces contrées, vaillants Saxons qui furent les « derniers défenseurs de la foi germanique » ; il entendit même très distinctement une pierre fort ancienne qui l'interpella en ces termes : « Arrête-toi, voyageur, c'est ici qu'Arminius a vaincu Varus (1). })

Pour comprendre si bien ce que disaient les vieilles pierres dans les landes de Paderbom, il ne fallait rien moins qu'avoir suivi avec assiduité les cours de Schlegel,

(l) Voir la première des Lettres de Berlin (t. XIII, p. 24). C'est seulement en 1875 qu'on a inauguré sur le Grotenbourg, non loin de Paderborn, le <£ monument d'Arminius x>. (Hermannsdenkmal) œuvre de M. de Bandel. Heine avait souscrit pour a cinq centimes ». C'était juste alors la mesure de son enthousiasme pour ce Hermann, la noble épée D. C'était aussi le temps où le soleil se levait sur Paderbom a avec une mine rébarbative ». Quel ennuyeux métier, en effet, d'avoir à éclairer une d si sotte tei-re ». (^Germanîa, XIII.) Qui eût dit àfîeine, au moment où nous le suivons sur la route de Gœttingue, qu'il deviendrait un jour si odieusement infidèle au vénéré Irminsul?

d'Arndt et de Eadlof sur l'histoire et la littérature des vieux Germains ; nous reconnaissons déjà dans les lettres de Berlin, écrites au commencement de 1822, le lecteur enthousiaste des Niebelungen et des vieilles histoires du moyen âge, l'étudiant de 3onn, en un mot, que nous retrouverons plus tard dans les Lieder.

Mais le voici au terme de son voyage. Nous savons tout ce qu'il avait laissé derrière lui, à Bonn : qu'allait lui offrir, en échange, sa nouvelle réside^ice ? qu'était la ville de Gœttingue à l'époque où Heine y fit son entrée ?

« La ville de Gœttingue, célèbre par ses saucissons et son Université, appartient au roi de Hanovre et contient neuf cent-quatre-vingt-dix-neuf feux, diverses églises, une maison d'accouchements, un observatoire, une prison, une bonne bibliothèque et une taverne municipale où la bière est a;us8i fort bonne. Le ruisseau qui passe devant la ville s'appelle la Leine, et l'on s'y baigne pendant l'été. L'eau en est très froide et si large en quelques endroits que mon ami Luder dut réellement prendre un furieux élan quand il la franchit d'un saut. La ville en elle-même est belle et ne plaît jamais autant que lorsqu'on la regarde en lui tournant le dos. Elle doit exister depuis bien longtemps, car lorsque j'y fus immatriculé, ity a de cela plus de cinq ans, elle avait déjà le même aspect grisonnant et posé, et elle était déjà complètement pourvue d'huissiers, de caniches, de dissertations, de thés dansants, de blanchisseuses, de compendia, de pigeons rôtis, d'ordres de Guelfes, de carrosses de promotion, de têtes de pipes, de conseillers auliques, de conseillers de justice, de conseillers de légation et de relégation, et d'autres farceurs (1). »

Telle était la cité « grisonnante » et vieillotte, qui^ au mois dô septembre 1820, eut l'honneur de recevoir, dans ses

(1) Remhilder, t. I, p. 8 (édition française),

murs augustes efc vermoulus, le plus jeune et le plus fougueux des poètes. Le lecteur se demande sans doute ce que Heine était venu faire dans cette galère. C'est justement ce que Heine se demanda à lui-même, dès qu'il eut fait connaissance avec la respectable antiquaUle pour laquelle il avait abandonné la vivante et plaisante ville de Bonn.

On a supposé' (1) que les parents de Heine, voyant que le jeune étudiant en droit faisait à Bonn tout autre chose que du droit, l'exilèrent dans une ville plus studieuse et plus tranquille, dans une ville où il fallait travailler si l'on ne voulait pas mourir d'ennui.

Heine lui-même écrivait à un de ses amis : ce Souvent, à l'heure du crépuscule, quand je rêvais sous les saules pleureurs de Beul, j'ai vu planer devant moi, dans une gloire, le lumineux génie des piocheurs, le « bœuf » en robe de chambre et en pantoufles, tenant d'une main les TnsHtutes de Mac-Keldy, et de l'autre me montrant les tours de la Georgia-Augusta (2). »

Que Heine fût réellement venu à Gœttingue pour travailler, ou, qu'une fois installé, il ait simplement fait de nécessité vertu, il est certain qu'il se mit bravement à l'œuvre et réussit, dans son séjour à Gœttingue, à terminer sa tragédie à''Almansor, et à envoyer, au bout de l'an, à l'éditeur Brockhaus un recueil de poésies.

Mais ce n'était pas pour composer des tragédies qu'il était venu à Gœttingue ; il avait fort à faire s'il voulait rattraper le temps perdu et devenir un jom* un avocat sérieux.

(1)M. Strodtmann, ifefwe'* Leben und Werke, 1^ édition, Berlin; Franz Duncker, 1867, t. I, p. 66.

(2) Correspondance, t. I, p. 3. Greorgia-Augusta, c'est le nom de Gœttingue ; quant au bœuf dont Heine parle plus haut, U faut savoir, que le bœuf est, parmi les étudiants, le vivant symbole du travail ; ce que nous appelons^toc/tcr, les Allemands l'appellent ce bœufer », image qui éveille assez l'idée d'un lent et lourd travail.

^BINB ET SON TÇJiPa 151

Voyons donc ce qu'il avait à attendre de ses nouveaux professeurs et s'il n'eut pas tr(>p lieu de regretter les leçons et les conseils de Guillaume Schlegel.

C'est l'Université, bien plus que les saucissons, quoi qu'en dise Heine, qui avait fait , au siècle passé, la gloire de 6œttingue. On peut même dire que la fondation de cette Université, en 1734, par le baron Adolphe de Miinchhausen, est une date très importante dans l'histoire des idées et des doctrines aussi bien littéraires que pédagogiques, car c'est l'honneur des Universités allemandes que leur création ou leurs transformations répondent presque toujours à quelque grand mouvement de l'opinion et que leur histoire se confonde le plus souvent avec celle du progrès dans tous les domaines scientifiques (1).

Ainsi, c'est l'Université de Gœttingue qui avait été, au milieu du dix-huitième siçcle, le berceau de l'humanisme moderne en Allemagne. Des savants tels que Gesner et Heyne y avaient créé le premier séminaire philologique de l'Allemagne; ce séminaire fut, dans son temps, une pépinière de jeunes philologues qui répandirent dans le pays tout entier les idées nouvelles, et il suffit de rappeler ici qu'un des élèves de l'illustre Heyne s'appelait Guillaume de Humboldt (2).

(1) Pour de plus amples détails sur Thistolre paraUèle des sciences et des universités en AUemagne, voir le livre récent de M. Paulsen : Gesckichte de$ gelehrteti UnterrichU auf den deutschen Schulen und Universitûten vom Awgang des Mittdalters bis zur Gtgenrvart, Leipzig, Veit et Ci% 1885.

(2) Si l'on voulait se rendre compte de l'importance qu'avait eue, au milieu du dix-huitième siècle, la fondation de l'Université de Gœttingue , U ^udrait se rappeler tous les abus universitaires auxquels précisément he baron de Munclihausen avait l'intention de mettre fin en créant son université. Qu'on nous permette de citer ici quelques-uns des abus les plus curieux... ou les plus scandaleux : et d'abord toutes les sciences étaient bien positivement dans les Universités des servantes de la théo-

Qu'on ajoute enfin, comme pour mettre le comble à la gloire de cette vaillante petite ville de Gœttingue au dix^ huitième siècle, la création d'un journal fameux, la Correspondance (Briefwechsel) (1), journal rédigé par un homme de cœur, Schloezer, avec l'aide des professeurs de l'Université.

Qu'était devenue, en 1820, à l'époque où Heine y vint étudier, cette glorieuse Université ? C'est Heine lui-même qui va nous le dke. Le pédantisme trônait dans les chaires et semait à pleines mains, dans les discours et les livres des professeurs, ces fleurs pâles qui croissent en si grande abondance dans le jardin des pédants et qu'on appelle des formules et des citations. « Il était de très bonne heure quand je quittai Gœttingue et le savant Eichhorn était certainement encore étendu dans son lit et faisait peut-être son rêve ordinaire : qu'il se pronjenait dans un beau jardin, sur les plates-bandes duquel il ne croissait que de petits papiers blancs chargés de citations, qui brillaient d'un doux

logie, et les théologiens en profitaient pour faire les importants et pour tout régenter. Ensuite on reprochait aux professeurs la longueur interminable d'un même cours : ainsi le théologien Pregizer à Tubingue fit un cours qui dura vingt-cinq ans (1,509 heures) sur le prophète Is^'e. D'autres, pour attirer les étudiants (qui payaient), annonçaient chaque semestre de nouveau cours qu'ils commençaient à peine j ceux-ci s'obstinaient à parler latin, bien que Thomàsius eût introduit, depuis longtemps, l'usage de l'allemand dans les Universités ) ceux-là, du haut de leur chaire, injuriaient ou tournaient en ridicule leurs collègues ; la plupart avaient rendu leur professorat héréditaire dans leur famille ou bien attiraient à leur Université leurs gendres et leurs neveux. <ï Je repoussai trois fois, dit Moser, la proposition que me fit un théolpgien d'épouser une. jeune fille de ses amies, et U m'en punit rudement. D On trouvera ces détails et d'autres du même genre dans le consciencieux ouvragede Biedermann sur a l'Allemagne au dix-huitième siècle. » (Leipzig ; We* ber, 1880, \1^^ Ba.nd, é91. Deutschland tm achtzehnten Jahrhunderte,') (1) La Correspondance (1776-1782) devint plus tard (1782-1793) les Annonces politiques (Staatsanzeigen).

éclat au soleil ; çà et là il en cueillait plusieurs qu'il transplantait laborieusement dans une planche nouvelle, pendant que les rossignols réjouissaient son vieux cœur de leurs accents les plus doux (1). 3)

D'ailleurs citations ou idées personnelles, ceux des professeurs qui se piquaient d'être habiles disaient tout en latin ; cela leur paraissait plus distingué que de se servir du langage courant dont Thomasius avait voulu faire le langage des Universités. C'est ce qu'ilé appelaient enseigner la « Jurisprudence élégante ».

« Tous les trois ans on trouve à Gœttingue une nouvelle génération d'étudiants. C'est un étemel fleuve d'hommes, où chaque vague semestrielle chasse l'autre. Les vieux professeurs seuls, dans ce mouvement général, restent sohdes et inébranlables sur place comme les pyramides d'Egypte, si ce n'est que ces pyramides d'Université ne recèlent aucun trésor de sagesse. »

On se figure sans peine les frémissements d'impatience d'un libre esprit, tel que Heine, emprisonné, pour de longs mois, dans cet étouffoir académique. L'ennui mortel, qui s'exhalait de la salle des cours et qu'on devait éprouver rien qu'à considérer les traits corrects, relevés de majestueuse sottise, la tête anguleuse et le regard pointu de tous ces professeurs de droit, solennels et râpés comme leurs vieilles doctrines, tout cela nous paraît ressortir merveilleusement de ces lignes humoristiques de Heine :

(c II était nuit noire quand j'arrivai à Osterode. L'appétit me manqua et je me mis tout de suite au lit. J'étais fatigué comme un chien et je dormis comme un dieu. En songe, je revins à Goettingue, et m'y retrouvai dans la bibliothèque, assis dans un coin de la salle de jurisprudence ; j'y feuilletais de vieilles dissertations, je m'enfonçais dans la

(1) Reisebïlder, t. I, p. U (édition française).

lectui'e Lt (|Uiind je cessai, je remarquai à mon grand étonneïiieiit qull cUifc nuit, et que des lustres en cristal éclairaîunt la salle. L'horloge de l'église voisine frappa douze L'OUiJH ; h porte de la salle s'ouvrit lentement et donna pasmp;^ à une femme orgueilleuse et gigantesque, qu'accomimguafeiit l'espectueusement les membres de la faculté de jurisprudence. La géante, quoique passablement âgée, avait c^e]>eudant les traits d'une beauté sévère ; chacun de ces reli\LVth tniliissait la superbe fille des Titans, la puissant© TheiïM^. Elle tenait négligenament d'une main la balance, et dans Taiitre un rouleau de parchemin. Deux jeunes « dociares/aris t* portaient la queue de sa robe, fanée et grise. A sa droite Itondissait comme un lévrier le sec conseiller auli<|ue RusLicuâ Bauer, le Lycurgue du Hanovre, lequel dcolaTiiii ) [iiehjue chose de son nouveau projet de loi. A la gaiiebe de la déesse clopinait tout galant et en belle humeur son mm lier f sormnte, le conseiller intime de justice Oujadus Hiigù, (]ui ne cessait de faire des Ions mots juridiques, ûfc tin riait le ]>remier de si bon cœur, que la grave déesse elle-même we pencha, en riant, vers lui, le frappa sur l'épaule avec sou gmnd rouleau de parchemin, et lui dit amitmlement â Tureille : « Petit mauvais sujet, qui plaisante si bien et raisonne si mal (1) ! » Chacun des autres mes* sieurs eut aussi quelque chose à remarquer, puis à en vire, quelque petit système tout nouvellement rêvassé, une y^ûïAi hypoLliè^e ou quelque semblable avorton de sa propre piîLite t-ete. Arrivèrent aussi par la porte, restée ouverte, beaucoup de messieurs étrangers, qui s'annoncèrent comme les nutres grands hommes de Tordre illustre, compagnons anguleux et pointus pour la plupart, qui, avec une

(l) Tjt professeur Hugo aimait à citer Cujas et à faire des bons mots ; BCiiIeniBMl SïV vieiUe mémoire se trouvant parfois en défaut, il lui arrivait de dire aux étudiants : «Messieurs, j'avais l'habitude de faire ici \ui bon mot i m»! heureusement je ne m'en souviens plus. D

ample suffisance, se mirent tout de suite à définir, à distinguer, et à disputer sur chaque petit paragraphe des Pandectes. Et toujours arrivaient de nouvelles figures, de vieux savants jurisconsultes en costumes passés de mode, avec de blanches et longues perruques et des visages oubliés depuis longtemps, et qui s'étonnaient fort qu'on ne fit pas plus d'attention à eux, les illustrer du siècle passé ! Ils se mêlèrent alors, à leur manière, au bavardage, au glapissement et aux cris universels, qui toujours plus bruyants et plus confus, comme le grondement de la mer, étourdirent la noble déesse jusqu'à ce qu'elle perdît patience, et s'écriât tout d'un coup du ton le plus formidable de son désespoir gigantesque : « Silence ! Taisez-vous ! J'entends la voix de mon cher Prométhée : la force insultante et la violence muette de la sainte alliance ont enchaîné le héros sur un rocher dans l'Océan, et votre bavardage et vos querelles^ ne peuvent rafraîchir ses blessures et briser ses fers ! » Ainsi parla la déesse, et des ruisseaux de larmes coulèrent de ses yeux. Toute l'assemblée hurla comme saisie d'une angoisse de mort, la voûte craqua, les livres roulèrent de dessus leurs rayons. Ce fut en vain que le vieux Mtinchhausen sortit de son cadre pour ordonner le calme ; le tumulte et le vacarme devenaient toujours plus épouvantables. Je m'enfuis loin de ce tintamarre de frénétiques, et me réfugiai dans la salle consacrée à l'histoire, à la place d'asile où l'Apollon du Belvédère et la Vénus de Médicis sont auprès l'un de l'autre, et je tombai aux pieds de la déesse de la beauté. A son aspect, j'oubliai l'affreux vacarme auquel j'avais échappé; mes yeux burent avec ravissement les harmonies et l'étemelle amabilité de ses formes célestes, le calme grec se répandit dans toute mon âme, et sur ma tête Phébus-Apollon versa les plus doux accords de sa lyre (1). »

(1) Reisebîlder, 1. 1, p. 18 (édition française).

Traduisez cette dernière phrase poétique par ces mots plus cliiiTs : Heine ne fréquenta guère plus les cours de dnnt ih l'Université de Goettingue qu'il n'avait fréquente ceux do Bonn et céda à sa passion pour l'histoirç, encouragé lYdV ie professeur Sartorius qui devint son ami et qui ]3rcf]jh«''dsaau sarcastique étudiant qu'il deviendrait certainement illustre, mais qu'il ne « réussirait pas à se feire aimer ».

Les condisciples de Heine à Goettingue étaient bien les pliiB singuliers jeunes gens qu'on pût voir : la plupart ^qypiirtiïiaient à la noblesse hanovrienne et n'avaient garde do roiiblier; ils avaient formé des Landsmannshaften ^ ces cori>orations fermées dont nous avons parlé plus haut, et ils y passaient leur temps à parler de leurs aïeux, de leurs chevaux et de leurs chiens, à se battre comme de vrais en- Yiv^m^ k boire enfin tant qu'ils pouvaient. On les rencontrait d« vc^ui dans les rues en habit noir et en gants blancs, toutes les fois qu'ils allaient rendre visite à MM. les'professeurs.

Restaient la ville elle-même et ses habitants. Heine eut le iTiiiheur de trouver chez ces derniers, à défaut de jrelatiotis îi^réables, quelques indications précieuses et comme des documents authentiques sur un certain type allemand 4iu([uel il réserve les traits les plus acérés de sa verve caustJ<[iK\ Nous voulons parler du philistin. « En général les babitiULts de Gœttingue sont partagés en étudiants, en professeurs, en philistins et en bétail, quatre états entre iL'Htfuela la ligne de démarcation n'est rien moins que ttiiiiclit'îc,.. La quantité de philistins à Goettingue doit être très grande, comme le sable ou, pour mieux dire, comme la bouL^ au bord de la mer. En vérité, quand je les voyais le im\tu\ avec leurs figures sales et leurs blancs mémoires à payer, plantés devant la porte du sénat académique, je |Mjuvais à peine comprendre comment Dieu avait pu créer LîiïiL de semblables canailles (1). y>

(1) Jiehtbilder, 1. 1, p. 10. .

Les philistins de Goettingue avaient-ils du moins, pour se faire excuser, de jolies femmes .ou de jolies filles ? Nous connaissons assez le cœur de Heine pour savoir qu'à ce prix il eût consenti à leur pardonner tous leurs défauts ; que ne pardonne-t-on pas à un manant qui a eu l'esprit d'épouser un joli minois ou de mettre au monde quelque blonde « Véronique » qui trottine à ses côtés en laissant voir à l'étudiant qui passe un joli petit pied ! Justement cette dernière consolation était refusée au pauvre étudiant de Goettingue. Quand les dames de la viHe passaient devant lui, Heine ne pouvait s'empêcher de songer aux pieds <r des éléphants ».

Que devenir dans une ville où les professeurs n'étaient que vaniteux, où les étudiants avaient adopté « cet air national : Bois de la bière, ma chère Lise ! » où enfin les femmes les plus distinguées péchaient si fort par la base ? Heine prit le parti de ne voir personne, sauf un condisciple, Waldek, auquel il prédisait un grand avenir de poète et qui se contenta d'être un des plus illustres chefs de la démocratie allemande, et une chatte sur laquelle il avait concentré toutes ses affections. Nous allions oublier d'ajouter qu'il vivait surtout avec Almansor, le héros de cette tragédie qu'il eut le bonheur d'achever à Goettingue et que nous verrons représenter quelques années plus tard.

Il enrichissait aussi de poésies nouvelles le recueil qu'il comptait publier prochainement, il amassait enfin des notes ou faisait en tous cas de curieuses observations sur cette ville de Goettingue qu'il devait rendre à jamais célèbre et que nous avons essayé à notre tour de faire revivre en nous inspirant surtout de ses Eemhilder, Un jour Heine, s'étant permis de critiquer, devant un groupe d'étudiants, les duels, si fréquents d'une corporation à l'autre, une querelle s'ensuivit, un duel au pistolet fut arrêté entre Heine et un étudiant qui lui avait donné un démenti ; le prorecteur enfin

se saisit de Taiïaire et la conduisit si mal que, après maint et maint pourparler, dont nous épargnons les ennuyeux détails au lecteur, Heine fut « relégué y> ; le sénat académique lui envoya, par l'intermédiaire d'un de ces huissiers qui avaient de jolis noms idylliques, Berger et Doris, un a consilium aheundi », ce qui signifie qu'on lui conseilla d'aller se promener pendant six mois loin de l'Université de Gœttingue. Ce n'est pas pour six mois, c'est pour toujours que Heine aurait voulu être exilé de cette ville que le célèbre Forster, le gendre de Heyne , appelait a la raide et insociable Gœttingue (1) ». Ses parents lui firent ce plaisir en lui enjoignant d'aller terminer ses études à Berlin. Heine quitta Gœttingue dans les dernière jours de février 1821.

En sortant par la porte de Weende, il rencontra deux petits écoliers indigènes, dont l'un disait à l'autre : te Je ne veux plus fréquenter Théodore, c'est un polisson ; car hier il ne savait pas quel était le génitif de mensa. » Un proverbe allemand lui vint à l'esprit : les petits gazouillent, se dit-il, comme les vieux sifflent, et il lui parut que les mots du petit écolier feraient très bien , comme devise, sur les portes de la ville; a ils caractérisaient tout à fait l'étroit et sec orgueil d'érudition de la très savante Georgia-Augusta ». Il était temps qu'il allât vivre dans une ville où les génitifs seraient mohis en honneur et où il pourrait trouver un milieu plus ouvert aux idées nouvelles, des hommes plus capables d'apprécier et de guider son génie.

Berlin lui offrait tout cela : heureusement pour lui, ses parents, en l'envoyant dans la capitale de la Prusse, ne se rendirent pas compte du service signalé qu'ils rendaient, non pas au futur avocat, mais au futur auteur des Lieder,

(1) Steif und ungeseUig.

HEINE ET SON TEMPS. lôO

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