CHAPITRE VI
Heine à l'Université de Bonn. — L'oncle Salomon. — Un étudiant allemand en 1820. — Guillanme Schlegel. — Les a Sonnets à la fresque ».
Dans une des poésies les plus célèbres de Schiller, Jupiter, du haut de l'Olympe, dit un jour aux hommes : Je vous donne le monde, tâchez de vous le partager en frères. Et aussitôt le paysan, le noble, le roi, chacun prend ce qui lui convient. Mais le poète, qui a passé son temps à rêver, reste les mains vides : c'est assez le sort des poètes. C'eût été certainement le sort de Heine, si le Dieu des Juifs, qui veillait sur le futur auteur du « Rabbin de Baccarah », et qui savait que Heine ne réussirait jamais à se faire sa part dans le monde des banquiers et des commerçants, n'eût songé à lui donner un oncle à la fois banquier et millionnaire. C'est grâce à la bourse de cet oncle, du fameux « oncle Salomon », que Heine put e;Dfin réaliser le rêve, caressé depuis longtemps, d'aller s'asseoir sur les bancs de l'Université. Dans l'automne de 1819, le jeune auteur des Grenadiers se faisait inscrire, comme étudiant en droit, à l'université de Bonn. Mais, avant de raconter sa vie d'étudiant, il n'est que juste de présenter au lectem' l'oncle Salomon, puisque c'est sa munificence qui fit au jeune poète de si précieux loisirs.
Salomon Heine, l'aîné des six enfants de Heymann Heine et de Mathe Popert, avait quitté la maison paternelle, n'emportant pour tout bien que seize gros dans la poche de sa «culotte de cuir ». A l'époque qui nous occupe, il était le plus riche banquier de Hambourg :»il n'y a que les Juife pour faire tourner si vite la roue de la fortune. Henri Heine apprécia pleinement le bonheur d'avoir un
oncle millionnaire et, dès qu'il sut dépenser les thalers, ce qu'il sut très tôt, car il était précoce en toutes choses, il tourna des regards suppliants vei*s la caisse de l'oncle Salomon. Mais Tisraélite Salomon Heine savait le prix de l'argent : il s'était donné assez de mal pour le gagner et, comme la fourmi de la fable, il ne comprenait guère les poètes qui passent leur temps à chanter. On avait beau lui dire que ifes chants de son neveu étaient des chefs-d'œuvre : « le sot garçon! d (1), c'était son mot favori pour désigner Henri Heine, ce le sot garçon! s'il avait appris quelque chose, il ne serait pas obligé maintenant d'écrire des livres. »
Le neveu qui, dé son côté, savait la valeur de ses livres, ne comprenait pas qu'on ne traitât pas plus généreusement un poète ; il pensait faire beaucoup d'honneur à l'argent du banquierde Hambourg en l'employant à payer les dettes de l'auteur des <c Lieder ». La gloire, dont il faisait bénéficier le nom de Heine, était, à ses yeux, un intérêt plus que suffisant pour les thalers de son oncle, puisque enfin de compte c'était là un placement sur l'immortalité. Oncle et neveu, ne pouvant donc s'entendre, passèrent leur vie à se quereller.
Hambourg et l'oncle Salomon ! Heine les déteste... presqu'autant qu'il les aime. C'est que Hambourg, nous l'avons Aoi, lui a fait trop de mal pour qu'il en dise du bien; quant à l'oncle Salomon, franchement, il lui fait trop de bien pour qu'il n'en dise que du mal. Et rien n'est plus drôle que ces alternatives d'amour et de haine par lesquelles passe notre poète dans une même lettre et jusque dans une même page quand il se met à parler de son oncle ou de la ville qu'habite son oncle, ce Hambourg ! dit-il avec attendrissement à un ami, c'est là que j'ai aimé pour la première fois. — Hambourg, maudit Hambourg ! s'écrie-t-il ailleurs, c'est une ville de gens vulgaires, de prosaïques
(1) Der dumme lunge,
négociants, c'est la ville classique des Philistins. » A la bonne heure ! mais, parmi ces Philistins, il en est un qui lui envoie tous les trimestres, sans manquer, la somme exacte de cent thalers et cette exactitude de Philistin ne paraît pas trop choquer notre poète.
Au fond, ce demieravait une vive affection pour Salomon Heine, non pour le banquier seulement, mais pour l'oncle, pour l'homme même, dont il aimait la vivacité naturelle, la franchise et l'humour. «J'ai appris avec plaisir, belle dame, écrit-il à M"*® Robert, que vous aviez fait la connaissance de mon oncle Salomon Heine. Vous a-t-il plu ? dites, dites. C'est un homme considérable qui, avec de grands défauts, a aussi les plus grandes qualités. Nous vivons, il est vrai, en démêlés continuels, mais je l'aime extraordinairement, presque plus que moi-même (1). » On ne saurait s'y tromper, l'affection parle là toute pure. Mais voici que nous lisons ailleurs : « Je vous en prie, mon oncle, abandonnez quelque chose des griefs que vous avez contre moi puisque, après tout, ils peuvent tous se réduire en argent, tandis que les miens sont incalculables, parce qu'ils sont de nature immatérielle (2). »
Qu'est-ce à dire ? Quels sont au juste ces griefs de Heine contre son oncle, quelles sont les « blessures » auxquelles il fait allusion dans cette lettre ? Serait-ce le dépit, légitime après tout, de voir son génie méconnu par sa propre famille, par un parent qu'il chérissait au fond et auquel il avait dédié ses Tragédies et son Intermezzo? peut-être, bien qu'on ait, croyons-nous, exagéré l'indifférence du banquier pour les œuvres du poète. Quand on a gagné autant de millions que peut raisonnablement en souhaiter un mortel, on n'est pas fâché d'y ajouter un peu de gloire et Salo-
(1) 12 octobre 1825 j voir aussi la lettre à son ami "Wohlwill, du l*"" avril 1823.
(2) Correspondance, édit, franc., t. Il, p. 7.
mon Heine, cela nous paraît du moins très vraisemblable, devait être au fond très fier d'avoir un neveu qui fût un grand homme : seulement il se gardait bien de paraître faire grand cas de la célébrité de celui-ci, parce qu'il savait qu'il aurait à la payer d'autant plus cher. Il aimait mieux se faire 'arracher à la fois ses éloges et ses thalers. Quoi qu'il en soit, notre dernier mot sur Salomon Heine sera un mot de reconnaissance : sans lui, Heine n'aurait pas été à l'université de Bonn où nous allons avoir le plaisir de le suivre et il est évident que, si Heine n'avait pas étudié, il aurait été un moins grand poète. Avoir bien mérité de la poésie, c'est, de la part d'un banquier israélite, un mérite assez rare pour que nous ayons cru devoir nous intéresser à l'oncle Salomon.
Dans l'automne de 1819, Heine arrive à Bonn : ses premiers pas se portent naturellement vers la terrasse célèbre qu'on appelle VAlter Zoll et il est déjà ravi de sa nouvelle résidence, car le plus magnifique panoraina vient s'oflfrir à ses yeux. Il connaissait le Rhin puisqu'il avait, tout enfant, joué sur ses bords, mais il ne l'avait jamais vu si riant et si beau dans le pays plat qu'il venait de quitter. Du haut des vieilles murailles, taillées à pic, de VAlter ZolU il voit le fleuve majestueux couler à ses pieds, tandis que de légères embarcations, montées par ses futui^ condisciples, se croisent et se saluent au passage; au loin, en face de lui, et formant à tout ce paysage un encadrement merveilleux, les Sept-Moniagnes avec leurs jolis bois de chênes verts et surtout la plus pittoresque des sept, le Drachmfels, qui attire tous ses égards par son fier sommet et les ruines grandioses de son château légendaire.
Tel est le spectacle vraiment enchanteur qui s'offrait à Heine : et il avait vingt ans, et il était poète ! Est-il nécessaire de remarquer qu'un si beau pays ne put manquer de faille une grande impression et d'exercer une réelle
influence sur son génie poétique? Un étudiant, futur poète aussi, Hoffmann von Fallersleben, arriva à Bonn la même année que Heine, en 1819, et, dès le premier jour de son arrivée, il se rendit à la classique promenade de Poppelsdorf , qui lui offrait sa quadruple et délicieuse allée de marronniers séculaires : « Le soir même, dit-il, nous allâmes nous promener à Poppelsdorf et c'est là que je désirai demeurer. Le soleil se couchait ; les Sept-Montagnes, non loin de nous, brillaient d'un reflet bleu de violette; les grands marronniers, sous lequels nous nous promenions, fleurissaient dans toute leur splendeur. Ce paysage enchanteur me donna presque le vertige. Quel beau pays ! m'écriai- je, ah ! si la vie pouvait être aussi belle (1)! »
"Heine ne se logea pas à Poppelsdorf : les cent thalers, qu'envoyait chaque trimestre l'oncle Salomon, ne permettaient pas un tel luxe. Il choisit une rue fort modeste, la Josephstrasse, qui n'était pourtant pas indigne de loger un poète : il n'avait qu'à descendre la rue et il avait le Ehin devant les yeux (2).
A peine installé dans sa Btide (chambre d'étudiant), Heine, qui n'avait pas le certificat de sortie du Gymnase donnant droit à l'admission dans une université, dut subir un examen avant d'être inscrit. Il n'était encore, suivant le langage, jdus imagé que spirituel, des étudiants, qu'un mulet (Maulesel) et il aspirait à devenir un renard (Fuchs) (3). Le jury classa les candidats par ordre de mérite, en trois
(1) Hoffmann von Fallersleben, Mein Leben, Hanovre, 1868, 1*«' Band, 147.
(2) Nous avons eu beau chercher la chambre qu'habita Heine : personne, pas même dans la Josephstrasse, n'a pu nous l'indiquer. Si Goethe avait habité la Josephstrasse, il y aurait dans la rue une plaque de marbre sur la maison pour la signaler à la vénération des passants.
(3) On est un mukt (mulus, Maulesel), lorsque, étant sorti du Gymnase, on n'est pas encore étudiant d'une université. Quant au mot Fttchs, on sait que ce mot désigne les étudiants de première année.
catégories : Heine fut de la dernière. En étudiant la banque à Hambourg et en faisant la cour à sa coi;isine, il avait sans doute oublié le peu de latin qu'il avait appris au lycée. Il n'en fut pas moins admis à faire partie de l'Université, en qualité d'étudiant en droit.
Qu'était alors, à Bonn, le monde universitaire dans lequel Heine venait d'entrer ? Il nous faut entrer ici dans quelques détails sur la vie des étudiants allemands à cette époque et sur le rôle curieux qu'ils essayèrent de jouer en politique, car nous allons voir Heine, peu de jours après son arrivée, accusé d'avoir pris part à un complot politique et appelé à comparaître devant le tribunal académique de Bonn.
On sait que, de 1815 à 1820, la réaction. triompha à peu près dans l'Europe entière. Mais ce retour des gouvernements et des peuples vers un passé qu'on croyait à jamais évanoui se comprend peut-être mieux dans un pays qui, comme la France, avait été humilié et refoulé sur lui-même par les défaites et par les invasions étrangères, que dans un pays victorieux, comme l'Allemagne, qui avait semblé marquer, par le magnifique élan de 1813, son double avènement à la vie politique et à la gloire militaire. Dans ce soulèvement de tout un peuple, qui avait couru aux armes pour conquérir aussi bien la Uberté au dedans que l'indépendance vis-à-vis de l'étranger, on avait vu tomber, comme par enchantement, des barrières qui semblaient éternelles entre les différents États de l'Empire et, dans un même État, entre les différentes classes de la société allemande.
Les nobles et les bourgeois furent des « frères » tant que dura le danger; mais, le danger passé, la noblesse retourna à ses préjugés et à « son isolement égoïste », suivant l'expression de Gervinus ; elle ne songea qu'à assurer son exemption de tout impôt et à former une « chaîne de noblesse » qui devait faire revivre les beaux jours de la chevalerie. Quant aux bourgeois, ne se souciant pas de se mêler aux
tracas de la vie politique, qu'ils n'avaient jamais connue, ils confièrent le^oin de leurs intérêts aux fonctionnaires, cela leur parut plus commode que de se fetiguer à composer V Assemblée représentative que leur accordait l'article 13 de T Acte fédéral et ils retombèrent dans ce sommeil séculaire qui n'avait été troublé qu'à deux reprises : la première fois, par le chant de la Marseillaise, la seconde fois, par l'appel aux armes de 1813. Les princes enfin se hâtèrent, pour la plupart, d'oublier les promesses d'affranchissement qu'ils avaient faites et pendant la guerre d'indépendance et au congrès de Vienne, et, malgré quelques protestations très vives, notamment dans le Wurtemberg, les potentats de l'Allemagne, le roi de Prusse en tête, semblèrent s'être donné le mot pour faire croire à leurs sujets qu'il ne s'était rien passé dans le monde depuis 89.
C'est à ce moment que les étudiants entrent en scène et deviennent des personnages politiques, voire même, aux yeux des gouvernements timorés, tels que la Prusse et l'Autriche, des hommes dangereux. L'ardent enthousiasme, qu'avait allumé xians leur cœur la guerre de 1813, ne s'était pas éteint, comme chez tant d'autres, avec le feu des dernières batailles livrées pour l'affranchissement du pays. Ils s'étaient vaillamment battus pour rendre l'Allemagne indépendante et glorieuse et ils espéraient maintenant, qu'à leur tour, les gouvernements allaient les récompenser de leur héroïsme, en leur faisant une Allemagne vraiment une et vraiment libre dont ils auraient lieu d'être fiers et qu'ils pourraient chanter dans des Lieder enflammés tels que le fameux Lied de la Patrie, du poète Amdt :
Dieu, qui créa le fer, ne voulut point d'esclaves (1).
Ils entendaient bien, du reste, collaborer, encore ici, à
(1) Der Gott, der Eisen wachsen liess,
Der woUte keine Knechte.
l'œuvre commune : à l'âge où on ne songe guère qu'au plaisir et, tout au plus, quand on est très sérieux, au plaisir de l'étude, ces jeunes gens se sentaient appelés à relever leur pays, à réformer la société qu'ils trouvaient efféminée et corrompue et, pour commencer leurs réformes morales, qui ne devaient être que le prélude des réformes politiques, ils déclarèrent une guerre à mort à ce qu'ils appelaient « la poésie lubrique contemporaine », entendez par là la poésie française. En voyant la morale et la politique régner ainsi en maîtresses sur le cœur des étudiants, Niebhur craignit sérieusement que la haute culture intellectuelle ne fût perdue à jamais pour l'Allemagne, mais il fut bien vite rassuré : les étudiants ne savaient pas assez ce qu'ils voulaient pour le vouloir longtemps et, du reste, la nation allemande, qui s'était fort assagie depuis les grandes guerres, trouvait ces jeunes gens d'autant plus exaltés qu'elle était devenue elle-même plus soumise et plus amie de son repos. Enfin, ce qui aurait dû, avant tout, rassurer les gouvernements d'alors, si prompts à s'alarmer, et ce qui domine toute l'histoire de l'Allemagne à cette époque, c'est l'incohérence des vues, l'absence totale d'idées nettes et de plans arrêtés chez tous les hommes politiques qui se préoccupaient de donner à leur pays une constitution plus régulière et plus moderne.
Ce qui faisait qu'on ne pouvait s'entendre, ni formuler, de part ou d'autre, des programmes précis, c'est qu'il n'y avait jamais eu de vie politique en Allemagne : de là, des théories vagues et confuses, qui ne pouvaient avoir de crédit que dans le pays privilégié des entasseurs de nuages ; de là, aussi, toutes les peines que l'étranger se donne, et parfois inutilement, pour arriver à y voir clair dans l'histoire de ces célèbres corporations d'étudiants (Burschenschaften), qui jouèrent alors un rôle aussi dramatique que difficile à bien définir.
Deux hommes, d'un mérite fort inégal, essayèrent de ]
discipliner ces jeunes enthousiasmes en leur proposant, sinon un but précis, du moins un idéal commun à attein- ;
dre : ces deux hommes, professeurs tous deux, furent :
Fichte et Jahn. Enflammés par la parole éloquente de Fichte, les étudiants semblaient s'être juré de donner à leur maître l'exemple vivant de ce « moi complètement nouveau D qui; selon Fichte, pouvait seul fonder la liberté. Ils se disaient, avec ce grand et noble esprit, pour qui la morale était le fond dé toute philosophie comme la base de tout patriotisme, que « être allemand et avoir du caractère devaient être une même chose » ; ils allaient plus loin encore et voulaient suivre, à la lettre, le grave conseil que Fichte avait donné à la jeunesse dans ses fameux Discours à la na- Um allemande : « la jeunesse ne doit pas rire ni plaisanter, elle doit être sérieuse et noble. » Et les <r jeunes Allemands i> à léna {Beutsch-Iunger), de même qu'un peu plus tard les membres des « Burschenschaften », à Berlin, disciples fidèles j
da maître, se distinguaient par l'austérité de leurs mœurs I
et par une sainte horreur pour la frivolité des Français, et en particulier, pour la légèreté d'esprit d'un Voltaire, dont ils se déclaraient les ennemis mortels. Fichte n'avait-il pas dit que « l'amabilité est une doctrine du diable ? » les étudiants firent donc de leur mieux pour n'être pas aimables comme Satan et ils y réussirent à merveille, surtout lorsque, après la mort de Fichte en 1814, ce fut Jahn, « le père Jahn, » comme ils rappelaient, qui devint leur modèle et leur guide.
Les disciples de Fichte avaient certes bien mérité de la patrie et du « moi » en se montrant si vertueux en un si jeune âge ; on ne peut pourtant s'empêcher de les trouver un peu ridicules, puisque ces précoces moralistes oubliaient que le premier devoir des jeunes gens, c'est d'être jeunes. Leur maître, du moins, avait été un beau génie et un noble
cœur ; celui qui succéda à Fichte était un c< fou grotesque », c'est le mot même par lequel Stein désignait le père Jahn. Pendant leô préliminaires de la paix, en 1814, on voyait se promener dans Paris une espèce d'homme des bois, un bâton noueux à la main, gesticulant et déclamant avec force jurons contre ces « Welches lascifs » qu'on avait mis enfin à la raison. Ses longs cheveux qui, paraît-il, avaient blanchi en un jour, lorsque ce brave homme avait appris la bataille d'Iéna, pendaient en broussailles sur ses épaules ; il avait le cou nu parce qu'une cravate, ce signe de l'esclavage, ne convenait pas à un libre Allemand ; un large col de chemise recouvrait le collet de son paletot crasseux (1). Tel était le joli costume que Jahn recommandait aux étudiants, car c'était là, disait-il, le vrai costume vieil allemand. Quand les Autrichiens détachèrent de l'arc de triomphe de la place du Carrousel les chevaux d'airain de Lysippe pour les remporter à Venise, Jahn se précipita sur l'arc de triomphe et, adossé à la statue de la Victoire, il fit un tonitruant discours aux soldats allemands et, en manière de conclusion, il donna un coup de poing sur la bouche menteuse de la déesse et sur sa trompette « vantarde D. Dès ce jour, il fut connu de tout Paris et il ne se sentait pas de joie quand les Parisiens lui lançaient un regard farouche et se disaient l'un à l'autre : le voilà ! c'est lui! (2)
Tel fiit le maître que se donna une grande partie de la jeunesse allemande et les disciples furent bientôt aussi séduisants que le maître. Après la conclusion de la paix, Jahn ouvrit sa célèbre école de gymnastique à BerHn et^la jeunesse universitaire accourut à la Hasenhaide où « le vieux à la longue barbe y> donnait ses leçons : il s'agissait
(1) Treitscbke, Deutsche Geichichte, t. II, p. 384.
(2) /*., t II, p. 386.
HEINE ET SON TEMPS. llSt
maintenant de se fortifier les jarrets et de se développer les biceps, car il fallait être prêt, quand l'heure sonnerait, à marcher de pied ferme contre le Welche et à faire sentir à cet être vaniteux et léger ce que pesait le poing d'un, vieux Germain. La haine du Français, c'était là tout le prograname politique de Jahn. Sans doute il rêvait, comme tout le monde alors, l'unité de l'Allemagne ; mais il avouait ingénument o: qu'il ne s'était jamais cassé la tête pour chercher comment on ferait cette unité ». Tout ce qu'il savait, c'est que le premier devoir d'un Allemand était de haïr les Français, de proscrire leurs modes et de ne jamais apprendre leur langue corruptrice. Malheur au père qui fait apprendre à sa fille la langue française : « c'est comme s'il lui apprenait la prostitution. » Et, pour préserver de toute souillure la virginité des âmes allemandes, pour que son pays pût, en toute sécurité, faire revivre les mœurs simples et naïves des ancêtres, et non pas seulement des hommes du moyen âge, mais des premiers Germains, des fiers et nobles a: Chérusques », Jahn proposait de planter, sur la frontière occiden* taie de l'Allemagne, une vaste forêt qu'on peuplerait de bêtes sauvages et qu'on ferait surveiller par des gardiens armés jusqu'aux dents. Alors seulement la vertu des nouveaux Chérusques n'aurait plus à rougir du voisinage des mauvaises mœurs françaises.
Après cela, quel Français ne souscrirait à ce jugement de Heine sur Jahn et sur tous ses émules, présents ou passés : « Le patriotisme du Français consiste en ce que son cœur s'échauffe, qu'il s'étend, qu'il s'élargit, qu'il enferme dans son amour non pas seulement ses plus proches, mais toute la France, tout le pays de la civilisation. Le patriotisme de l'Allemand, au contraire, consiste en ce que son cœur se rétrécit, comme le cuir par la gelée, qu'il cesse d'être un citoyen du monde, un Européen, pour n'être plus qu'un étroit Allemand. Nous vîmes alors la balourdise idéale mise
en pratique par le sieur Jahn et ce fut l'aurore de la teigneuse et rustique opposition contre le sentiment le plus noble et le plus saint de tous ceux qu'a produits l'Allemagne, contre cet amour de l'humanité, contre cette fraternité nnivergellej ce cosmopolitisme, qui ont été professés en tout terai>s par nos grands génies, par Lessing, par Herder, par Sohillerj Gœthe, Jean Paul et toutes les âmes élevées de notre patrie (1). »
Dee réformateur^ tels que Jahn étaient trop drôles pour paraître dangereux à des princes qui eussent été moins poltrons et moins prêts à perdre la tête que le roi de Prusse, Frodcric-Guillaume III. On connaît les événements qui servirent de prétexte aux persécutions exercées contre les étudiants, car nous entrons ici dans l'histoire générale et il noi^s suffit de rappeler brièvement les faits : les étudiants avaient essayé de s'unir en 1814, à léna, en une vaste associatioUj en une corporation unique (Burschenschaft) et cette union fut consacrée par la célèbre fête de la Wartbourg. Le 18 octobre 1817, jour anniversaire de la bataille de Leipzig et troisième centenaire de la Réforme, les étudiants jetèrent au feu un certain nombre d'ouvrages qu'ils jugeaient contraires à la liberté et à l'unité de l'Allemagne ; île prononcèrent des discours, que les gouvernements trouvèrent coupables et incendiaires, et qui n'étaient que des déolamations , aussi généreuses qu'inoffensives (2).
Un mémoire rédigé contre les étudiants et inspiré par le czar fut apporté au congrès d'Aix-la-Chapelle par M. de Stourdza. Les étudiants apprirent bientôt avec indignation que ce mémoire avait été rédigé, d'après des notes envoyées périodiquement au czar, par le poète comique, Kotzebue, et
(l^ De VAÎfemagne (édit. franc.), t. I, p. 213.
(2) Toir dans la grande histoire de Gervinus (t. IV, p. 820 de la tradnct. frang.) le récit détaillé et impartial de cette fête de la Wart-
un jeune fanatique, Sand, se croyant appelé à sauver T Allemagne d'une réaction qui prenait son mot d'ordre à l'étranger, assassina Kotzebue (23 mai^ 1819). Ce fut le signal d'une répression à outrance : au mois d'août de la môme année, la Prusse et l'Autriche prirent, au congrès de Carlsbad, une série de mesures destinées à refréner l'esprit révolutionnaire, particulièrement au sein des Universités qu'on regardait comme autant de foyers d'insurrection. On édicta des peines sévères contre tout étudiant ou professeur qui se montrerait hostile au gouvernement : la liberté de l'enseignement fut impudemment violée, on exerça sur les cours une surveillance minutieuse et insultante pour le professeur ; on attentait à cette gloire universitaire de l'Allemagne que le vainqueur lui-môme, que Napoléon, avait respectée. Amdt, le poète de la délivrance, professeur à Bonn, fut brutalement destitué; mais toutes ces persécutions, exercées contre de sincères patriotes ou des étudiants inoffensifs, furent encore plus ridicules qu'odieuses : à Varsovie on cita des étudiants qui avaient commis le crime de porter des redingotes de castorine couleur de mble {SandfarUg) : n'était-ce pas là, en effet, faire ostentation de leur attachement à Sand et à ses idées révolutionnaires ?
C'est à ce moment même que Heine fut cité, à son tour, à comparaître devant le tribunal académique de Bonn, voici à quelle occasion : pour célébrer, comme cela avait eu lieu deux ans auparavant à la Wartbourg, l'anniversaire de la bataille de Leipzig, les étudiants de Bonn avaient imaginé de faire, sur la plus haute des sept montagnes, sur le Drachenfels , une promenade aux flambeaux (Fackelzug). Une solennité pareille ne va guère sans discours chez des étudiants allemands. Un théologien prit donc la parole pour feire réloge de la religion et de la vertu et, après s'être écrié que le peuple comptait sur la fleur de la jeunesse allemande, il demanda , en manière de conclusion , s'il y en avait un
seul, parmi ses auditeurs, qui voulût se soustraire au service de la patrie. Cette question reçut de tous la réponse qu'on devine aisément : on poussa ensuite, en l'honneur de la liberté allemande, quelques hourras bien retentissants, puis chacun rentra chez soi comme il put, car on pense bien que, selon l'usage, l'éloquence des orateurs avait été entretenue par de nombreuses rasades. Comme on le voit, cette petite manifestation, plus bachique que révolutionnaire, ne semblait guère faite pour ébranler les trônes. Malheureusement un ami de Heine, Neunzig, avait envoyé à un journal de Dusseldorf un compte-rendu de la fête : de là, grand émoi dans le monde universitaire de Bonn ; onze étudiants, parmi lesquels Heine, durent comparaître devant le tribunal académique et nous possédons l'interrogatoire qu'on fit subir à notre auteur. On lui demanda tout d'abord, et sans rire, combien de hourras avaient été poussés. Heine répondit qu'il se souvenait de deux hourras. « Vous rappelez-vous toute la suite des discours qui ont été prononcés? d La réponse de Heine est digne du futur auteur des Satires et Portraits. « Je ne puis dire quelle était la suite du discours chez l'un des deux orateurs, car je ne m'en souviens pas ; quant à l'autre discours, je n'y ai vu aucune suite. — N'avez-vous pas entendu parler d'un article que le journal de Dusseldorf a publié sur la fête ? — J'en ai entendu parler, mais par qui, je ne saurais le dire, j'étais alors in vinea Domini (dans les vignes du Seigneur) » et les questions se suivent, plus minutieuses encore et plus saugrenues. C'est ainsi que la a: commission centrale des recherches », établie à Mayence, entendait conjurer les dangers que faisaient courir à la société allemande les redoutables complots de quelques étudiants en gaieté. Et qui donc avait institué cette commission qui acquit justement en Allemagne une si triste célébrité ? La Prusse, d'accord avec l'Autriche, ou, plus exactement, la Prusse sur
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l'ordre de T Autriche, car Frédéric-Guillaume III s'était fait l'humble serviteur de Mettemich et de sa politique répressive (1).
Nous disions tantôt qu'il était difficile de s'orienter dans l'histoire si confuse de TAllemagne à cette époque, dans ce qu'un auteur a raison d'appeler « le chaos allemand » (2). Certains historiens, de l'autre côté du Rhin, ont trouvé depuis 1870 un moyen très simple de porter la lumière dans ce chaos : c'est de représenter le génie de la Prusse comme l'étoile qui de tout temps a montré à l'Allemagne entière, à travers Tobscurité dans laquelle se débattirent, sans se reconnaître, tant de partis politiques, l'unique chemin du salut (3). Dès lors, l'histoire de l'Allemagne se simplifie : d'un côté, sont lés personnages politiques et les peuples qui ont compris et secondé , de l'autre, ceux qui n'ont pas compris et qui ont contrarié cette mission sainte de la Prusse. Bossuet ne parlait pas avec plus d'assurance des peuples qui avaient préparé ou retardé le triomphe du christianisme. Mais il s''en faut que le rôle joué par la Prusse dans les destinées de l'Allemagne ait toujours été aussi facile à définir
(1) Voir, à ce sujet, l'entrevue de Mettemich avec Frédéric-GuiUaume à Teplitz dans le recueil ce aus Mettemichs nachgelctssenen Papieren D. C'est ici Mettemich qui donne des conseils, presque des ordres, et Frédéric-GmUaume se soumet à tout de la meiUeure grâce du monde. On trouvera le récit de cette entrevue, avec les commentaires qu'eUe suggère natureUement, dans l'impartiale et noble réponse de M. Baumgarten à M. Treitschke, Treitschke^s deiUêche Gegchichte, von H, BaumgarUn^ Strassburg; TrUbner, 1883, p. 27.
(2) M. Baumgarten, dans l'ouvrage cité.
(3) C'est l'esprit général de a l'Histoire aUemande au XIX© siècle » {Deuttche Gesckichte im neutizehnten Tahrkunderte) de M. Treitschke, œuvre aussi pleine de talent que de partialité. M. Treitschke s'est du reste vanté ingénument d'avoir, dans cette œuvre, fait triompher ce qu'il appeUe a l'intelligence et l'explication affectueuses (liebevoUe) du passé de la patrie d sur a les fantaisies historiques et hypocondriaques de l'école libérâtre de Gervinus ».
et aussi simple qu'il l'est de nos jours. Et même lorsqu'on peut nettement caractériser l'influence de la Prusse sur la politique allemande en général, il s'en faut que cette influence ait toujours mérité les bénédictions de ceux qui la subissaient. Par exemple, nous pouvons dire que, pendant les années qui nous occupent et qui furent pour Heine ses années d'Université, toute tentative faite pour donner l'unité à l'Allemagne était peut-être prématurée, puisqu'il n'y avait nulle part alors ni entente, ni sens politique ; mais nous avons aussi le droit d'aflfirmer, après tous les faits que nous avons cités, que l'Allemagne de ce temps pouvait, à son choix, entrer dans une voie libérale ou dans la voie des réactions : si elle entra définitivement dans cette dernière voie, c'est qu'elle y fut poussée par la Prusse.
Le congrès de Carlsbad avait décrété la suppression de la Burschenschaft , de cette association générale de tous les étudiants qui avait été proclamée à la lueur des torches sur les hauteurs de la Wartbourg. Pour empêcher désormais les étudiants de mettre en commun leurs idées révolutionnaires, on ressuscita les anciennes Landsmanmchaflen qui avaient été, à l'origine, des corporations restreintes aux étudiants d'un même pays ; on divisa tous ces rêveurs universitaires pour mieux les réduire à l'impuissance et on constata bientôt avec plaisir que, grâce à cette transformation des corps académiques, les discours patriotiques et l'enthousiasme pour la liberté faisaient place peu à peu à l'antique « Renommage », c'est-à-dire aux sottes fanfaronnades des bretteurs et des buveurs que Zachariœ a chantées dans son épopée burlesque, le Renommiste.
Quelle fut l'attitude de Heine d'abord en face des manifestations patriotiques des jeunes réformateur^ de l'Allemagne et ensuite devant les grossières coutumes que les Landsmannschaften renouvelaient du moyen âge ? Sur le premier point nous avons un témoignage, non moins décisif
que poétique , de notre auteur lui-même : ce sont des vers qu'il composa au retour de cette promenade romantique aa Drachenfels en Thonneur de la liberté allemande.
La nuit sur le DracJimféls.
(( A minuit on avait déjà escaladé le vieux château en ruines; un tas de bois flambait au pied des murailles; tout . autour les jeunes hommes s'étaient accroupis et le chant des saintes victoires de l'Allemagne retentissait.
€ Nous vidions des cruches de vin du Ehin à la prospérité de l'Allemagne. Des ombres de chevaliers nous entouraient frissonnantes; de nébuleuses figures de femmes flottaient devant nous.
« Du fond des tours s'élève un gémissement : cliquetis de fer, bruissement déchaînes, croassement de choucas, et, tout au travers, mugit avec furie la rafale du nord.
« Toilà, mon ami, la nuit que j''ai passée sur le Drachenfels : malheureusement je rapportai chez moi un bon rhume de cerveau (1). »
Un enthousiasme, qui fait attention à un rhume de cerveau, gagné au service de la patrie, ne prouve pas un cœur bien épris de la gloire et des stoïques vertus de la vieille Allemagne : la tournure d'esprit de Heine et son éducation française l'empêchaient de prendre tout à fait au sérieux le rôle de « Spartiates y> que jouaient si consciencieusement les disciples de Jahn et les membres les plus convaincus de la BurschmschafL
Quant aux coutumes que ressuscitaient les corporations nouvelles et qui consistaient à montrer son courage, soit
(1) Heine, Œuvres complètes (éd. aUem.), t. XVI, p. 282 j éd. franc. Poéms inédites^ 67.
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dans les duels, soit en face d'innombrables verres de bière, Heine ne fut fidèle qu'à la première partie du programme : il était un habitué de la salle d'escrime ; pourtant il ne devint jamais très fort dans l'art, si estimé en Allemagne et si distingué d'ailleurs, d'embellir le visage d'un adversaire de balafres aussi glorieuses, paraît-il, pour celui qui les reçoit que pour celui qui les fait. Nous verrons toutefois que, victime de son humeur batailleuse, il fut expulsé de l'Université de Bonn à la suite d'un duel.
De toutes les règles de conduite que Jahn avait imposées à ses fidèles disciples, une des plus malaisées à suivre, à coup sûr, pour des étudiants allemands, était celle qui les mettait au régime de l'eau et du lait : la tempérance était aussi pour Jahn une vertu de « Vieil-Allemand ! y> Mais, avec les corporations nouvelles, la bière recouvra son antique prestige : on fit à Gambrinus le sacrifice de ses rêves et de ses enthousiasmes politiques et le premier devoir d'un étudiant à Bonn en 1819 fut de ne jamais rentrer chez lui par le chemin le plus court. Il est d'autant plus remarquable que Heine, dans un pareil milieu, ait su rester sobre. Il avait des goûts, ou, plus exactement, des dégoûts bien étranges pour un* Allemand : d'abord, comme il l'écrivait en 1835 à M. Philarète Chasles , il ne fuma jamais ; mais, ce qui est plus étonnant encore, Heine n'aimait pas la bière et, en vérité, de toutes les raisons qu'on pourrait alléguer pour établir que Heine fut un mauvais Allemand, celle-ci nous paraît être une des plus probantes.
Pour se dédommager de ne pouvoir plus, dans des réunions politiques, discourir à leur aise, c'est-à-dire un peu à tort et à travers, sur le génie libre et fier de l'anMque Allemagne, les étudiants mirent tout leur patriotisme dans leur toilette : ils se pavanèrent, aux yeux éblouis des bons bourgeois de Bonn, dans des costumes vieil-allemand (1).
(1) Ces costumes étaient plus ou moins conformes an costume au-
Heine avait alors, nous dit-il lui-même (1), une redingote de bure blanche, une toque rouge et de longs cheveux blonds ; ajoutez, ce qu'il oublie de nous dire, qu'il avait l'habitude de rejeter sa toque sur la nuque, afin que les passants eussent le plaisir d'admirer les nombreuses blessures que la rapière avait faites à cette toque glorieuse ; figurez- vous maintenant, sous ce costume, un jeune homme au visage pâle, aux traits fins, légèrement féminins même, une barbe blonde naissante à peine, des yeux nn peu insolents, comme il convient à un étudiant qui a conscience de toute sa supériorité sur les Philistins, tel était Heine à vingt ans, tel il se promenait e paresseusement, les mains dans les poches », à travers les rues de Bonn.
Quant à ses amis, c'étaient : Dieffenbach, qui s'amusait alors à couper les queu^ de tous les chiens et chats qu'il pouvait attraper et se faisait ainsi la main en attendant de devenir nn des premiers dhirurgiens de l'Allemagne ; Simrock, qui devait un jour devenir célèbre par ses tradnctions^^jvieilles épopées na tio^ les; J.-B . Eouspau, déjà(gpoete, comme^ôn nom l'y obligeait, maiTpôetemalheureux dans tous les sens du mot, car, après avoir fait des vers médiocres, il eut le triste sort d'Orphée : il fut lit-
thentique que nous trouvons dépeint dans l'albnm d'un étudiant en droit da seizième siècle. Dans cet album, pareU à celui que Goethe a mis dans les mains de l'étudiant qui vient rendre visite à Faust et est reçu par Méphistophélès, le costume consiste en une barrette de velours noir surmontée d'une plume rouge, une collerette de denteUes, un pourpoint rouge, un pantalon rouge très large, sur Tépaule un manteau de pourpre, au côté gauche une longue épée. Tel est, à peu près, le superbe costume, qtie portaient fièrement tous les amis de Heine : ils devaient être de jolis compagnons, et la viUe de Bonn était certainement, dès la rentrée des cours, aussi amusante k voir qu'une ville du moyen âge, un jour de Diardi gras.
(1) De l'Allemagne, 1. 1, p. 270.
téralement mis en pièces par des femmes à Vienne pendant la révolution de 1848 ; il ne se releva jamais des graves blessures que lui avaient faites les Ménades viennoises et alla finir ses jours à l'hôpital , encore une viraie fin de poète. C'étaient encore deux compatriotes : Frédéric Steinmann, qui nous a laissé sur ces années de Bonn un livre plein de mensonges et qu'il faut sans cesse contrôler (1), et Christian Sethe, le confident de ses amours malheureuses avec MoUy, resté un ami fidèle et sûr, « un phare dans la tempête », comme Heine l'appelle dans un des sonnets qu'il composa à cette époque et qu'il lui dédia : Sethe était la raison et la prudence même, c'était le « conseiller Sethe », ainsi l'avait surnommé Heine.
Deux noms enfin pour compléter la liste de ces compagnons de plaisirs et d'études : Pellmann et Schopen qui allaient toujours ensemble, bien que l'un fût très grand et l'autre tout petit, ce qui avait donné à Heine l'idée d'appeler ce' couple inséparable <r le point et virgule ». Pour parler cette même langue grammaticale, le trait d'union entre tous ces amis, c'était leur amour commun pour la poésie : on se réunissait en un petit cénacle où chacun payait son tribut à la Muse et on s'y critiquait les uns les autres très sévèrement, ce que les amis savent toujours faire et très ouvertement, ce qui n'est pas toujours le cas entre amis. J'imagine que de tous ces jeunes critiques, c'était Heine qui avait la griflPelaplus redoutable, car le peu que nous savons de son caractère à cette époque nous le montre avare de paroles dans la conversation et prenant plaisir à sortir brusquement de son mutisme par quelques mots à l'emporte-pièce ou par une plaisanterie, un « witz » d'étudiant. Ajoutons d'ailleurs qu'il était surtout sévère pour lui-même , que, dès cette
(1) Fried Steinmann, H, Heine, DenhwûrdîgJceiten 'Und ErUbnisse aua meinem Zusammenleben viit ihm, Prag, Kober, 1857.
époque, il tirait le verrou quand il voulait travailler et qu'alors le poète ;i'y était pour personne, pas même pour ses amis.
Mais tous ces jeunes gens, qui faisaient des vers entre les heures de cours, faisaient plus volontiers encore, pendant les vacances si fréquentes des universités allemandes, des promenades et des excursions sur les bords du Bhin, dans les environs si pittoresques de Bonn. Dès le premier jour de son arrivée à l'Université, Steinmann avait rencontré Heine sur la rive même du fleuve, au milieu d'un groupe d'étudiants qui regardaient pêcher et il entendit Heine qui disait à ses camarades : « prenez garde de tomber à l'eau, on pêche aussi le fretin (1). »
Le Bhin, le vieux Rhin (der Vater Rhein) avec ses châteaux en ruines, c'était là que ces jeunes poètes venaient puiser leurs plus joyeuses inspirations, si nous en croyons le célèbre lied de l'un d'entre eux, de Simrock :
« Au Rhin, ne va pas au Rhin, ô mon fils ; mon conseil est sage : là, la vie coule trop facile et trop douce ; on y a le cœur trop chaud et l'humeur trop folâtre (2). »
Que de fois Heine se promena sur les bords du fleuve, tantôt solitaire et rêveur, méditant l'un de ces beaux « sonnets à la fresque » qu'il écrivait au retour, tantôt égayé par quelque compagne moins sérieuse que la Muse, car nous lâayons par lui-même qu'il gouvernait son cœur d'après les principes de la monarchie constitutionnelle : la reine est morte, vive la reine I II aimait à s'^rer le soir dans la
(1) Le jeu de mots de Heine est intraduisible : Stockfisch, qu'il emploie, signifie à la fois morue et bêta, la morue passant pour un poisson particulièrement stupide et, par suite, facile à attraper.
(2) An den Bhein, an den Bhein, zieh nicht an den Bhein ; Mein Sohn, ich rathe dir gut;
Da geht dir das Leben zu lieblich ein, Ba bliiht dir zu freudig der Muth.
campagne, à entendre Pangelus tinter à Kdnigswinter, cette jolie petite ville située au pied du Drachenfels. Le Ehin alors murmurait plus doucement, surtout lorsqu'il était assis aux pieds d'une Lorelei qui n'était point mythologique et dont il comparait les yeux à deux étoiles; il croyait retrouver dans ces yeux l'âme de cette bien-aimée, moitié réelle, moitié idéale, qu'il appelait la petite Véronique et dont il honorait de son mieux toutes les copies imparfaites qu'il rencontrait sur son chemin : n'était-il pas « le chevalier errant de l'amour, le chevalier de l'étoile tombée ? y>
Après avoir montré ce qui, à Bonn, enchanta la vive imagination d'un étudiant qui était avant tout, suivant un mot bien connu en Allemagne, un <r étudiant voyageur » (1), voyons maintenant ce qu'il apprit aux cours de l'université. Nous savons qu'il avait été inscrit comme étudiant en droit et nous devons tout d'abord déclarer qu'il fut aussi peu assidu aux cours qu'un étudiant en droit peut l'être. Les Institutes et les Pandectes n'eurent jamais le don de le passionner ; il se sentait mal à l'aise au milieu des <r paragraphes de fer des différents systèmes de droit ». En revanche, l'histoire et la littérature allemandes eurent toutes ses sympathies.
Il suivait très régulièrement les leçons de Schlegel et prenait des notes aussi consciencieusement que sait le faire ce preneur de notes par excellence qu'on appelle un étudiant allemand. Rentré chez lui, il relisait avec le plus grand soin ses cahiers : ne croyons donc pas Heine sur parole lorsqu'il
(1) Einfahrender Schiller, On croyait au moyen âge que les ce écoliers voyageurs » avaient poussé leur course errante jusqu'au Venitsherg et qu'ils y avaient reçu les leçons du diable en personne, lequel, instaUé dans une chaire, leur enseignait les sept arts libéraux. Heine aurait eu s'il avait vécu au moyen âge, toutes les quaUtés requises pour être un parfait écolier voyageur.
nous dit que, les écrivains prenant généralement en affection ceu^ qui les « citent » souvent, il a toujours eu un faible pour les appariteurs et leurs « citations » (1). Là, comme en tant d'autres endroits, il cède au double plaisir de se calomnier et de faire un calembour. En réalité, Heine acquit à Bonn de sérieuses connaissances sur l'histoire, la littérature et même l'architecture du moyen âge. Il parcourut, avec un archédogue distingué, Hundeshagen, les environs de Bonn, si riches en vieux monuments et, à Bonn même, il put étudier l'architecture romane sur le vieux Munster. Un professeur à qui Heine dut faire de fréquentes visites, c'était l'auteur du Vaterlandslied, le « père Amdt », comme l'appelaient les étudiants, dont il était adoré. Le célèbre poète, après une vie aventureuse et agitée, était venu chercher le repos à Bonn ; il y avait acheté une modeste villa ayant vue sur le Rhin : « j'ai jeté mon dévolu, disait-il, sur la magnificence des sept montagnes. » Les étudiants accouraient en foule à ses réunions familières du soir que présidait son aiinable jeune femme, la sœur de Schleiermacher ; le professeur y discourait avec son abondance et sa bonhommie ordinaires sur tout ce qui touchait à l'histoire et à la poésie allemandes, deux choses dont il pouvait parler mieux que personne, puisqu'il était à la fois un personnage politique et un vrai poète.
Mais le professeur de Bonn qui exerça la plus grande influence sur Heine, ce fut Guillaume Schlegel ; c'est lui qui fut véritablement alors son maître en poésie et c'est lui aussi que Heine va célébrer dans ses premiers sonnets. Essayons donc de nous représenter Schlegel à l'époque de son professorat de Bonn : Heine lui-même va nous aider à esquisser la physionomie de l'illustre littérateur.
(1) Quand un étudiant est oc cité 7> à comparaître devant le tribunal académique, c'est l'appariteur \le Pedelt) qui lui apporte la citation.
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Voici d'abord le professeur dans sa chaire; le portrait est des mieux réussis : « Avant que Goethe eût montré qu'on pouvait être un poète allemand et cependant un homme de bonne compagnie, un poète allemand était un homme qui portait un habit râpé et en lambeaux ; qui confectionnait pour un écu des pièces de vers à l'occasion des mariages et des baptêmes ; qui s'enivrait loin de la bonne compagnie où il n'était pas admis, et qu'on trouvait quelquefois, le soir, étendu sur les dalles de la rue, sentimentalement caressé par les rayons amoureux de Phébé. Quand ces gens-là devenaient vieux, ils avaient coutume de se plonger encore plus profondément dans leur misère. Il est vrai que c'était une misère sans souci, ou accompagnée d'un seul souci, à savoir, où Ton buvait le plus de schnaps pour le moins d'argent.
« C'est ainsi que je m'étais toujours représenté un poète allemand. Que je fus donc agréablement surpris loraqu'en l'année 1819, tout jeune encore et étant à l'université de Bonn, j'eus Thonneur de voir tace à face le génie poétique dans la personne de M. Auguste-Guillaume Schlegel ! Après Napoléon, c'était le premier grand homme que je voyais et je n'oublierai jamais cette vue ineffable. J'éprouve encore aujourd'hui la sainte terreur qui pénétra mon âme quand je me trouvai devant sa chaire et que je l'entendis parler... M. Augtiste-Guillaume Schlegel avait des gants glacés et il était entièrement habillé d'après la nouvelle mode parisienne ; il était encore tout odorant du parfum de la bonne compagnie et de l'eau de mille-fleurs qu'il ne s'était pas épargnée : c'étaient l'élégance et la gentillesse en personne ; et, lorsqu'il parla du grand chancelier d'Angleterre, il ajouta mon ami, et, près de lui, se tenait un laquais sous la livrée baroniale de la maison Schlegel, qui avait soin des bougies placées dans des flambeaux d'argent; sur la chaire, à son côté, brillait un verre d'eau sucrée sur une
soucoupe de cristal. Un laquais en livrée ! des bougies ! des flambeaux d'argent ! mon ami le grand chancelier d'Angleterre! des gants glacés! de l'eau sucrée! quelles choses inouïes au cours d'un professeur allemand ! Tout cet éclat ne nous éblouit pas peu, nous autres jeunes gens, et moi surtout ; et je fis alors sur M. Schlegel trois odes, et chacune de ces odes commençait par ces mots : « ô toi qui, etc., y> mais Ce n'était que dans la poésie que j'osais tutoyer un homme si distingué. Son extérieur était réellement très imposant : sur sa petite tête mince ne brillaient plus qu'un petit nombre de cheveux ^s, et son corps était si chétif, si consumé, si transparent, qu'il semblait tout esprit et qu'il avait l'air d'un symbole du spirituahsme (1). »
Schlegel avait alors cinquante-trois ans. Il venait de Paris, où il avait passé huit mois à faire fondre des caractères pour une imprimerie sanscrite que le gouvernement prussien lui avait donné mission de surveiller. De retour à Bonn, l'infatigable érudit avait fondé un recueil périodique, intitulé Bihlîothèqice indienne, qu'il était presque seul à entretenir ; une traduction latine du Baghavat-Gita et des fragments du Eamayana avaient été les fruits de ses nouvelles études. Il ne faisait du reste en cela que marcher sur les traces de son illustre père, Frédéric Schlegel qui, par son remarquable ouvrage sur « la sagesse et la langue des Indiens j> avait inauguré en Allemagne l'étude du sanscrit, suivant l'expression de Heine lui-même (2). Guillaume Schlegel, à Bonn, mit cette étude à la mode ou, du moins tourna vers l'orient l'attention des étudiants et en particulier de Heine qjii prendra plaisir plus tard à chanter « le Gange, le fleuve aux eaux saintes et limpides » et les amours du i*ossignol avec la fleur du lotus.
(1) De l'Allemagne (trad. franc.), t. I, p. 269.
(2) De V Allemagne^ t. I, p. 267.
Mais l'objet principal des leçons de Schlegel, c'était Thistoire de la langue et de la littérature allemandes. Il n'y avait pas seulement des étudiants, il y avait des gens du monde et des professeurs dans la foule qui se pressait autour de la chaire du maître, de « monsieur le professeur et chevalier de Schlegel ». On l'écoutait expliquer, en de fine^ et élégantes analyses, les étranges beautés d'un livre qui excitait plus que jamais en Allemagne un enthousiasiçie universel : les Nùlelungen étaient dans toutes les mains; Hagen avait découvert naguère le fameux manuscrit de Saint-Gall ; un ami de Heine préparait une édition critique du poème ; Schlegel en avait fait le sujet de son cours et nous voyons, par le « témoignage » délivré à l'étudiant Heine, que notre poète suivait, dans le semestre d'été de 1820, ce cours de Schlegel « avec un zèle ardent et un intérêt que le professeur lui-même avait plaisir à reconnaître », ce sont les propres paroles de Schlegel (1).
Un cours de Schlegel sur la plus belle des épopées germaniques, quelle bonne fortune pour Heine, quel magnifique couronnement à ses études sur l'art et la littérature du moyen âge ! ce Longtemps, dit-il lui-mênie, il ne fut question parmi nous que du livi'é des Nielelungen. » L'on comparait déjà, paraît-il, la chanson germanique à l'Iliade elle-même, plusieurs même la déclaraient supérieure à l'œuvre d'Homère, « au grand scandale des philologues classiques » (2). Heine a essayé de faire comprendre aux Français en une page éclatante; qui est. comme uue fresque
(1) M. Hiifer nous a donné ces témoignages délivrés à Heine parles professeurs de Bonn. Voir son livre, déjà cité, p. 104.
(2) Sur cette comparaison, qui a été si souvent reprise par les critiques allemands, entre V Iliade et les Niehelungen, on peut consulter, outre Gœthe (Conversations avec Eckermann, trad. Délerot, t. II, p. 383.) Gervinus (Histoire de la poésie allemande, t. I, p. 342) et M. Wilhelm SchereTy page 110 de sa récente et très remarquable Histoire de la littérature allemande.
grandiose, la farouche grandeur et la sauvage naïveté des caraiîtères qui font de ce poème des Niebelungen une œuvre effroyablement belle. « Ce chant des Niebelungen, dit-il, est d'une haute puissance ; il est difficile qu'un Français puisse s'en faire une idée. Lé langage dans lequel il est composé lui serait encore plus inintelligible. C'est une langue de pierre et les vers sont des blocs rimes. Çà et là, entre les interstices, s'élèvent de belles fleurs, rouges comme des gouttes de sang, d'où s'échappe le lierre rampant, semblable à de longues lames vertes. De ces passions de géants qui s'agitent dans cette épopée, vous pouvez encore moins vous faire une idée, bonnes gens civilisés et polis que vous êtes ! Figurezvous une claire nuit d'été, les étoiles pâles comme l'argent, grandes conmie le soleil, étincelant sur un ciel bleu ; tous les dômes gothiques de l'Europe semblent s'être donné rendez-vous dans une vaste plaine ; et, parmi cette foule de colosses, viendraient paisiblement le moutier de Strasbourg, le dôme de Cologne, le clocher de Florence, la cathédrale de Rouen, la flèche d'Amiens et l'église de Milan, qui s'attrouperaient autour de la belle Notre-Dame de Paris et lui feraient galamment la cour. Il est vrai que leur démarche est un peu lourde, que quelques-uns s'y prennent gauchement et qu'on est quelquefois tenté de rire de leurs transports amoureux. Mais ce ricanement cesse dès qu'on les voit entrer en fureur, se ruer les uns sur les autres, quand Notre-Dame de Paris élève avec désespoir ses deux bras de pierre vers le ciel, saisit tout à coup un glaive et abat la tête du plus grand de tous ces dômes. Mais non, vous ne pourriez encore vous faire une idée des principaux personnages du chant des Niebelungen ; il n'est pas de tour aussi haute, pas de pierre aussi dure que le féroce Hagen et la vindicative Chrimhilde (1). y>
(1) De V Allemagne, 1. 1, p. 324.
Ce poème des Niebelungen, avec ses iambes raboteux et les poétiques horreurs de ses batailles sans trêve et de ses vengeances sans merci, vint très heureusement compléter l'éducation romantique de Heine en offrant à sa jeune imagination, alors en quête de tous les souvenirs du passé, un résumé magnifique et comme une éblouissante vision de ces temps héroïques, qu'il saura plus tard faire revivre par la naïveté et la grandeur simple de ses poèmes.
Mais ce n'est pas seulement par ses leçons sur les Niebelungen que Schlegel exerça sur Heine une réelle influence : qu'étaient en effet quelques heures de cours par semaine à côté de tout ce que Schlegel avait écrit déjà sur les sujets les plus divers et de tout ce qu'il pouvait apprendre dans la conversation à ceux qu'il daignait honorer de son amitié ? Or nous savons que Heine était parmi les privilégiés que Schlegel admettait à ses soirées de gala et, faveur autrement précieuse ! il fut autorisé à soumettre ses travaux poétiques à l'éminent professeur et à venir causer avec lui, quand il lui plairait. Rien ne pouvait être plus intéressant alors à Bonn que la conversation de Schlegel, qui pouvait dire , comme un autre grand critique, poète aussi à ses heures :
J'ai fait le tour des choses de la vie, J'ai bien erré dans le monde de l'art.
Ce n'était pas seulement dans le monde de l'art, mais dans l'Europe entière qu'avait déjà erré Guillaume Schlegel quand il vint se fixer, pour quelques années seulement, dans la ville de Bonn. Il avait connu à léna Schiller et Gœthe et, quand il lui arrivait de parler de l'un ou de l'autre, il ne manquait jamais d'ajouter, conformément à cette habitude que Heine a raillée plus haut, c( mon immortel ami » (1). Et il avait le droit de les appeler ainsi, puisqu'il avait été l'utile collaborateur de Schiller
(1) HofiEmann von Fallersleben, ouvrage cité, p. 160.
dans les « Heures i> et que Goethe avait fait représenter sa tragédie « Jon » sur le théâtre de Weimar. Et n'était-ce pas au bras de Schlegel que M'"® de Staël avait parcouru Plta* lie, la Suède et l'Angleterre ? Comme d'ailleurs Schlegel possédait à fond la langue de presque tous les pays qu'il avait visités et qu'il était de ceux qui savent voir et juger, on peut aisément se figurer quel puissant intérêt offraient à un esprit jeune et curieux, tel que Heine, des conversations familières avec celui qui s'appelait lui-même « un voyageur intellectuel ».
Qu'on ajoute à cette connaissance des pays étrangers et des personnes les plus illustres de l'époque, les immenses travaux de Schlegel et, en première ligne, ses traductions des théâtres étrangers. Il avait réussi à faire passer dans la langue allemande les beautés du théâtre espagnol et des poésies italiennes ; mais surtout, par son théâtre de Shakespeare, que Heine appelle « un chef-d'œuvre incomparable », il s'était montré, le mot n'est que juste, traducteur de génie. Heine s'était nourri déjà de ce Shakespeare germanisé et il est plus que probable que son enthousiasme pour le grand dramaturge anglais, pour celui qu'il appelait « le tout-puissant ministre, dont il n'était qu'un vulgaire subordonné », fut allumé en lui, comme d'ailleurs chez presque tous les Allemands, par cette étonnante traduction, on pourrait dire par cette transposition de Schlegel : car Schlegel a si bien réussi à faire entrer Shakespeare tout vivant, à l'incorporer dans la littérature allemande, que David Strauss a pu dire, dans son remarquable essai sur Schlegel : « l'Homère de Voss et le Shakespeare de Schlegel sont devenus les fondements de notre culture esthétique (1). »
Nous n'avons pas à considérer ici dans son ensemble, encore moins à apprécier, l'œuvre de Guillaume Schlegel :
(1) David Strauss, Kleine Schri/len, Leipzig ; Brockhaus 1862, 141.
nous ne cherchons qu'à imaginer, par ce que nous savons de Schlegel en 1820, le genre de services qu'il rendit à Heine dans ses conversations avec lui, conversations qui ne devaient guère être autre chose que des monologues, étant donné d'une part la tacitumité, fort bien placée ici, de Heine et, d'autre part, l'habitude bien connue qu'avait Schlegel de faire, quand il causait avec quelqu'un, et surtout avec un petit étudiant, à la fois les demandes et les réponses (1). Le plus signalé des services que Schlegel rendit à son jeune ami fut de lui apprendre comment on fait un sonnet. Heine a dit de Schlegel qu'il était « le plus grand métricien » de l'Allemagne et, se demandant plus loin quel rang on devait lui assigner comme poète, il a répondu à cette question par une anecdote : « Le joueur de violon, Salomons, qui donnait des leçons au roi d'Angleterre, Georges III, disait un jour à son auguste écolier : les joueurs de violon peuvent se diviser en trois classes. A la première appartiennent ceux qui ne savent pas jouer du tout ; à la seconde, ceux qui jouent mal; et à la troisième, ceux qui jouent bien. Votre Majesté s'est déjà élevée à la seconde classe.
« M. Schlegel appartient-il à la première ou à la seconde classe des poètes ? les uns disent qu'il n'est pas poète du tout ; les autres disent qu'il est un mauvais poète. Tout ce que je sais, c'^t qu'il n'est pas un Paganini (2). »
Heine a dit vrai : le violon de Schlegel était en des mains fort habiles, mais il n'avait pas d'âme. Dans son Discours sur le Sonnet, prononcé à BerUn en 1803, discours dans lequel il fait dire à Boileau que :
Un sonnet sans défaut vaut tout un long poème,
(1) Voir, à ce sujet, l'entrevue que Strauss eut avec Schlegel et dans laqueUe Strauss ne put placer un seul mot ; mais il se dédommagea plus tard en écrivant un récit très amusant de l'entrevue : Kfdne Schri/ien, 140.
(2) De r Allemagne (édit. franc.), 1. 1, p. 261.
Schlegel a très bien vu que le principal mérite du sonnet consiste dans Funion de la forme et du fond, ou, suivant son expression, « dans le mariage indissoluble de l'âme et du corps i>. Malheureusement il n'a jamais fait dans ses sonnets que des mariages de raison parce qu'il n'a jamais su unir que des idées, non des sentiments, à des formes d'ailleurs trèSltelles.Mais, comme versificateur, Schegel est incomparable. Les difiScultés du sonnet, comme celles de la traduction en vers, sont un jeu pour lui et il a pu dire sans fatuité, ce qui ne lai arrive guère lorsqu'il parle de lui-même, car il est bien le plus grand fat qu'ait produit la littérature allemande, il a pu dire qu'il avait « le droit de prétendre à quelque gloire dans Fart de bien rimer » (schôn zu reimen).
Les sonnets de Schlegel sont des tableaux (Gemaldesonetfce) et nous allons voir que Heine donnera aux siens un nom analogue. Ce que Schlegel se plait à « peindre j>, ce sont des sujets bibliques, la Naissance du Christ, les Trois Mages, la Sainte Famille ; ce n'est pas que l'auteur croie le moins du monde à ce qu'il décrit; s'il chantait hier les c dieux de la Grèce » et aujourd'hui les saints du Testament, c'est qu'il a vu dans tout cela de « beaux sujets pittoresques D ; il fait maintenant des ^ sonnets catholiques d, non par conviction, mais, comme il l'écrit en français à une dame, « par prédilection d'artiste (1) ».
Ce qu'il y avait dans ces « sonnets de peintre » de Schlegel, l'habileté d'un artiste consommé, c'est ce que Heine apprit à Bonn dans son commerce avec Schlegel ; et ce qui manquait aux sonnets de Schlegel, à savoir l'émotion et la flamme, c'est justement ce que Heine va mettre dans ses « sonnets à la fresque » et, par là, le disciple sera supérieur au maître conmie la poésie sincère est supérieure à la plus brillante versification.
(1) Œuvres de G. Schlegel, édit. BOcking, t. I, p. 191.
« Un manque, qu*on me donne un masque et les haillons d'un pauvre diable, car je ne veux pas que tous ces gredins magnifiques qui font la roue dans la grande mascarade de la vie aillent me prendre pour un des leurs. » (Sonnet n.) Et ailleurs : « Méfie-toi, mon ami, des noires grimaces du diable, mais redoute encore plus les douces minauderies des anges. Un de ces anges m'offrit un jour un tendre baiser : je m'approchai et reçus un terrible coup de griffe. » (Sonnet VII.) Et ce début, d'un tout autre style, du sonnet ix :
Je voudrais bien, mais je ne puis pleurer !
On le voit, c'est tantôt, dans les sonnets amoureux, la passion qui parle toute pure; tantôt, dans ce que j'appellerai les sonnets sarcastiques, qui furent une innovation en Allemagne, c'est la franchise du jeune homme qui se révolte et s'emporte contre les fausses grandeurs qu'il voit courtiser autour de lui, « contre ces idoles toutes d'or à l'extérieur, toutes de sable au dedans, qu'il refuse d'encenser avec la foule » ; et alors, ce n'est pas, comme chez son maître, a: une prédilection d'artiste », c'est l'indignation qui fait les vers du poète.
Mais il nous faut porter un jugement d'ensemble sur ceô sonnets de Heine qui, à vi-ai dire, ne sont pas très nombreux, dix-sept en tout, mais qui occupent une place à part dans son œuvre poétique et qu'il a groupés dans son immortel « Livre des Chants » sous ce double titre : a: Sonnets » et (( Sonnets à la Fresque » (1). Trois inspirations bien différentes dominent tour à tour dans ces sonnets et permettent de les ranger en trois catégories.
(1) Le Livre des Chants ne contient en tout que treize Sonnets : deux des Sonnets à Schlegel et deux Sonnets à la Fresque ne se trouvent que dans l'édition complète (allemande) des œuvres de Heine. t. XV, p. 75.
Les premiers sonnets ont été dictés par la reconnaissance et forment une « couronne 2> (Sonettenkranz) tressée par le disciple à la gloire de son maître, Schlegel : Heine s'y dépeint doutant de lui-même ; il n'était qu'un faible arbrisseau qui a trouvé un appui dans la bienveillance de son illustre maître ; si l'arbrisseau réussit jamais à fleurir, c'est à Schlegel qu'en reviendra tout l'honneur. — Ailleurs la fausse poésie, toute parée de colifichets, avec des mouches sur ses joues ferdées, a été renvoyée bien loin pa^r le maître qui était homme de goût. Il est piquant de relever ici tous ces témoignages sincères d'admiration de la part d'un disciple qui depuis... mais alors Schlegel était pour notre jeune auteur un grand poète, un vrai « Paganini», puisqu'il réussit, sans doute grâce aux accords merveilleux de ce violon, si décrié plus tard par Heine, « à réveiller dans un château, situé au milieu d'une profonde forêt, une belle jeune fille qui dormait d'un magique sommeil d. Cette jeune fille, c'était « la vraie Muse allemande qui, se réveillant alors avec un sourire, se jeta, ivre d'amour, dans les bras » de Schlegel. Pauvre Muse allemande! son prince charmant avait alors cinquante-trois ans bien comptés ; il venait justement d'épouser la fille d'un conseiller de consistoire, du grand rationaliste Paulus : le romantisme, dont Schlegel était le chef, épousait le rationalisme ; c'était, dira Heine lui-même, <r une union symbolique » et cette union resta telle, au grand mécontement du rationalisme, lequel, dans la personne de la jeune mariée, rompit, dès le lendemain des noces, avec le romantisme dont les prétentions ne lui paraissaient pas soutenues par un mérite suffisant. — Dans un dernier sonnet, c'est l'étudiant qui remercie l'éminent professeur de ses belles leçons sur les Niebelungen et félicite le savant traducteur d'avoir été cueillir des fieurs sur les rives du Tage et pêcher des perles dans les eaux sacrées du Gange. Pour juger d'un mot ces sonnets à Schle-
gel, ils font plus l'éloge du cœur que du génie de Heine.
Dans la secoïide série de sonnets, les Sonnets à l^i Fresque, que Heine a dédiés à son intime ami, Christian Sethe, le sujet, assez difficile à saisir au premier abord, paraît être surtout une peinture à grands traits de ce qu'on pourrait appeler la mascarade de la vie humaine. Ce sujet était trop vague et, en même temps, trop vaste pour tenir dans le cadre étroit d'un sonnet. Sans doute, ici encore, la passion est sincère et c'est de tout cœur que le jeune satirique raille et fustige les faux bonshommes, les marchandes d'amour et les « singes savants » ; mais un jeune homme qui s'indigne contre la société ne peut se tenir de déclamer, et les déclamations de Heine font paraître plus grande encore la disproportion entre le sujet qu'il traite et le cadre où il prétend l'enfermer. Même si on admet, ce qui est au moins contestable, que le sonnet se prête à la satire, vouloir faire une satire des mœurs du temps en deux quatrains et deux tercets, entreprendre de peindre à la fresque les critiques envieux et les pédants à lunettes et les jeunes filles qui ont <r un joli corsage rouge y>, voire même un « joli petit cœur », mais qui « n'ont point d'amour dans ce cœur », faire entrer tous ces masques, repoussants ou gracieux, dans quelques pièces de quatorze vers chacune, c'est tenter une entreprise contradictoire, c'est vouloir peindre quelque chose comme le Carnaval de Venise dans un tableau grand comme la main (1).
Si on nous permet de rapprocher ici Heine d'un poète français contemporain, M. Théodore de Banville, nous appellerons volontiers quelques-uns de ces sonnets (particulièrement le III® et le iv®) : des sonnets funambulesques.
(1) On pourrait trouver la théorie de ce genre particulier de Sonnets dans le Discours sur le Sonnet cité plus haut, et prononcé par le maître de Heine, Schlegel. Schlegel y démontre la possibilité du a Sonnet burlesque x>.
La définition que M. de Banville donne de ses <r odes funambulesques » convient à merveille à ces sonnets de Heine : m L'ode funambulesque (disons ici le sonnet) est un poème... dans lequel Vêlement bouffon est étroitement uni à î élément lyrique et où, comme dans le genre lyrique pur, l'impression, comique ou autre, que l'ouvrier a voulu produire, est toujours obtenue par des combinaisons de rim>es, par des effets harmoniques et par des sonorités particulières, »
Chez M. de Banville le comique résulte le plus souvent du mélange de termes bourgeois et même boule vardiers avec des termes très poétiques. C'est de même le cas chez Heine qui remplace seulement les termes boulevardiers par des c mots d'étudiant » (burschikos) (1).
Hâtons-nous d'ajouter d'ailleurs que les expressions pittoresques, les vers éclatants et sonores abondent dans ces sonnets de Heine. Qu'on lise, par exemple, ces derniers vers du III® sonnet :
« Quand les colifichets du bonheur sont brisés par la main du sort et gisent en morceaux à nos pieds. — Et que dans notre sein notre cœur est brisé, broyé et tout transpercé, ators il nous reste encore le beau rire éclatant (2). »
Heine n'est-il pas tout entier dans ce vers superbe de la fin qui retentit comme un éclat de rire et semble chanter le triomphe du railleur qui veut se faire invulnérable à force d'ironie et de gaîté ?
(1) Voir, sur Théodore de BanvUle et ses Odes JunambtUesques, la spiritaeUe étude de M. Jules Lemaître {Les Contemporains. Études et Portraits littéraires, 1^^ série. Paris 1886. Lecène et Oudin.)
(2) Denn wenn des GlUckes hilbsche Sieben Sachen, Uns von des Schicksals Handen sind zerbrochen, Und so zu unsem Ftissen hingeschmissen ;
Cnd wenn das Herz im Leibe ist zerrissen, Zerrissen und zerschnitten, und zerstochen, Dann bleibt uns doch das schône gelle Lachen.
(^Buch der Lieder^ 94.)
Une dernière remarque à faire sur ces Sonnets à la Fresque, c'est que Heine y parle une langue d'une richesse merveilleuse. Les mots qui peignent, et, si on peut ainsi parler, les mots qui chantent, il les a déjà tous sous la main et il s'entend aussi bien à charmer l'oreille qu'à éblouir les yeux de son lecteur émerveillé. Plus tard, au contraire, son grand mérite sera de se servir des mots les plus simples, les plus familiers pour en tirer les plus grands effets et les plus inattendus. Mais déjà, à Bonn, il possédait un vocabulaire extraordinairement riche, si riche qu'il est, croyons-nous, impossible de bien traduire en français ces étranges sonnets. Avoir eu à sa disposition une si grande abondance de mots curieux et pittoresques et n'avoir admis dans ses Lieder que les plus simples et les plus connus de tous, ce fut là un trait de génie dont la popul^ité de Heine a justement bénéficié.
Un des sonnets à la fresque les mieux réussis est celui où Heine a célébré l'amitié de Sethe, de ce compagnon d'enfance qu'il avait retrouvé aussi bon et aussi dévoué à Bonn qu'à Dusseldorf : « Tu m'as vu souvent en guerre avec ces rustres... tu as vu mon sang jaillir de mille blessures.
<r Mais tu es resté ferme comme une tour, ta tête a été pour moi un phare dans l'orage et ton cœur fidèle un port sûr.
« Tout autour les hautes vagues s'amoncellent avec furie, bien peu de vaisseaux peuvent y jeter l'ancre ; mais quand une fois on y est, on peut dormir tranquille (1). »
(1) Bu sahst mein Blut ans tausend Wunden sprudeln, Du aber standest f est gleich einem Thurme ; Ein Leuchtthurm war dein Kopf mir in dem Sturme, Dein treues Herz war mir ein guter Hafen.
Wohl wogt um jenen Hafen wilde Brandung, Nrir wen'ge SchifP erringen dort die Landung, Doch iet man dort, so kann man sicher schlaf en.
(Buch der Lieder, 99.)
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. Ces vers, et le dernier surtout qui dit si simplement ce qu'il veut dire, auraient dû avertir Heine que des sentiments tels que Tamitié et l'amour conviennent bien mieux au sonnet que la colère et l'indignation du satirique. Ces sentiments sont en tous cas ceux qui ont le mieux inspiré notre poète, car nous avons réservé pour la fin la dernière catégorie des sonnets : il n'y en a que deux, mais ils sont très beaux et, après les critiques que nous avons ^-essées au poète, nous pourrions ajouter : ce sont enfin deux vrais sonnets. Heine les a dédiés et consacrés tous deux à sa mère. Il suffira de les citer pour que le lecteur y reconnaisse la marque de l'ouvrier qui a fait les Lieder.
« J'ai pour habitude de porter haut la tête ; je suis, de nature, un peu roide et tenace, et quand le roi luimême me regarderait en face, je ne baisserais pas les yeux.
ce Pourtant, mère bien-aimée, je veux le dire tout haut, quelque orgueilleusement que se gonfle mon cœur, souvent, en ta douce et confiante présence, je me sens pris d'une humble crainte.
« Est-ce ton esprit qui secrètemen t me maîtrise, ton noble esprit qui pénètre hardiment toutes choses et s'élève étincelant jusqu'à la lumière du ciel ?
« Ou bien est-ce le souvenir d'avoir commis tant de fautes qui ont centriste ton cœur, ce noble cœur qui m'a tant aimé ?
« Dans une heure de fougue insensée, je t'ai quittée un jour : je voulais aller jusqu'au bout du monde et voir si
je rencontrerais ramour, pour le saisir et l'embrasser éperdument.
« J'ai cherché Tamour^nr toas les chemins : j'étendais la main devant chaque seuil et je mendiais une pauvre aumône d'amour, — mais on ne me donna, en riant, que la froide haine.
« Et toujours, toujours j'errais après l'amour, mais je ne l'ai trouvé nulle part et je suis revenu au logis, malade et triste.
(( Là, tu es venue au-devant de moi et alors ce que j'ai vu briller dans tes yeux, c'était l'amour, le doux amour si longtemps cherché (1). »
Ich bin's gewohnt, den Kopf recht hoch zu tragen, Mein Sinn ist auch ein bischen starr und zahe ; Wenn selbst der Kônig mir in's Antlitz sahe, Ich wiirde nicht die Augen niederschlagen.
Doch, liebe Mutter, offen will ich's sagen :
Wie machtig auch mein stolzer Muth sich blahe, In deiner selig sUssen, trauten Nahe Ergreift mich oft ein demnthvoUes Zagen.
Ist es dein Geist, der heimlich mich bezwinget, Dein hoher Geist, der Ailes kiihn dnrchdringet, Und blitzend sich zum Himmelslichte schwinget ? Qualt mich Erinnerung, dass ich verubet So manche That, die dir das Herz betriibet, Das schône Herz, das mich so sehr geliebet !
ÇBuck der Lîedei^, p. 80.)
îm tollen Wahn hatt' ich dich einst verlassen, Ich wollte gehn die ganze Welt zu Ende, tJnd wollte sehn, ob ich die Liebe fande, XJm lîebevoll die Liebe zu umfassen.
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Burger, le maître de Schlegel, disait qu'un sonnet parfait devait être « tel que celui qui voudrait le mettre en prose n'en pourrait ôter ni une phrase ni un mot et ne saurait dire les choses autrement qu'elles n'ont été dites en vers ». Nous avons vu aussi que, pour le maître de Heine, pour Schlegel, le sonnet idéal était celui qui unissait le plus intimement le fond à la forme. Il n'est guère possible de s'exprimer en termes plus simples et, pour entrer dans la pensée de Bûrger, plus indispensables que ne l'a fait Heine dans ces deux sonnets. Et, d'autre part, pour prendre les mots mêmes de Schlegel, la forme ne pourrait mieux s'accorder avec le fond, ni <r le corps avec l'âme », parce que le génie du poète ne pouvait mieux servir le cœur du fils.
Die Liebe suchte ich auf aUen Gassen, Vor jeder Thiire streckt' ich aus die Hande, Und bettelte um g*ringe Liebesspende, Doch lachend gab man mir nur kaltes Hassen, Und immer irrte ich nach Liebe, immer Nach Liebe, doch die Liebe f and ich nimmer, Und kehrte um nach Hanse, krank und trUbe.
Doch da bîst du entgegen mir gekommen, Und ach ! was da in deinem Aug' geschwommen, Das war die stisse langgesuchte Liebe.
(Buch der Liederj p. 90 (édition française) ; Poésies inédites, p. 62.)