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CHAPITRE VIII

Les <£ Lettres de Berlin. » — Berlin et la société berlinoise en 1821. — Le conrs de Hegel. — Les salons. — Rahelet Vamhagen.

C'est vers le mois de mars 1821 que Heine aniva à. Berlin. Il se logea dans la Behrendstrasse , à deux pas des Tilleuls, et c'est de là qu'il écrivit dans un journal de Westphalie, à l'adresse des amis qui l'avaient accueilli lors de son voyage dans ce dernier pays, trois longues lettres qui figurent dans ses œuvres sous le titre de : Lettres de Berlin (1). Ces lettres sont pour nous une bonne fortune, car elles vont nous aider à tracer la physionomie de Berlin au moment où Heine devint Berlinois et elles nous diront en même temps quelle impression fit la capitale de la Prusse', « la Eésidence, » sur l'étudiant libéré do Gœttingue.

Dès sa première lettre, Heine invite le lecteur à faire avec lui une promenade au centre de la ville : qu'il soit donc notre cicérone et nous fasse connaître le Berlin de 1821.

Nous nous dirigeons naturellement vers les grands boulevards, vers les fameux Linden, Chemin faisant, Heine nous fait admirer les longues et larges rues, telles que la Kôniffstrasse, dans lesquelles les boutiques se touchent et les passants se coudoient. Il jouit de notre ébahissement et on voit bien que, les premiers jours, il a été si étonné de voir tant de monde dans une seule ville qu'il a dû se poser à lui-même la question qu'il se fait adresser par son lecteur : ce Où diable tous ces gens-là trouveront-ils à

(1) Œuvres complètes, éd. ail., t. XIII. Ces lettres se trouvent dans le volume de la traduction française intitulé : De tout un peu.

IGO HEIXE ET SON TEMPî>.

dîner ? » C'est fort amusant de circuler dans des rues si animées quand on vient de quitter ce triste Gœttingue , où l'herbe poussait dans les rues ; mais c'est aussi fort désagréable d'être bousculé et on avait ce désagrément-là en 1821 , comme de nos jours , à Berlin, où la démarche , lourde et haletante à la fois, la mine effarée et bourrae des passants vous font songer, par contraste^ à l'air affable et gai des habitants de Paris. Après avoir été « bousculés de tous côtés », nous arrivons cahin-caha à la grande avenue des Tilleuls (Unter den Linden). Traversons l'ancien « pont des Chiens » , qu'on est en train de remplacer par un magnifique pont enfer et nous avons sous les yeux a: un imposant panorama. » A droite, voici le coips de garde , tout nouvellement bâti dans le style dorique, par le plus grand architecte de l'Allemagne, Schinkel. Puis l'Université, « un magnifique bâtiment » aussi, mais qui n'offre guère aux étudiants que des salles ce étroites, tristes et sombres. » Plus d'un sans doute et Heine tout le premier, a dû s'y répéter à lui-même les vers mélancoliques de l'étudiant de Faust : « On n'y a pas assez d'espace, on n'y voit point de verdure, pas un arbre, et dans les salles et sur les bancs je perds la faculté d'entendre, de voir et de penser. » Ici ce qui empêche encore les étudiants d'écouter, c'est que beaucoup de fenêtres donnent sur la rue et qu'à travers les barreaux on aperçoit l'Opéra. « Comme le pauvre Bursche (étudiant) est sur des charbons ardents, lorsque les plaisanteries triviales et tannantes (ledernen) de quelque ennuyeux privat-docent bourdonnent à son oreille et qu'il voit passer dans la me les brillants équipages et les nymphes sémillantes qui courent à l'Opéra ! »

Mais pourquoi tant de gens arrêtés devant l'Université ? ils mettent tous la main à leur gousset et lèvent le nez en l'air. C'est qu'il est midi et qu'on vient régler sa montre sur l'horloge de l'Académie, la meilleure horloge de la capi-

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taie. C'est justement l'heure de la promenade pour le beau monde : une foule endimanchée monte et descend l'avenue des Linden. Voyez-vous ce jeune élégant avec son beau gilet « bariolé ? » Sentez-vous « la fine pommade » dont il est parfumé? Il lorgne une jeune belle, « sourit et de la main frisotte ses cheveux » : décidément Berlin a -été de tous temps la ville des belles manières. — Quant à ce gaillard, que la belle regarde si tendrement, « il n'est pas de ceux qui ont inventé la poudre, mais de ceux qui s'en servent, c'est un militaire. » Heureux militaires qui déjà en 1821 avaient le privilège de traîner après eux tous les cœurs, les tendres cœurs des Berlinoises !

A cette époque, les boutiques les plus achalandées de la ville, c'étaient les confiseries (Konditoreien) (1). Heine, qui était gourmand comme une Allemande, n'oublie pas, dans sa promenade à travers Berlin, de s'arrêter et de s'attendrir devant chaque boutique de confiseur : parfois même il prend sa lyre pour chanter en strophes émues les splendeurs de ces devantures qui lui semblent aussi belles que les portes du Paradis. Mais c'est le soir surtout qu'il fait bon s'attarder dans ces lieux de délices ! On y voit défiler toute la société berlinoise : les jeunes filles arrivent, traînant après elles « leur père, leur mère, leur tante, leur petite sœur et leur petit frère; elles les conduisent comme en pèlerinage de boutique en boutique et font des stations prolongées devant les poupées de sucre ou de dragées. »

Ces confiseurs du reste sont des gens d'esprit : pour attirer le monde, ils ont imaginé de vendre des bonshommes en sucre qui représentent des personnes vivantes et connues de tous ; il faut entendre alors les grands éclats de rire

(1) En 1818, Giovanoli ouvrit à Berlin la première confiserie; c'est M. Treitschke qui dans son Histoire allemande (t. II, p. 257) donne cette date, mémorable pour l'histoire de l'Allemagne.

par lesquels ies Berlinois accueillent cette fine plaisanterie (1)!

Nous ne suivrons pas Heine au delà de la porte de Brandebourg, jusqu'au Thiergarten: il se contente d'énuniertr des monuments et des curiosités plus ou moins uDUiiuea et n'est ici qu'un Baedecker incomplet. Pour rentrer en ville, où il nous montrera des choses plus intéressaTites , acceptons la droschke (voiture) qu'il nous offre et remarquons que, si les Berlinois avaient depuis longtemps iuvrmtt^ le véhicule qui a pris le nom de leur ville (2), ce u'iBt que peu de temps avant l'arrivée de Heine qu'un hardi entrepreneur eut l'idée de faire stationner sur les pîat!e8 publiques trente-deux fiacres. Montons dans l'un tl*eux : moyennant quinze sous, un cocher en capote grise noim inènem où nous voudrons. Chemin faisant, Heine eïi^raf^t^ avec nous la conversation : il nous demande ce que itous pensons de l'immortalité de l'âme qui lui paraît être U71C invention de bien plus de valeur que celle de la poudrtî ; ne prenons pas la peine de lui dire ce que nous paraît valoir à nous sa plaisanterie et tâchons d'apprendre, ce (|uî n«ni3 intéresse davantage, quelle est au vrai l'impres- Hi<jïi <[u'a faite sur lui la ville de Berlin. « Comment trouTeK-vous Berlin ? nous demande-t-il ; n'étes-vous pas d'a\'ia i[ue la ville, quoique neuve, belle et régulièrement bntie, produit cependant une impression un peu froide ? (â) »

(l) Les Berlinois n'avaient pas le mérite d'avoir inventé cette injlénveïist' plaisanterie. Pendant le séjour de Lessing à Bieslau, en 1760, Un |>iUis^iflr, propriétaire de la maison qu'il habitait, irrité contre un Incnitairo qui rentrait tous les soirs à des heures indues, imagina un jour de vendre des gâteaux qui représentaient un noctambule (Nachtwàchtur) avec le nom de Lessing au bas. (A. Stahr, Lessing, Sein L^HSfi and ieine Werhe, Berlin, 1868. 1'" Band, V*«» Buch, 207.

{*J) i'Vst Chiese, Tarchitecte deTélecteur de Brandebourg, qui, dit-on, inventa ;iu dix-septième siècle la voiture à quatre roues appelée berline,

(S) Comparer un passage semblable sur Berlin (^Œuvres complètes,

On s'expliqne aisémenfc cette impression de froideur que Berlin produit d'ordinaire sur l'étranger si on songe que cette capitale de parvenus avait à peine cessé d'être un obscur village de pêcheurs à l'époque où notre vieux Paris voyait s'élever la Sorbonne et la Sainte-Chapelle. Aussi Heine tronve-t-il ce très ingénieuse » cette remarque de M"'^ de Staël : « Berlin, cette ville toute moderne, quelque belle qu'elle soit , ne fait pas une impression assez sérieuse ; on n'y aperçoit point l'empreinte de l'histoire, du pays, ni du caractère de ses habitants, et c^s magnifiques demeures nouvellement construites ne semblent destinées qu'aux rassemblements commodes des plaisirs et de l'industrie (1) . » Voilà pour la ville. Voyons maintenant la société berlinoise en 1821. Son langage, semble-t-il, n'était pas des plus fins, ni ses manières des plus distinguées, si nous en croyons de bons juges. La célèbre Rahel, dont nous parlerons tout à l'heure avec plus de détails , car Heine eut le bonheur d'être de ses amis, Rahel, qui avait vécu à Paris, aurait bien voulu transplanter sur les bords de la Sprée la causerie et l'esprit de société :mais ces fleurs, éminemment françaises, avaient, paraît-il, en 1821, beaucoup de peine à s'accUmater dans ce la sablonnière prussienne » et Rahel se plaignait amèrement de ce qu'elle appelait oc la grossièreté berUnoise (2) y>. Elle et son mari , Varnhagen , lequel était pourtant un^si ardent patriote, enviaient aux Français leurs « fines manières j> ; ils trouvaient tous deux qu'il ne fait pas bon vivre dans les pays ce qui n'ont pas encore reçu la

édit. aU., t. II, p. 10) ; le passage commence par ces mots : a Berlin n'est pas une ville, mais Berlin fournit simplement un lieu de réunion à une masse d'hommes parmi lesquels il y a beaucoup d'hommes d'esprit ; mais le lieu même où ils se rencontrent leur est indifférent. »

(1) M"« de Staël, De l'Allemagne, l"-» partie : Berlin.

(2) Comme si le mot allemand, Das Grob, ne lui paraissait pas assez expressif, elle l'altérait pour en faire l'onomatopée : Dag Berlinev Krop,

culture et qui n'ont plus la force ie la rude et primitive nature » ; les habitants de ces pays, qui flottent entre la l>arl)ar[u et la civilisation, <r ont bien déraciné dans leurs iimt^H les vieilles forêts, mais ils ne les ont pas remplacées par dti8 clianips et des jardins, de sorte qu'on ne voit partout qu'iniu surface froide, sans caractère, à demi sauvage. »

Ajoutons que la société berlinoise était parquée en différentes castes qui ne frayaient pas entre elles : ainsi les hoiïiTiTtis de lettres n'étaient point invités aux « thés dansimtK et médisants » de fe noblesse ; les militaires ne parftisaaieut jamais aux « thés esthétiques » de MM. les profufiseut>ï, et le gouverneur de Berhn lui-même ne fréquentait itlisol liment que des officiers. « Il y a ici, disait Heine , une \lv Boriaîe très animée, mais morcelée à l'excès. La société i'st di^'ieée en une masse infinie de lambeaux, en une foule de petits cercles, groupés les uns à coté des autres et qui, au ]iëu de s'étendre, tâchent plutôt de se rétrécir de plus (.n plus. À. voir seulement les divers bals, on pourrait croire Berlin uniquement composé de corporations (1). y>

Essayons, en feuilletant les ce Lettres de Berlin », de fuire c^onnaissance avec quelques-unes de ces a corporations! Il et nous aurons ainsi un tableau complet de cette mcî\Sié, çjue notre jeune poète admira d'abord avec toute la L^uulcitr d'un novice et d'un provincial, mais que, bien vite déuiaisé , il jugea ensuite plus librement.

y*ii<^] d'abord les bals de la cour : ce Ils sont sur le modèle de cLUix de Paris, » nous dit Heine ; mais n'y étant pas atlinis, il nous renvoie pour plus de détails à une brochure (|ue ])ublia, en cette même année 1821, sur les fêtes qui se ilniHU'i'ent à Berhn, la baronne Caroline de la Motte-Fouqiié (2). Nous lisons en effet dans cette brochure que « Pa-

( I ) / 'a peu de tout, p. 71.

(3) Cette brochure, que nous avons eu la bonne fortune de trouver,

ris faisait la mode et, plus invincible que Buonaparte, ét«idait son sceptre sur l'Europe entière. On ne voit que robes de Paris, plumes de Paris, rubans et souliers de Paris; il semble qu'on doive d'autant plus imiter Paris» qu'on a plus de prétentions à Tél^ance (1). y>

Les militaires seuls, en dehors de la noblesse, étaient admis à ces bals de la cour et souvent, dit Heine, « on ressent une singulière impression à voir un lieutenant en second, vivant de sa pauvre solde, ou une demoiselle sans fortune, attifée de diverses loques ou paillettes comme une mosaïque, se guinder effroyablement pour prendre les grandes manières, de sorte que leur figure maigre, où se peint la misère, contraste, comme dans un jeu de marionnettes, avec le raide costume de cour dont ils sont affublés (2). y>

Quant au roi, Frédéric Guillaume III, il était adoré, non seulement de la cour, mais de la ville tout entière. On l'aimait surtout à cause de cette simplicité qui était de tradition dans la famille des Hohenzollem, vertu fort utile aux souverains pauvres et tout à fait digne d'éloges toutes les fois qu'elle n'est pas poussée jusqu'à la ladrerie d'un Frédéric II. « Voici le roi qui passe. Ce n'est pas le magnifique carrosse attelé de six chevaux, car celui-ci appartient à un ambassadeur. Non, le roi est assis dans une mauvaise calèche à deux chevaux communs, la tête couverte d'un bonnet ordinaire d'officier et le corps enveloppé dans une capote grise. » Cet amour pour son roi , la bonne ville de Berlin l'étendait à toute la famille royale et, alors comme aujourd'hui , ce qui pour le bourgeois faisait de Beriin un séjour vraiment enviable, c'était surtout le privilège de

est iniitulée : Briefe iiber Berlin^ von Caroline de la Motte-Fouqué Berlin, 182fl. In der Schleslngerschen Buch'Und-Musikhandlung.

(1) 7iirf., p.l2.

(2) ThUI., p. 72.

voir se promener vers midi et demi dans le Thiergarten a les beaux rejetons de la famille royale... Les princes et les princesses soùt ici un des principaux sujets d'entretien dans les plus pauvres maisons bourgeoises. Un vrai Berlinois n'emploie jamais d'autres termes que ceux-ci : notre Charlotte, notre Alexandrine, notre prince Charles. »

Heine eut une fois le plaisir d'assister à une manifestation éclatante de cette tendre affection que toute âme bien née de Berlinois, et surtout de Berlinoise, doit ressentir pour la famille royale : c'était à l'eccasion du mariage de la fille du roi, « du sérénissime mariage de Son Altesse royale, la princesse Alexandrine, avec Son Altesse royale le grandduc héritier de Mecklembourg-Schwerin... Jamais je n'ai vu, réunis sur un seul point, tant d'équipages magnifiques. Les valets avaient endossé leurs plus belles livrées : dans leurs surtouts à longues jupes et à couleurs claires et voyantes... ils ressemblaient à des tulipes de Hollande... Des sentiments contradictoires étaient peints sur les figures des Berlinois lorsque, dans une curieuse attente, ils regardaient les hautes fenêtres du château où on célébra le mariage de notre Alexandrine. Ils n'osèrent pas se montrer de mauvaise humeur, car c'était le jour d'honneur de la princesse bien-aimée ; mais ils ne purent pas non plus se réjouir de bon cœur, car c'était le jour où ils devaient la perdre. A côté de moi se tenait une vieille mère, sur la figure de laquelle on pouvait lire : « A présent je l'ai mariée , il est vrai, mais elle va me quitter. » La figure de ma jeune voisine exprimait la pensée : « Comme duchesse de Mecklembourg, elle n'est pourtant pas aussi haut placée qu'elle Tétait ici comme reine de tous les cœurs. » Des lèvres rouges d'une jeune fille je croyais entendre tomber ces mots : « Ah î que ne suis-jc au même point, moi aussi (1) ! »

(1) Un peu de tout, p. 89.

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