‹ Henri Heine et son tempsChapitre 13 sur 20 · TT · texte numérisé non relu

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I7l3 fiEINE ET SON TEMPS.

tout à i^oiip une main qui se posait sur son épsiule et il entendit ct's Diots : « Les étoiles ne sont pas tout cela, mais n t-e que lieuse l'homme à propos des étoiles, cela seul est. » Htiind m retourna, Hegel était devant lui. Dès ce moment il sentit t^ue dans cet homme « battait le cœur du dixlïeuvièuit; dècle (1). »

Il tJsL d\ flfidlede direjuijjapf.p qup.^^^ <u>i.i'nn Axprf>^pnh sur la i>cDHce tlt! Heine les cours de Hegel. C'est exagérer singulièrenieîït l'influence du philQ^o^e sur le poète que de l>rétetidrL\ comme le faib dil. Strodtman n^ queJBeine dut à f TTugdir k iranch ^pt djaleotique de son style ». Rien, en détiuitive,îKj ressemble mômTaïrslyîè sibyllîn de Hegel que la prose hi mineuse de Heine. Mais ce que Heine dut incon-

f teëtaliîeiuent à Hegel, c'est cette secousse morale que donne taiijours il déjeunes esprits la parole d'un homme de génie ca]>ab]€ d'ouvrir à la pensée des horizons nouveaux : or, les k'çûUB quY^utendit Heine sur la Philosophie de Vhistoire abundeîit en jugements profonds et ingénieux; de quelque fk(,(m L-ii effet qu'on juge Hegel, on ne peut nier qu'il ait éti^ pGut-*!^tre le plus grand remueur d'idées qu'ait eu l'Alle-

\ m^gm.\ On n'écoute pas impunément de tels hommes, même si DU u'îL jamais été, comme Heine nous le dit de lui-même, im (t grand métaphysicien ».

K\n'h^ cela, nous n'affirmerions pas que Heine n'ait rapporté deB leçons de Hegel plus d'une migraine. H éprouvait justement, à cette époque de son séjour à Berlin, « d'horribles dtjidcurs de tête, » comme il l'écrit sans cesse à son HTui Mrjser, et ces douleurs lui laisseront désormais peu de T'ciriclin ; il est certain dans tous les cas que la métaphysique héf^^Hienne n'était pas faite pour les guérir. Heureusemeutj à côté des cours de l'Université, il y avait les

(1 ) A ri il k (le F. LassaUe dans une revue de Berlin, dtr Gedanke, éditée pr ilidielutj 110 vol., p. 77.

salons et, avant tons les antres, le salon de son amie, la célèbre Eahel Levin.

Lorsque Heine fut présenté à Eahel en 1821, celle-ci avait cinquante ans^ mais elle était restée jeune d'esprit et de visage : elle avait toujours cette « voix douce et argentine qui semblait sortir des profondeurs de son âme » et qui avait fait une si grande impression sur le jeune Vamhagen, ce regard pénétrant et candide à la fois « qu'on n'osait pas affronter avec une mauvaise conscience », suivant l'expression du comte de Salm. Avant d'épouser, en 1814, Vamhagen d'Ense, qui avait assisté cette année-là Hardenberg au congrès de Vienne, Rahel Levin avait éprouvé une violente passion pour un certain comte de Finkenstejn, qui l'avait lâchement abandonnée au moment où leur union semblait décidée ; le cœur de la jeune femme s'était brisé et, plus tard, lorsque Vamhagen parcourait le journal de Rahel écrit à cette époque orageuse de sa vie, il ne pouvait retenir ses larmes, tant les mots semblaient brûler le papier : « C'est amsi, se disait-il, c'est dans ce style de flamme que l'infortuné Jean-Jacques avait dû écrire jadis à M'"** d'Houdetot. » Le calme était rentré peu à peu dans cette âme passionnée et meurtrie : l'affection de Vamhagen, la poésie sereine et apaisante de Gœthe et aussi la fermeté peu commune de son jugement et de sa volonté l'avaient aidée à se ressaisir et à développer harmonieusement toutes ses merveilleuses facultés ; mais l'observateur attentif sut toujours lire dans son âme et jusque dans sa physionomie le souvenir des anciennes souffrances et c'est ce qui faisait sans doute qu'on ne pouvait l'aimer faiblement. Si elle imposait par son esprit tranquille, capable de s'élever sans effort aux plus hautes vérités, elle attirait et captivait surtout par sa sensibilité vive et facilement émue, elle « qu'un rien agitait et que rien n'ébranlait (1) », et c'est ce que semble avoir

(1) Devise de M""^ 4e Beaumont,

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voulu dire Varnhagen lorsque, cherchant à donner la formule de cette nature si complexe, il inscrivait, en tête du monument qu'il a élevé à sa mémoire, ces deux mots qui semblent se contredire : ce Tranquille et agitée (1). »

Ce qui prouve, plus encore que l'admiration enthousiaste de ses innombrables amis, la supériorité de Rahel, c'est l'ascendant qu'elle avait pris tout naturellement sur un homme tel que Varnhagen. Quand on a lu le journal de Varnhagen, ces fameux Tageluclier, où se révèle un esprit' si pénétrant, si incapable d'être dupe de n'importe qui , et qu'on voit ce même esprit, qui semble être l'analyse et la critique incarnées, non seulement rendre les armes devant la souveraine raison de Rahel, mais ne trouver dans tout ce qu'elle dit qu'à admirer et même qu'à adorer, sans que d'ailleurs une grande passion soit venue troubler son jugegement, il est impossible de ne pas sentir soi-même qu'on est en présence d'une femme vraiment extraordinaire.

Ce qu'il y a de plus remarquable en Eahel, et ce qui devait lui gagner à la fois les esprits et les cœurs, c'eat l'union^'une intelUgence lumineuse, faite pour aborder et éclairer les plus difficiles problèmes, avec la fraîcheur et la vivacité des impressions, Varnhagen disait, avec la naïveté d'un enfant. Elle comprend tout : la philosophie de Kant, de Fichte, de Schelling, n'a pour elle aucun mystère ; n'estelle pas, suivant l'expression d'un bon juge, de Brinckmann, « intelligente comme le soleil ? » Tous les hommes qui passent dans son saJon, artistes , hommes d'État, publicistes ou poètes, qu'ils s'appellent Gentz, Guillaume de Humboldt, Henri Heine „ elle les pénètre et les juge tous avec une promptitude et une sûreté de coup d'œil incomparables. Mais, d'autre part, qu'on lise ses jugements dans sa Corres-

(1) Still und hewegt, en tête du livre de Varnhagen intitulé : Rahel, Ein Buch des AndenJcens fur ihre Freunde. Berlin, 1834.

pondance : elle les exprime dans le langage le plus spontané, le plus près des choses qu'on puisse imaginer Elle a , ce qui est extrêmement rare en Allemagne, le style de la conversation sans tomber jamais dans la trivialité. Elle trouve de ces mots qui embrassent et «iserrent les objets, semblent ne faire qu'un avec eux, ce des mots qui sont les choses mêmes, » disait Varnhagen ; et Goethe, qui avait aussi cette façon d'écrire, qui est une marque de génie, appelait Rahel ce une nature étrange, concevante, unissante..., qui ne juge pas les choses, mais s'en empare et qu^ les choses ne touchent pas quand elle ne s'en est pas emparée ».

Pour arriver à parler une telle langue, adéquate, en quelque sorte, aux pensées et aux choses, il faut avoir, outre les dons de l'esprit, un amour ardent pour la vérité : il n'y a pas, dans toute la littérature allemande, un écrivain plus vrai que Eahel. La vérité, elle la disait hardiment, tout entière, à ses hôtes les plus illustres, fussent-ils des princes du sang comme le prince Louis Ferdinand, qui l'avait prise pour confidente ; elle la disait à son mari, elle la disait sur elle-même. Et ce qu'elle demandait aux autres avant tout, comme elle en offrait l'exemple elle-même, c*est qu'on se donnât pour ce qu'on était, qu'on ne se mentît pas à soimême en imitant n'importe qui, qu'on fût soi pleinement, sincèrement. Elle avait comme soif de l'originaUté , elle la prêchait aux autres, à son mari tout le premier et lui donnait souvent un conseil qu'elle ne dut pas manquer d'adresser à Heine lui-même : « Laisse-toi aller quand tu travailles, disait-elle à Varnhagen ; ne songe à aucun ami, à aucun modèle, ni aux grands maîtres, si ce n'est pour t'en éloigner, ... ni à l'impression, à rien en un mot. Ne mets dans tes œuvres que toi et les choses que tu vois et de la façon dont tu les vois... Les chétifs imitateurs s'oublient eux-mêmes et veulent représenter un monde sans eux : un tel monde n'existe pas. d Quelle précieuse conseillère que

Rahel pour un jeune poète tel que Heine, qui ne pouvait justement arriver à la gloire qu'à une condition : c'était qu'il cessât d'imiter les romantiques et ne s'inspirât que de son propre cœur.

On imagine aisément quelle profonde impression dut faire sur Heine un esprit aussi net et aussi poétique en même temps, qui faisait de Fichte et de Goethe ses lectures favorites, mais qui aimait par-dessus tout c< les enfants, la verdure, les beaux yeux et la parole d. Bailleurs que de goûts communs n'avait-elle pas avec notre poète î Et d'abord elle avait vécu à Paris, peu de temps il est vrai, assez cependant pour préférer la société des Français à celle de ses compatriotes. Ce qu'elle reprochait à ceux-ci, c'était de devenir trop vite familiers, de ne pas savoir tenir le juste milieu entre l'indiflPérence pure et les indiscrétions de l'amitié , ce juste milieu qu'observe si bien la politesse française, affable et discrète à la fois. Elle en voulait parfois à Vamhagen luimême de s'ingérer dans les affaires d'autrui et de rendre des services qu'on ne songeait pas à lui demander. Par son goût pour l'esprit français et la politesse française, elle devait plaire doublement à Heine, si Français d'esprit, et dont la nature indépendante, assez sauvage et renfermée, ne redoutait rien tant que les indiscrets. Il se brouilla, on s'en souvient, avec Varnhagen, parce que celui-ci, officieux jusqu'à l'importunité , avait voulu l'empêcher d'aller à Hambourg retrouver d'anciens et cniels souvenirs.

Eahel était, disions-nous tout à l'heure, naturelle avant tout, mais elle était naturellement distinguée ; sa conversation, son style et jusqu'à ses traits mêmes, tout en elle respirait la finesse. En outre, elle faisait tant de cas de l'originalité qu'un peu de bizarrerie n'était pas pour lui déplaire, à condition que cette bizarrerie ne fût point cherchée. Finesse et bizarrerie, c'était bien là ce que lui offraient le caractère et Tesprit de Heine, et c'est ausSTpar ces deux mots qu'elle

HEINE ET SON TEMPS. 18i

le dépeint dans une lettre au célèbre publiciste, Frédéric Gentz : « Il était ^;î et un peu bizarre, c'est pourquoi je le comprenais et il me comprenait moi-même, ce qui me l'attacha d'autant plus que les autres souvent ne le devinaient pas (1). » Malheureusement cette lettre à Gentz est le seul témoignage de Eahel sur le génie de Heine qui nous soit parvenu. Ses lettres à notre poète furent brûlées dans un incendie qui détruisit la maison de la mère de Seine. Il nous reste du moins les lettres de Heine à Rahel et nous pou» vous juger par celles-ci ce que fut M"^ Vamhagen pour notre poète. Nous savons déjà, par cette lettre à Gentz, que Heine appelait M^® Vamhagen sa « patronne, et qu'il ne faisait rien imprimer sans la consulter ». Ouvrons maintenant la correspondance de Heine ; le poète va quitter Berlin et voici en quels termes gracieux et reconnaissants il se recommande au souvenir de son aimable patronne : « Je vais partir et, je vous en prie, ne jetez pas mon image une fois pour toutes dans le garde-meubles de Foubli. Vraiment, je ne pourrais pas user de représailles et, quand bien même je me dirais cent fois le jour : ce Oublie Madame Vamhagen. ! » Cela ne me réussirait pourtant pas. Ne m'oubliez pas; vous ne sauriez chercher d'excuses dans une mauvaise mémoire. Votre esprit a fait un pacte avec le temps, et, lorsque, peut-être dans quelques siècles j'aurai le plaisir de vous revoir comme la plus belle et la plus splendide des fleurs dans la plus belle et la plus splendide des vallées du ciel, soyez assez bonne pour me saluer encore connue une ancienne connaissance, moi, pauvre houx épineux, ou quelque chose de pire encore, et pour me réjouir de votre doux éclat et de votre suave haleine.

« Vous le ferez à coup sûr ; déjà, dans les années 1822 et 1823, vous avez fait quelque chose de semblable en me

(1) Rah£l (von Vamhagen), t. III, p. 452.

traitant, moi, malade, aigri, boudeur, poétique et insupportable que j'étais, avec une grâce et une bonté que je n'avais certainement pas méritées en cette vie et dont je ne puis être redevable qu'aux bienveillantes réminiscences d'une connaissance antérieure (1). »

Et plus tard, durant sa brouille avec Vamhagen, il écrit au frère de Rahel, Louis Robert : « Je parle déjà trop longtemps de cette petite poésie (la Fille de ï Alcade) ; mais il m'arrive comme à votre sœur, madame Vamhagen, qui est toujours obligée, me disait-elle, d'écrire de longues lettres quand elle a la moindre des choses à dire. Saluez pour moi cette chère bonne petite personne avec une grande âme. Dites-lui que c'est un cas rare quand je ne pense pas à elle. Toute la semaine dernière c'est d'elle que je me suis occupé : je lisais en effet Corinne, de M"^ de Staël. Je n'aurais certainement pas pu comprendre ce livre avant cette grande époque de ma vie, où j'appris à connaître votre sœur (2). »

Enfin en 1826 (29 juillet), quand Heine s'est réconcilié avec Vamhagen, et il avait eu, disons-le en passant, l'honneur de faire les premiers pas, il dédie son Uvre ce le Retour » (Heimkehr) à Rahel et explique ainsi à Vamhagen les motife de sa dédicace : a II m'a semblé que je voulais exprimer par là que j'appartenais à quelqu'un. Je cours fougueusement à travers le monde et parfois viennent des gens qui feraient volontiers de moi leur propriété ; mais il arrive toujours que ces gens ne me plaisent guère, et, aussi longtemps qu'il en sera ainsi, mon collier portera ces mots : tP appartiens à madame Vamhagen (3). »

(1) Con^espondance (éd. française.), 1»'® série, p. 51.

(2) Correspondancej 27 novembre 1823.

(3) Et ailleurs : d. Au fond quand j'écris autrement qu'eUe(M™6 Vamhagen), c'est que je sors de ma nature : nos pensées ne se ressemblenteUes pas comme une étoile ressemble à une autre étoile? j> (^Correspondance, 5 avril 1880.)

Il est permis de supposer que le poète, en dédiant son livre, « le Eetour y> , à celle qu'il appelait « sa patronne », avait une intention qu'il ne dit pas et qu'il laissait à Rahel le soin de deviner : Rahel n'avait-elle pas aimé et souifert, comme Heine, et maintenant que le poète semblait vouloir, parce ce Retour au Foyer », reposer son cœur des déceptions et des souffrances qu'il avait trouvées sur son chemin alors qu'il .<r allait de porte en porte, mendiant un peu d'amour et ne recevant qu'indifférence et mépris » , est-ce que Rahel ne lisait pas sa propre histoire en maint endroit du volume, elle qui avait erré si longtemps aussi, secouée et ballottée à tous les vents de la passion, avant d'arriver au port, au foyer de Vamhagen? C'est là qu'enfin elle avait trouvé, à défaut de « cet infini bonheur » par l'amour, qu'elle avait rêvé comme Heine, le calme du moins et le goût de toutes les belles et riobles choses qui, à ses yeux, donnaient du prix à la vie : l'amitié, les livres, la causerie, le printemps et les flem's.

Avec quelle émotion ne devait-elle pas lire, par exemple, des vers comme les suivants qui semblaient faits pour elle, — peut-être même avaient-ils été inspirés par « cette âme unissante et aidante », comme l'appelle Gœthe , une âme qu'on ne pouvait connaître et aimer, sans se réconcilier avec la vie :

« Mon cœur, ô mon cœur, ne sois plus triste et oppressé ! Supporte ta destinée : un nouveau printemps va te rendre ce que t'a ravi l'hiver.

« Et que de biens il te reste encore ! Et comme le monde encore est beau! Et puis* mon cœur, tout ce qui te plaît, tu peux, tu peux l'aimer (1). »

(1) Buch der Lieder (214) Die Heimkehrj XL VI.

Herz, mein Herz, sei nicht becklommen, Und ertrage deiu Geschick, Neuer FriLMing giebt zuriick, Waader Winter dir genommen.

C'est dans le salon de Rahel que Heine se lia d'amitié avec quelques-uns des hommes les plus distingués de Berlin. Sans doute ce salon n'était plus ce qu'il avait été dans les toutes premières années du siècle, de 1801 jusqu'à la bataille d'Iéna, c'est-à-dire le rendez-vous, non seulement des artistes et des écrivains les plus célèbres, mais encore des personnages politiques les plus influents (1). Les beaux temps de la maison de la lœgerstrasse étaient passés ; Vamhagen n'était plus bien en cour et on était passablement frondeur dans la rm Française, où se trouvait le nouveau salon de Rahel ; mais, comme par le passé, les hommes que Eahel honorait de son amitié étaient tous distingué^ à divers titres et nous devons citer tout au moins les plus connus d'entre eux, ceux qui devinrent les amis de notre poète.

Au premier rang de ceux-ci est le mari de Rahel, le conseiller de légation, Varnhagen d'Ense. Il était né, comme Heine, à Dusseldorf, mais c'était, à ce que dit Heine dans sa Correspondance, l'amour des vers qui avait rapproché le jeune poète et l'ancien diplomate. Entre Varnhagen, ce fin critique, et l'auteur des Lieder, il y avait peut-être autant de goûts communs que de motifs de dissentiment. Sur plusieurs points les deux amis ne pouvaient si'entendre : Varnhagen n'aimait pas Napoléon, dont il semble même n'avoir pas compris le génie, et on sait que Heine resta, toute sa vie, fidèle à son Empereur. Varnhagen, conséquent dans ses antipathies et, d'ailleurs, patriote prussien avant tout, écrivait

Und wie viel ist dir gebliel^n !

Und wie schôn ist noch die Welt !

Und, mein Herz, was dir gefàUt, AUes, aUes darf st du lieben I

(1) Voir, sur le salon de Rahel avant, la bataille d'Iéna, et, en général, sur la société berlinoise, antérieure d*une génération à peu près à ceUe qui nous occupe, deui articles de M. HiUebrand, dans la Beoue des Deux-Mondes (15 mars et 1*»* mai 1870).

l'éloge d'un des plus grands ennemie de Napoléon, de Blûcher; Heine, qui tendait de plus en plus à devenirs un Prussien libéré », lui répondait : ce Je ne puis lire votre Blucher avec amour, peut-être est-ce encore en moi un écho des marches du Tambour Legrand ; mais je m'irrite quand je songe que l'homme de l'idée, l'idée faite homme. Napoléon, a été terrassé par deux adversaires, dont l'un n'était qu'un hussard, joueur de pharaon (Bliicher) et l'autre un roué anglais, dépourvu de tout enthousiasme » (Wellington) (1).

Enfin Vamhagen partageait le culte, on pourrait dire le fanatisme de sa femme pour Gœthe (2). Heine admirait Sœthe, à coup sûr, mais comme on admire un rival qui vous a précédé dans la carrière et a fait, avant vous, des Lieder immortels. Sans énumérer ici les jugements, assez divers, de Heine sur Gœthe, on peut dire qu'à cette époque Heine professait pour l'auteur de Faust une admiration que les Gœthéens et surtout les Gœthéennes de la rm Française devaient trouver assez tiède. Par exemple, il fait dire à Rahel qu'il a lu tout Gœthe et paraît sous-entendre que c'est pour êfcre agréable à son amie ; et il écrit, après cette lecture : « Gœthe me plaît beaucoup, d Varnhagen lui-même dut bondir d'indignation en lisant ce jugement sommaire et le

(1) Heine, Cw^réspondancCy f, I, p. 339.

(2) Grcethe était pour Bahel a un dieu », le mot (Grott), revient souvent dans ses lettres. EUe dit quelque part : « Quand je pense à lui (à Gœthe), les larmes me montent aux yeux ; les autres hommes, je les aime avec mes propres forces, lui m*apprend à aimer -avec ses forces qu'il me comntunique. » Si Rahel a eu l'incontestable mérite d'être tdie des premières, et peut-être la première, à comprendre et à faire comprendre à ses contemporains toute la grandeur du génie de Gœthe, elle n'a pas su toujours se garder de cette exagération dans l'enthousiasme qui provocjue la contradiction chez ceux qui vous écoutent ; elle est un peu responsable de la Gœthomanie qui sévit depuis tant d'années en AUemagne.

trouver impertinent, lui que Heine appelait « le Statthalter de Gœthe ». Ce n'est quç plus tard, semble-t-il, et peut-être lorsque Heine n'eut plus à crairidre d'être dépossédé de sa gloire, que les deux amis se réconcilièrent en Gœthe. Il est un auteur, en revanche, au nom duquel le poète et le diplomate pouvaient se tendre la main, parce qu'il personnifiait les qualités d'esprit qui avaient surtout valu à Heine l'amitié de Varnhagen : c'était Voltaire. Vamhageil, qui était d'ailleurs une nature très complexe, puisqu'il était capable de s'enthousiasmer à la fois pour le mystique Baader et pour Voltaire, sans que la causticité de son esprit fît le moindre tort à son mysticisme, Varnhagen aimait trc^ le style net et incisif, l'ironie fine et mordante, pour ne pas saluer dans l'auteur des RmeUMer le plus voltairien des écrivains allemands. Enfin, si Varnhagen goûtait peu Napoléon, nous savons qu'il partageait les sympathies de Rahel pour les Français et les manières françaises : c'est dans son salon que nos compatriotes trouvèrent toujours l'accueil le plus bienveillant à Berlin. C'est enfin Varnhagen qui, le premier, conseilla à Heine d'aller vivre à Paris : voilà bien des motifs pour que l'élève du Tambour Legrand pardonnât au panégyriste de Blucher.

Après Varnhagen, nommons cet autre ami de Heine, Louis Eobert, le frère de Eahel , un poète dramatique qui ne pouvait réussir à être sombre, comme l'auraient exigé ses drames, parce qu'il avait une trop jolie femme : ce Vraiment ce doit être un travail, pour le mari de M"^® Eobert, d'écrire une tragédie. Pauvre bienheureux î A peine a-t-il contracté ses sourcils, pour se monter au sérieux tragique, un doux sourire de sa charmante femme fait évanouir cette colère et, de dépit, il saisit son tricotage, au lieu du poignard de Melpomène (1). »

L'éclatante beauté de M"'*^ Eobert paraît avoir fait une

(1) CojTespondancej t. I, p. 222.

grande impression sur Heine, si nous en jugeons par les éloges enthousiastes qu'il fait de « la belle Souabe, de l'aimable Turque », dans maint endroit de ses lettres. Pour ce qui est de l'esprit, M'"*^ Eobert se serait-elle contentée d'en avoir... comme une rose? C'est peut-être ce qu'on pourrait conclure de ce fragment d'une lettre de Heine à Varnhagen : « Je n'ai pas écrit à Robert, je sais qu'il n'aime pas les correspondances. Je conviens aussi que, bien que sa femme soit fort distinguée, même intellectuellement, (Heine écrit au beau-frère de M. Robert), j'aime encore mieux la voir parler que de la lire. Entre nous, écrire à une jolie femme me semble aussi fou que si je voulais entrer en correspondatice avec un pâté de Strasbourg... Ces beaux yeux, dont l'éclat réjouit notre cœur, et ces pâtés aux truffes, dont le fumet nous transporte, perdent beaucoup à l'éloignement (1). »

Quoi qu'il faille penser d'ailleurs de l'esprit de M"'® Frédérique Robert et des tragédies de son mari, il est certain que les Robert furent, après les Vamhagen, les meilleurs amis de Heine pendant son séjour à Berlin. Heine les mettait au nombre des <r onze personnes qu'il aimait; » peut-être même la belle Frédérique fut-elle quelque temps la première des onze :

« Adieu, et soyez bien persuadée que je vous aime. Quand j'emploie cette expression, figurez-vous en même temps une pieuse chapelle dans les bois d'où sortent, comme des flots d'harmonie, les accords émouvants de l'orgue (2). » Parmi ces « flots d'harmonie », qui célébraient la beauté de M™® Robert, il faut citer trois sonnets que lui dédia notre poète : « les Sonnets à Fréderike » (1824) (3). Seulement

(1) Heine, Correspondance^ t. I, p. 34'2.

(2) /Wrf., 1. 1, p. 165.

(o) Œuvres complètes, éd. allem., t. XVI, p. 221. Éd. franc., Correspondance, t. l,\p, 161.

ces sonnets ne sont pas tous faits pour être chantés « dans une pieuse chapelle. » Voici, par exemple, le premier de ces sonnets : « Quitte Berlin avec ses sables épais et son thé clair et ses gens ultra-spirituels, qui, dès longtemps, grâce à la philosophie de Hegel, ont compris ce que veut dire Dieu, le monde et leur propre moi.

«Viens avec moi dans l'Inde, le pays du soleil, où les fleurs d'Amra répandent leur parfum, où les caraivanes des pèlerins cheminent vers le Gange, pieusement et en blancs habits de fête.

a Là où les palmiers s'inclinent "au vent, où étincellent les vagues du fleuve, sur le rivage sacré où les fleurs de lotus s'élancent jusqu'à la forteresse d'Indra, éternellement bleue.

(c Là, je veux dévotement tomber à tes genoux et presser f tes pieds etj ie dire : Madame, vous êtes la plus belle de toutes les femmes. y>

En envoyant à M"^ Robert cette poésie, dont la fin est aussi peu hindoue que possible, Heine semble reconnaître qu'elle n'est pas tout à fait digne de la Sakountala qui la lui a inspirée, car il prie celle-ci de la faire imprimer sans signature. La guirlande de Frédérique n'a pas trouvé place dans le Livre des Chants et nous ne pensons pas que Heine ait été trop sévère pour ces petites poésies qui ne sont qu'à moitié orientales et à moitié poétiques.

En dehors de la famille de Rahel, Heine fréquentait le salon d'Elise de Hohenhausen. Après avoir énuméré les personnages distingués qui se retrouvaient tous les mardis chez sa mère, M"° de Hohenhausen ajoute : « Parmi les femmes Rahel tenait naturellement le premier rang; à côté d'elle rayonnait sa ravissante belle-sœur Frédérique Robert... Heine y lisait son « Intermezzo lyrtqiie », et ses tragédies Almansor et Ratcliff. Il lui fallait subir parfois de vives critiques: par exemple on le persiflait

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souvent pour sa sentimentalité (?) poétique qui, quelques années plus tard, devait lui gagner les ardentes sympathies de la jeunesse... Les opinions sur son talent étaient alors très partagées ; très peu avaient le pressentiment de sa gloire future. Élise de Hohenhausen (la maîtresse de maison) qui l'appelait le Byron allemand trouvait beaucoup de contradicteurs... Heine était petit, frêle, imberbe, blond et pâle ;... plus sensible à la moquerie que disposé lui-même à railler. »

Si on ajoute aux « thés esthétiques » du grand monde qui paraît bien avoir été pour Heine, à en juger par un lied malicieux de V Intermezzo (1), le monde où l'on s'ennuie, ces soirées plus intéressantes passées chez des femmes d'esprit avec des hommes de lettres ou des professeurs distingués ; et si on n'oubhe pas les folles orgies au Casino de la rue des Ours avec des comédiens tels que Devrient, ou des écervelés tels que Grabbe, on saura tout ce que nous pouvons savoir ou deviner de la vie que Heiije menait à Berlin, au moment où il mettait la dernière main à ses Tragédies et à son In- .krmezzo (2).

En résumé, des cours à l'université faits par des professeurs hors ligne, tels que Bopp, Wolf et Hegel, des conversations littéraires, avec des écrivains de talent tels que Vamhagen, Grabbe, Chamisso, ou avec une femme de génie telle que Kahel, le théâtre et les bals et, de temps en temps, les distractions, littéraires ou autres^ du Casino de la rue des Ours, voilà plus qu'il n'en fallait pour achever

(1) Lied L. '

(2) n n'y aurait aucun intérêt pour le lecteur à lire le récit des farces, plus berlinoises que spiritueUes, imaginées au Casino par le poète Grabbe, et auxqueUes Heine, du reste, semble n'avoir pris aucune part. Il savourait dans son coin un verre de punch, et écoutait, silencieux et ironique, les élucubrations romantiques de Grabbe et de Louis Robert, le mari de la beUe Frédérique.

ItJO HEIKE ET SON TEMPS.

rétliictitiuu rrun Jeune étudiant qui débarquait, il est vrai, de h petit u ville ciulnnûiede Goettingue/mais qui s'appelait Henri Heine et qui était en train de rimer V Intermède lyrique.

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