CHAPITRE IX
Les Tragédies de Heine : Almansor et Eatcliff . — Les d Tragédies de la Fatalité » en Allemagne.
Dans les premiers jours d'avril 1823, un jeune homme, que nous connaissons bien, se promenait les mains dans ses poches efc d'un air insouciant « sous les Tilleuls d ; quand il arriva devant la librairie Dùmmler, qui était, depuis plusieurs jours, le but secret de ses promenades, il s'arrêta et tout à coup son visage devint « rouge comme du feu (l) :^ : c'est qu'il venait d'apercevoir dans la devanture un petit Uvre in-douze sur la couverture duquelon lisait : Tragédies et Intermezzo lyrique, par Henri Heine,
Nous retrouverons V Intermezzo dans le Livre des Chants et nous l'apprécierons alors en même temps que les autres Lieder du volume. Quant aux Tragédies, c'étaient : Almansor^ commencé déjà à Groettingue dans l'automne de
1821, et WUliam Ratcliff, composé tout entier à Berlin en
1822. Ces deux tragédies sont tout le bagage dramatique de notre poète, ce qui va nous permettre de décider tout de suite s'il y avait dans l'auteur des Lieder l'étoffe d'un véritable dramaturge. Heine a tour à tour exalté avec la plus grande conviction et critiqué avec la plus extrême sévérité Almansor et RalcUff, « Mes tragédies viennent de sortir de presse, écrit-il à un ami ; je sais qu'on les déchirera à belles dents ; mais je veux te dire en confidence qu'elles sont très bonnes, meillem^es que mon recueil de poésies, qui ne vaut pas une cKarge de poudre (2). »
(1) Grahbe* s LebcUj von K. Ziegler, p. 48.
(2) Corregjwndancej 1. 1, p. 44.
Meilleures que les. Lieder eux-mêmes! à ce compte, Heine Eieiifiit Iti premier poète dramatique de l'Allemagne ; quels dmmcy, iMï effet, l'Allemagne a-t-elle à mettre seulement en purallèlu avec les œuvres lyriques de ses poètes et avec les Lieder du Heine en piarticulier ? Mais ne faudrait-il pas retourner îe jugement de Heine, et n'est-ce pas plutôt ses traj^êdies qui ne valent pas une charge de poudre ? Heine n'est pas éloigné d'en convenir dans une autre lettre écrite àpnsjMfs iVAImansor, « J'y ai travaillé de toutes mes forces, n'nparf^iiunb ni le sang de mon cœur, ni la sueur de mon L'^jiToau,.. et. je m'aperçois avec épouvante que cette œuvre splcndidc, adorée et divinisée par moi, non seulement n'est pas mie Ijonne tragédie, mais ne mérite pas même le nom de tni<(cdie.., N'aurais-je aucun talent dramatique? C'est bien pfissible- Ou bien les tragédies françaises, que j'ai fort admirées jadisj auraient-elles, à mon insu, continué à agir sur moi ? C'est probable. Pense donc que, dans ma tragédie, les trois unités sont observées avec le plus grand scrupule, qu'on n'y ente ud parler que quatre personnes à peu près et que le dialo^nie est presqu'aussi précieux, peigné, arrondi que dans PhMre uu Zaïre. Tu t'étonnes? voici le mot de l'énigme. ^ J'ai tent!^ de combiner dans ce drame V esprit romantique avec une for im sévèrement plastique (1). »
Disouy simplement, pour trancher la question soulevée ]iar Heine, que si Kacine et même Voltaire « ont agi » sur riLuieiir à^Alma,nsor, ce n'est pas seulement, comme il le dit lui-même <r à son insu ï>, mais c'est aussi à i'insu du Icfiteur 4ui ne songe à rien moins qu'à Phèdre ou à Zaiire en ]itfaut Almansor, Une influence tout autre et un tout autre ej?i>rit sont aisément reconnaissables dans cette pièce : c'est Viiijmt romantique que notre auteur déclare avoir voulu faire passer dans son œuvre et qui, en effet, se manift'ste eu maint endroit.
{\ ) Cirn'Tj^ondancej t. I, p.' 10.
iHEINE ET SON TEMPS. 193
Notons enfin que, dans le passage cité, Heine se montre déjà préoccupé « de combiner l'esprit romantique avec une forme sévèrement plastique ». Cette combinaisourlà était une innovation dans l'école des Novalis et autres assembleurs de nuages, et c'est justement leur forme sévèrement plastique qui distinguera surtout les poésies de Heine de tant d'œùvres informes, du romantisme. Mais les qualités que nous admirerons plus tard dans les Lieder, les trouvons-nous déjà dans les tragédies, et ces qualités sont-elles d'ailleurs celles d'un poète dramatique ? C'est ce que nous apprendra l'analyse très sommaire ^'Almansor et de Rat-
Avec AlmansoTf nous sommes en Espagne au quinzième siècle et au lendemain de la chute de Grenade. Le Christ a triomphé partout à la suite des armées victorieuses de Ferdinand 'et d'Isabelle, et, sur les tours de l'Alhambra, brille, à la place du croissant, la croix de Mendoza. Les Musulmans, qui n'ont pu se résigner à quitter ce beau pays, ont cherché, dans quelques vieux châteaux mauresques délabrés, un refuge contre les fureurs de l'inquisition espagnole. C'est dans un de ces châteaux que s'offre à nous, aux rayons du soleil couchant, le jeune Almansor, une toque sur la tête, un manteau sur l'épaule. Que vient donc faire en Espagne, et sous un pareil costume, ce jeune Maure qui avait pris, avec les siens, le chemin de l'exil plutôt que de renoncer à la foi musulmane? Almansor est amoureux et il a voulu voir une dernière fois celle qui fut sa fiancée, la belle Zuleima, car là-bas dans la terre d'exil son âme « avait soif de Zuleima, comme le sable du désert a soif de la rosée du matin ».
Protégé pai: son déguisement espagnol et par sa bonne
cpée, il arrive au château d'Aly, la veille de la noce de Zuleima, qui va devenir la femme de don Enrique. Nous partageons l'étonnement de don Enrique quand nous apprenons, par une confidence d'Aly, que Zuleima n'est pas la fille de ce dernier, mais bien d'Abdallah, qu'Almansor croit à tort être son père ; Almansor est fils d'Aly. Comment donc s'est fait entre les deux pères ce singulier échange d'enfants ? La femme d'Aly mourut en donnant le jour à Almansor et, comme la vue de ce fils réveillait sans cesse, dans l'âme du père, la douleur que lui avait causée la mort de sa femme, un ami généreux, Abdallah, prit chez lui Almansor, le nomma son fils et, pour consoler tout à fait le malheureux Aly, qui restait seul, il Ijai donna sa propre fille, Zuleima. Touché, comme il le devait, de cette preuve d'amitié dont un musulman seul peut, croyons-nous, être capable, Aly éleva Zuleima avec la plus tendre sollicitude, afin qu'elle devînt un jour la digne épouse d' Almansor. C'est ainsi qu'Almansor, élevé par le père de Zuleima, et Zuleima, élevée par le père d' Almansor, ne pouvaient manquer d'être faijis l'un pour l'autre. Ils s'aimèrent et se jurèrent mutuellement fidéhté.
Mais le jour où la bannière de Castille flotta sur les tours de Grenade, Abdallah partit pour l'exil et il mourut en Arabie, maudissant l'indigne Aly. qui avait très mal récompensé son amitié en faisant de Zuleima une chrétienne. La nouvelle se répandit même qu'Abdallah, pour se venger, avait fait tuer Almansor. Aly croit encore à cette heure que son fils n'est plus.
Tandis qu'on danse au château d'Aly, Almansor rôde aux alentours, maudissant musiciens et danseurs ; peu à peu tout se tait, les flambeaux s'éteignent, une seule lumière brille encore à une fenêtre du château, à la fenêtre de Zuleima. Almansor entonne alors une de ces chansons enivrantes, telles qu'en ont dû entendre, de tout temps, ces terres des
nuits chaudes et langoureuses, où les étoiles, les oiseaux et les fleurs semblent se renvoyer à travers l'espace de brûlants soupirs d'amour et de volupté, c: Les esprits des étoiles se penchent vers la terre, en proie au désir d'amour ; les fleurs éclatantes leur font signe et langoureusement se tournent vers le ciel... ce fleurs, tressaillez! sources, bondissez ! élancez- vous en bas, esprits des étoiles ! tout veille, tout rit, tout chante ; l'empire de l'amour est ouvert ! »
Qui résisterait à de si pressants et de si poétiques appels ? Zuleima apparaît sur son balcon et aussitôt s'engage entre elle et Almansor un de ces dialogues ou plutôt un de ces tendres et mélancoliques duos d'amour que traînent volontiers en longueur les amants malheureux, pour raconter toutes leurs peines, et les poètes lyriques, pour montrer toute leur virtuosité.
Mais tout à coup les cloches d'une église rappellent à Zuleima, qu'on croyait décidée à l'oublier, « qu'elle se marie ce soir même avec un homme qui ne s'appelle pas Almansor. y>
Celui-ci se décide alors, poussé par un vieux serviteur fidèle, Hassan, à enlever Zuleima. En effet, les Maures font irruption dans la salle du festin, et Almansor, se frayant un passage avec son épée, enlève sa maîtresse évanouie. Maures et Espagnols en viennent aux mains. Le vieil Hassan tombe sous les coups d'Aly ; mais, avant de mourir, il apprend à ce dernier que son fils est vivant et que c'est « le chevaher rouge » qui emporte Zuleima. Aly s'élance aussitôt à la poursuite de son fils ; mais il ne peut empêcher Almansor, dont la tête s'égare, de se jeter dans un précipice avec Zuleima dans ses bras.
Telle est, en abrégé, la tragédie d' Almansor : malgré l'horreur du dénouement, c'est moins un drame qu'une suite de Lieder passionnés et mélodieux. Le professeur et l'ami de Heine, Guillaume Schlegel, reproche au public
français d'être trop sujet à l'impatience et, à nos dramaturges, de trop céder à l'impatience du public en supprimant de leurs œuvres « ces points de repos et ces suspensions heureuses où la poésie lyrique apparaissait autrefois ». Nos auteurs ne mettent pas assez dans leurs tragédies, au gi'é de Schlegel, de ce ces moments que l'âme solennise en se recueillant au dedans d'elle-même et en jetant un regard mélancolique sur le passé et sur l'avenir (1) ».
Sans discuter cette critique de Schlegel, on peut dire qu'en effet elle ne s'applique pas à la plupart des tragédies allemandes, où tant de personnages, au lieu d'agir, rêvent ou déclament, à moins qu'ils ne chantent, comme font, tout le long de la pièce, Almansor et Zuleima. Il n'y a pas d'action véritable dans la tragédie de Heine, pas d'intérêt croissant de scène en scène, mais un simple coup de foudre à la fin et, çà et là, des imprécations qui alternent avec des soupirs d'amour : on soupire, on se bat et on meurt. Comme dans la plupart des drames composés par de purs poètes lyriques, les personnages, ayant perdu leur temps à chanter, s'agitent tout à coup fiévreusement pour rattraper le temps perdu et arriver au dénouement. C'est ce qu'avait senti, semble-t-il, l'auteur lui-même, lorsqu'il disait de son poème : « Il est tour à tour épique (il aurait dû dire lyrique) avec sérénité, et dramatique avec violence. »
A part peut-être le vieil Hassan à qui son fanatisme a donné une certaine vie et un certain rehef, il n'y a pas, dans la pièce de Heine, un seul caractère, il n'y a que des chanteurs; la pièce tout entière n'est vraiment qu'un concert où font leur partie, non seulement les personnages de la pièce, mais les oiseaux, les fleurs et la nature entière. C'est donc seulement la valeur lyrique d'Al-
(1) G. Sclilegel, Cours de littérature dramatique^ onzième leçon, t. II, p. 166. Traduction française j Paris, Paschoucl, 1814.
mansor qui peut intéresser les biographes de Heine. Gomme il fallait s'y attendre chez un poète lyrique, Almansor, c'est Heine lui-même, c'est lui qijii, sans le vouloir, se donne en spectacle, et le drame qu'il nous raconte est celui-là même qui s'est joué dans son propre cœur.
Quant au mari, Heine, peu généreux cette fois, en a fait un échappé du bagne, ce qui nous empêche d'ailleurs de trop pleurer sur l'horrible mort de celle qui lui était destinée, de Zuleima.
Le a but polémique », dont parle Heine dans une lettre à Steinmann, et qui est d'opposer la religion musulmane à la rehgion chrétienne, et le paradis de Mahomet au paradis des ascètes du moyen âge, ce but ne nous paraît pas même nettement indiqué dans la pièce (1). En effet, si le vieil Hassan et Almansor sont des mahométans éloquents, la douce Zuleima est aussi une chrétienne fort persuasive et qui triomphe même des objections religieuses d' Almansor. Du reste, et c'est là un des plus graves défauts de la tragédie, cette lutte entre le croissant et la croix ne nous intéresse guère et nous ne pouvons nous empêcher de sourire, lorsque le vieil Hassan, à son dernier soupir, entrevoit les houris aux yeux noirs, qui lui tendent les bras du haut du paradis mahométan. Des houris pour le vieil Hassan ! passe encore pour Almansor ou plutôt pour Heine lui-même, qui s'en accommoderait fort, n'étant pas sûr, comme le héros de son drame, de jouir, dans le paradis de ses rêves, de l'amour de sa Zuleima ! Quant au style d' Almansor, il a, par endroits, la suave harmonie, non encore la netteté et la vigueur d'expression que nous admirerons dans les Lieder (2).
(1) Au fond, Heine voulait représenter, sous les traits des Maures proscrits, ses coreligionnaires, les Juifs, indignement persécutés par les chrétiens.
(2) La tragédie d' Almansor fut seule représentée sur la scène allemande. Le 20 août 1824, Heine avait eu le plaisir d'assister à la représen-