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De ses tknx tragédies, Almansor et Ratcliff, Heine préfémifc d<? Ijeiuicûup la seconde à la première, ainsi qu'il l'écrivait aiï baron de la Motte-Fouqué : « Je ne pais pourquoi, TimiK ces poème doux et lumineux à^ Almansor me rcpugne ïiu plus haut degré, tandis que je songe avec complaisance au sombre et dur Ratcliff (1). » Faut-il partager les préférences de Heine et RafcUff est-il vraiment supérieur à Almansor/
Et d'abord pourquoi Ratcliff éidiit-il, suivant l'expression de «on ai;teur un drame ce sombre et dur » ? Pour deux raisons bioti différentes : d'une part Heine a fait passer dans sa traifùdie le sombre désespoir auquel il était en proie, quand il ccrivit KakJiffy et, d'autre part, il a pris pour modèle un jnenre de tin^^édies tout à fait lugubres qui étaient très populaires à cette époque et qu'on appelait Us tragédies de
Que Heine, en composant Ratcliff, n'ait pu se déprendre de lui-nièjnc et faire une œuvre impersonnelle, c'est ce qui ne Murait nouâ étonner chez l'auteur à' Almansor, Mais poui"qu(ji <lotio ce drame est-il particulièrement triste, ou, ce qui revient au même, pourquoi Heine était-il si
tîLtiou (]ui en fut donnée sur le théâtre de Brunswick. D'après une anecdote racontée par Btrodtmann (t. I, p. 235), la pièce avait marché sans euf^nibro j Ui«riii'aii moment où Almansor apparaît sur la scène tenant nur BCH genouï Zuleima inanimée. Un Staîlmeister (officier instructeur) qui entrait cliius la salle à ce moment-là trouva la « situation » plaiâànt£f et, "iijant appris que l'auteur de la pièce s'appelait Heine, il se flgur^b que g'utatt un vilain usurier de Brunswick, et se mit à siffler et à frappi^T des p[eda. La foule suivit et la pièce tomba. Avouons qu'elle n'étsiit pas f aitL^ pour se relever.
^1) Ctfrrtjtp&iuittnce, 1. 1, p. G 7.
désolé lorsqu'il l'écrivit ? La date même de la composition de Ratcliff permet de répondre à cette question. Ce n'est pas en janvier 1821, comme le dit Heine dans sa préface (1), que ce drame fut composé « sous les Tilleuls » ; à cette époque Heine était encore à Gœttingue ; c'est seulement en janvier 1822 que le poème fut achevé, assez rapidement, paraît-il, <r en trois jours, » s'il faut en croire le poète.
Or cinq mois seulement avant cette époque, le 15 août 1821, une jeune fille de Hambourg, nommée Amalie, et qui nous est connuiB, épousait un jeune homme qui ne s'appelait pas Henri Heine, ce dont Henri Heine était désespéré. N'est-ce pas là l'explication toute naturelle de ce sombre pessimisme qui a inspiré à l'auteur, avec la tragédie de Ratcliff, la dédicace dont il la fit précéder en 1826 : ce J'ai cherché le suave amour et j'ai trouvé la haine amère, j'ai soupiré, j'ai maudit, j'ai saigné par mille blessures (2).
Hnfin Ratcliff çi&i sombre parce que c'est un drame fataliste, ou, plus exactement, un drame de la Fatalité {SchicTcsaUtrag'ôdie), ainsi qu'on appelait certaines pièces qui firent fureur sur les théâtres allemands de 1810 à 1825. L'inventeur du genre fut Zacharias Werner, l'hôte de M™® de Staël à Coppet, et l'auteur du Vingt-quatre février^ une pièce en un acte qui fut le modèle du genre (3).
Nous n'avons pas à faire ici l'histoire de la tragédie fataliste : nous voudrions seulement caractériser ce genre
(1) Sammtliche Werfce : Vorrede ; dritte Auflage der oc Neuen Gedichte » XVI, p. 7.
(2) Ibidem, XVI, p. 92.
(3) Les principaux représentants de la a tragédie fataliste » furent, après Werner, MUUnerqui fit en 1812 le Vingt-neuf février , Grillparzer qui àoTm?kV Aïeule (1817), et Houwald avec ses di-ames le Portrait (\%2V) et le Phare (1822). La tragédie de Heine est contemporaine, on le voit, des drames sanglants de Houwald.
nt)uveau et bizarre, cette vtaie maladie littéraire, qui sévit en Allemagne pendant plus de dix ans et dont fut atteint l'auteur de Ratcliff.
Lu trtif^édie fataliste était déjà en germe dans les draîne& de Schiller, puisque c'est Schiller qui introduisit dans le théâtre allemand un personnage nouveau, ou plutôt reuoiivdu des tragédies grecques : la Fatahté. C'est surtout à l^epoque, dite classique, où Schiller, devenu l'ami de (îoethe, se préoccupait bien plus de la forme que du fond même et de l'intrigue de ses pièces, qu'il écrivit la ]iliis antique, et, si l'on peut parler ainsi, la plus fatale de ses tragédies, la Fiancée de Messine (représentée à Weimar im ISOB). On connaît le sujet de la Fiancée de Messine : deiix frêles aiment, sans le savoir, la même jeune fille, et, ce {[u'ils ignorent encore, cette jeune fille est leur sœur. I)f>n César, trouvant son frère, don Manuel, aux pieds de EtWbrîcL^, poignarde son rival; quand il apprend que ]ié4aifcTicci est leur sœur, il se frappe lui-même et tombe sur le cercueil de son frère.
ITu fratricide qui a failli être suivi d'un inceste, et qui ei?t ven^^é pjir un suicide, voilà une histoire passablement luguhR^ : il est vrai que Schiller en a su adoucir et poétiser \m tragiques horreurs par le charme de ses beaux vers et BurtQuL par la calme et noble attitude que gardent ses personnages au milieu de leurs plus grands malheurs. Les beaux vers et la grandeur d'âme antique des personnages, L'i^ n'est point là, et pour cause, ce qu'empruntèrent à Schiller les auteurs des tragédies fatalistes : ce qu'ils prirent à la Fûrncée de Messine pouvait se transporter plus aisément, TEU^me dans des œuvres médiocres. Dans la tragédie de Scliîllir, don César et don Manuel sont les victimes de la Fatalité qui a fixé d'avance leur fin tragique : leur père n'ii-t-il i>aa vu jadis en songe deux lauriers sortir de sa louche nuptiale, et, entre ces lauriers, surgir un lis blanc
qui, tout à coup, changé en une flamme ardente, a consumé les deux^lauriers ? Les deux frères doivent donc, pour ne pas faire mentir la Destinée , se haïr, se combattre et mourir enfin, plus malheureux encore que coupables.
Mais la Fiancée de Messme, par son inspiration élevée et sa forme grecque, était faite pour plaire seulement aux délicats, aux honnêtes gens de Weimar en 1803. Ce n'est d'ailleurs que plus tard, et à la faveur de l'abattement général qui suivit la catastrophe d'Iéna, que cette idée de la Fatalité, triste recours des peuples vaincus, prit faveur parmi le vulgaire. Le soulèvement patriotique de 1813 n'ayant été, nous l'avons montré, qu'un élan passager, un magnifique réveil après lequel on retomba bien vite dans le découragement, c'est surtout pendant les années qui suivirent (1815-1825) que la Fatalité régna sur le théâtre pour la plus grande conmiodité et des dramaturges, à qui elle fournissait de faciles dénoûments, et des philistins dont elle excusait la paresse et l'indiflTérence poUtique : cô que fait la Fatalité est bien fait.
Un jour Werner et Gœthe firent une gageure à Weimar : Goethe représenterait la bénédiction divine et "Werner la malédiction, dans un drame très court. "Werner soutint la gageure et écrivit sa tragédie le Vingt-quatre février qui fut jouée d'abord à "Weimar (1809), puis à Coppet où, comme nous l'apprend "Werner dans son prologue, la pièce arracha « de précieuses larmes à la bonne dame de Coppet 3), ou, comme il l'appelle encore, à ce la moderne Aspasie (1). »
Comme dans la Fiancée de Messine, la Fatalité est l'âme de la tragédie de "Werner, seulement c'est une Fata-
(1) Aspasie ne fat pas ingrate, car eUe a consacré à Werner, dans son livre de l'Allemagne^ un chapitre aussi long que celui qui traite des drames de Lessing. ^
lité qui ne laisse rien au hasa(rd. Le Suisse Kunz a lancé contre son père le couteau fatal le 24 février. Le fils de Kunz (ô dangereuse naïveté de l'enfance !) ayant vu sa mère couper le cou à un poulet, joue au poulet avec sa sœur, s'empare du couteau maudit, et tranche la tête à sa sœur le 24 fLnriijr; la maison paternelle lui est désormais odieuse et, le 2i février, il prend la clef des champs. Il passe de longues ïiTiriées à courir le monde et à s'enrichir, et quand il rt^vïent cliez ses parents, qui ne le reconnaissent pas, son ])ere le tue avec le couteau prédestiné, et naturellement •Mim lu lM février.
( 'hiiz lYerner^, on le voit, comme chez la plupart de ses iiiiïtateiir^^j la Fatalité sait le calendrier et elle a ses instiuinents favoris : mais, en s'attachant à des détails si nlatôlÎGl!^ et si précis, elle compromet gravement son autolîté qui n'était si redoutable aux mortels que parce qu'elle restait mystérieuse, et elle ne nous intimide guère plus ((iriiae superstition de vieille femme.
Le k^cfceiir sait maintenant ce- qu'est un drame fataliste, et il peut aborder, en connaissance de cause, les horreurs que récèle dans sa ténébreuse intrigue ce le sombre et dur Èactclifi' y^.
La scène se passe dans le plus romantique des pays, dans rÉcosf^eduNord. Quand lerideau se lève, nous voyonslelaird ttuossais, ]\Tac Grégor, mettre la main de sa fiUe Marie dans celle du comte Douglas et donner sa bénédiction aux deux fiancés. Puis il prend Douglas à part et lui raconte une lugubre histr^ire : Il y a six ans, arriva au château un étudiant voyajccur, William Ratcliff ; il vit Marie, l'aima, et osa le lui dire, mais Marie le congédia aussitôt. Deux ans après,
Marie était fiancée au comte Mac-Donald ; le joar de la noce, la belle fiancée était devant l'autel, attendant son fiancé qui ne venait pas ; on le chercha longtemps jusqu'à ce qu'on trouvât son cadavre près de la Pierre-Noire. Qui donc était le meurtrier ? Marie seule le connaissait et finit par faire cette révélation : la nuit qui suivit le meurtre, William Ratctiff était entré tout à coup dans sa chambre à coucher, lui avait montré en riant sa main encore rouge du sang du fiancé et lui avait présenté l'anneau de fiançailles de Mac-Donald avec une gracieuse révérence; puis il avait disparu et on avait cherché vainement à s'emparer de lui ; on l'avait vu un jour à Londres, dissipant son héritage en débauches efl^rénées, et, une fois ruiné, il s'était mis, disaiton, à la tête d'une troupe de brigands. Deux ans s'étaient écoulés, meurtre et meurtrier étaient oubliés; on ne songeait plus au château de Mac-Grégor qu'au prochain mariage de Marie avec lord Duncan. Le jour de la noce arrive et Marie, toute parée pour la fête, s'approchait de l'autel... et son fiancé Duncan était couché mort auprès de la Pierre-Noire. Et cette nuit encore William Ratcliff se glissa dans la chambre de Marie, et, avec un gracieux salut, lui restitua l'anneau de mariage du fiancé !
A peine Douglas a-t-il entendu ce dramatique récit, qu'il reçoit des mains d'un sombre personnage, enveloppé d'un manteau, un billet auquel il fait oralement la réponse suivante : « Dites-lui que j'y vais. — Allons ! au SchwartzenStein! (à la Pierre Noire).
On devine qui l'attend au Schwartzenstein. Il fait nuit, Ractliff est déjà au rendez- vous. La contrée est déserte et sauvage; à gauche d'énormes masses de rochers et des arbres séculaires; à droite, un monument en forme de croix; c'est là que dorment Mac-Donald et Duncan, les deux téméraires qui ont osé aspirer à la main de Marie. Le vent souffle avec violence ; on voit deux fantômes blancs qui se
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tendent les bras avec amour, s'approchent l'un de l'autre, puis s'éloignent ; nous ne saurons qu'à la fin du drame (fucls sont f^es fantômes. Le troisième fiancé de Marie, Doug\m^ est fidèle au rendez-vous, et, cette fois, c'est William Ratclifîqui est vaincu ; il tombe, blessé, sur la Pierre-Noire.
Mais a iTÎ vous au dénouement : il est lugubre, comme doit l'être le dénouement d'une tragédie fataliste : la nouiTice fie Marie, une vieille folle, chante sans cesse une lîi^iibrc ebuiiaon, qu'avait déjà fait entendre au théâtre la tragédie de Werner « le Vingt-quatre février (1). y>
Mais tandis que, dans la pièce de Werner, cette chanson ne rime absolument à rien, elle a, dans le drame de Heine, un sens mystérieux que la vieille folle révèle à Marie : le père de William RatclifF s'appelait Edouard; il aima
(I) Pourquoi tonépée est-eUe si rouge de sang, Edouard, Edouard? ut pourquoi (^ï^tu si triste ? — J'ai tué mon vautour, ô mèrej hélas ! il n'y en a,vaiJ jius d aussi beau que lui.
Le Rang de ton vautour n'est pas si rouge, Edouard, mon fils', disluoi la vériti'î ! — J'ai tué mou cheval rouge, hélas ! il était si fier et si tidèle,
Tûu cil evftl était vieux, tu n'avais pas besoin de lui ; une autre douleur t^ûpprttâao. — J'ai tué mon père, hélas ! et mon cœur saigne.
Et nomment veux-tu expier ton crime ? Edouard, Edouard, dis-m.oi tout. — Mou [lied ne doit plus reposer sur terre, je vaiis m'en aller au loin h travt^rs les mers.
Et quE deviLudra ton manoir, ton manoir si somptueux et si beau ? — Jo l'ubamîoiine et le laisserai tomber en ruines. Je ne yeux plus le revûïi'.
Et que deviendront ta femme et ton enfant, quand tu seras au loin ^ «\\\ la mer? — Le monde est grand, qu'ils mendient ! Je ne les reverrai plus.
Et qtte lalsaeras-tu à ta mère bien-aimée, Edouard, Edouard? mon filâj diH-}e mui* — Je lui laisserai ma malédiction et le feu de l'enfer, car c'est vous, vous qui m'avez conseillé !
(Traduit de Herder : Stimmen der Vôlker (Herders SamemntlicheWerke ; Stuttgard,Cotta'scher Verlag 1862, XVI«'- Band, p. 236.)
la belle Betty avant que celle-ci épousât Mac-Grégor. Un jour Betty était seule et chantait la triste romance : ce Pourquoi ton épée est-elle rouge de sang, Edouard ? » Son amant, Edouard, s'élançant tout à coup dans la chambre, continua par bravade sur le même ton : « J'ai tué ma bien-aimée, ma bien-aimée si belle! » Betty fut saisie d'une telle horreur qu'elle jura de ne plus revoir ce sauvage amant et elle épousa Mac-Grégor. Edouard Eatcliff, de dépit, se maria de son côté avec Jenny Campbell, et de cette union insensée naquit William Eatcliff. Mais Edouard aimait toujours la belle Betty ; on le voyait jour et nuit rôder autour du château et étendre les bras avec transport vers la fenêtre de Marie. A son tour celle-ci s'élança un jour à la fenêtre et tendit les bras du côté d'Edouard; Mac-Grégor la vit, et le lendemain, au pied de la vieille muraille du château, on trouva le cadavre sanglant d'Edouard Eatchff. On comprend maintenant quels sont ces deux fantômes qui apparaissent parfois à William Eatcliff et à Marie, et qui s'approchent, sans se joindre jamais." Ce sont Edouard et Betty qui veulent et ne peuvent s'embrasser. William les rencontre à cette heure sur le seuil de la chambre de Marie ; quoiqu'il n'ait pu tuer en duel le troisième fiancé de sa maîtresse, il vient pourtant au château, poussé par cesdeux ombres désolées et cédant à une force mystérieuse qui n'est autre que la Fatalité. C'est cette même Fatahté qui arme son bras contre Mac-Grégor et contre Marie elle-même, qu'il assassine, pour se tuer luimême après. Pourquoi a-t-il assassiné Mac-Grégor ? Evidemment pour venger son père, quoiqu'il ne sache pas ce qu'il fait en le perçant de son épée ; mais la Fatalité, qui sait tout, dirige le bras du fils contre celui qui a tué le père. Pourquoi maintenant assassine-t-il aussi ceUe qu'il aime ? C'est ce qu'on comprend moins.
Mais toutes ces questions sont indiscrètes : la Fatalité
ti^lt et faitïigjr les personnages comme il lui plaît. Les passions, Bt fiii"ieiist!B qu'elles soient, raisonnent encore, bien ou niîil, et [>n n toujours le droit de discuter un drame fondé sur la fiifaUlè im/iqtte des passions; mais on ne discute pas tin (t drame fatu liste » : pn n'a qu'à féliciter le poète d'a- Vfûr tmuvé dans la Destinée une divinité si secourable qui conduit, à elle s^nJe, toute l'intrigue et dispense l'heureux auteur de Tétudc difficile des passions et des caractères.
Est-il Ijesoin th foire remarquer que William Ratcliff, (^'e?it encore Iltriiri Heine? Ainsi, qu'il nous transporte en llcosse ou cil Eh| >agne, dans Ratcliff comme dans Aîrmtnsor, r'est Tautciïr que nous découvrons sous le plaid écossais ou souH le manteîîu espagnol : il se joue lui-même dans ses dramus, Cinunn.' il se chantera lui même dans ses Lieder.