CHAPITRE V
Dernières années et bienfaits de l'occupation française à Dosseldorf. — Fin du tambour Legrand. — Le chant des Grenadiers.
Ni renseignement du français, que le jeune Harry reçut au lycée de Dusseldorf, ni les leçons, tout à fait origi-: nales, d'histoire de France, que M. Legrand lui donna ou plutôt lui battit sur son éloquent tambour, ne suffisent à expliquer cet ardent enthousiasme qu'avait, dès son jeune âge, ressenti notre poète et qu'il conserva toute sa vie pour celui qu'il appelait avec nous « le grand Empereur i>. Nous supposons des motifs plus sérieux à un culte si sincère et si inébranlable. Nous savons déjà que le père de notre poète était un admirateur fervent de Napoléon et nous devons en conclure que c'est dans les conversations avec son père, dans les entretiens de famille, que le jeune Henri puisa ses premières sympathies pour celui qu'il devait tant exalter dans ses œuvres. Mais comment les Heine, et beaucoup d'autres sans doute avec eux^ à Dus- ^Idorf, avaient-ils fini par estimer, par aimer presque leur vamqueur ? Sans doute les glorieuses campagnes de Napoléon avaient ébloui l'imagination des habitants des provinces rhénanes, naturellement épris de gloire militaire. On connaît le goût des Allemands pour le merveilleux et la féerie : et quoi de plus féerique que l'étonnante fortune de ce héros « qui n'avait eu par exemple qu'à souffler, pour la faire disparaître, sur cette monarchie prussienne que n'avaient su défendre ni les armées, ni les souvenirs du grand Frédéric, réunis aux légions longtemps invincibles du successeur de Pierre le Grand. » Ainsi parle, pour expliquer la grande admiration que l'empereur excitait en
Allema^e, le Français à qui avait été confiée TadminiS' tration du gmnd duché de Berg, avec Dusseldorf pour capitalÊj le comte Beugnot.
Le comte Beugnot, qui gouvernait le grand duché au nom du fila aîné du roi de Hollande, était un administrateur intelligent qui prit sa tâche très au sérieux : <r Je travailkia du soir au matin, dit-il, avec une ardeur singulière ; ]'en étonnais les naturels du pays, qui ne savaient pas que Tempereur exerçait sur ses serviteurs, si éloignés qu'ils fussent de luij le miracle de la présence réelle. Je croyais le voir devant moi, lorsque je travaillais, enfermé dans mon cabinet, et cette préoccupation assidue, qui m'a quelquefois inBpiré des idé^ au-dessus de ma sphère, m'a plus souvent préservé des fautes qui naissent de la négligence ou de la légèreté. »
Travailler, c'était bien là le premier devoir de l'administratGur du grand duché de Berg, car ce qu'on exigeait de kï, c'était qu'il transformât le pays tout entier par des Informes radicales. Nous indiquerons rapidement les plus importantes de ces réformes, car elles nous feront comprendre les sentiments de Heine et de ses compatriotes à regard des Français. — On a vu (1) ce qu'était l'Alleraaf^ne, à Tépoque où les Français s'emparèrent du Rhin, que de coutumes surannées, de maximes de gouvernement rétrogrades régnaient encore dans tous ces petits États opprimés par de petits princes. Or les hommes qui venaient administrer les provinces du Rhin étaient des fils de la révolution. Napoléon disait un jour, à Dusseldorf même, se plaiguant à Beugnot de ce qu'il ne pouvait pas compter aussi sûrement sur ses plus jeunes serviteurs que sur ses contemporains : « Vous étiez tous, à des titres différents, les enfants de îa révolution : elle vous avait trempés dans ses
(0 Ctiapitra U,
HEINE ET SON TEMPa 89
eaux et vons en étiez sortis ayec une vigueur qui ne se retrouvera plus (1). » Ce n'était pas seulement une vigueur nouvelle que la Bévolution avait communiquée à tous ces serviteurs de Napoléon, c'était aussi un esprit nouveau, qu'ils portaient partout avec eux, comme faisait d'ailleurs leur chef lui-même, en dépit de ses détestables retours vers le passé (2). Un des jugements les plus équitables, croyonsnous, qui aient été portés sur la révolution française est celui de Mallet du Pan : c II s'est fait deux révolutions : l'une morale, dans les esprits, qu'elle a pénétrés de vérités et de demi-vérités dont le fondement restera ; l'autre, scélérate et barbare, sera la plus facile à extirper, une fois la force tombée de ses mains. »
Cette révolution c morale », et nous entendons par ]à une révolution dans les lois et dans les mœurs, nous allons voir les provinces rhénanes en bénéficier; rAllemagne entière du reste en profitera plus tard conmie toute l'Europe moderne, et il ne nous parait ni juste ni généreux, de la part des historiens allemands, de ne se souvenir aujourd'hui que de € la révolution scélérate et barbare > qui nous a coûté à nous, et à nous seuls, tant de larmes et de sang.
Nous n'oublions pas certes tout le mal que Napoléon I^*^ a fait à l'Allemagne et, par contre-coup à nous-mêmes, qui
(1) Mémoires de Beagnot, t. I, p. 459.
(2) Qa*on lise ce fragment de convenatioii, dans un salon russe, en 1805:
<r La Révolution a été une grande œuvre, continua Pierre. — La Révolution et le rég^idde (meurbe du duc d'Bughien), une grande œuvre? — Je ne parle pas du régicide, je parle de Vidée, — Oui, Tidée du pillage, da meurtre et du régicide, dit en rintenompant une voix ironique. — H est certain que ce sont là les extrêmes; maù U fond véritabU de ridée, c'est V émancipation des préjugés, FégalUé des citoyens, et tout cela a été conservé par Napoléon dans son intégrUé. » (La Guerre et la Paix, roman historique, trad. par une Russe, tome P^ Axfant TUsitt (1806-1807), Hachette, 1886, p. 20.)
l'avons payé si cher. Nous n'oublions pas davantage que le plus grand de tous les biens, c'est la liberté et que l'Allemagne ne fut pas plus libre que la France sous la main de fer du grand despote ; mais il doit nous être permis aussi de rappeler les incontestables bienfaits qui accompagnèrent la domination française dans plusieurs provinces allemandes et notamment dans les provinces qui nous intéressent.
Tout ce qui tenait au servage et à la féodalité avait été déjà supprimé lors de la précédente occupation française : Beugnot en profita pour' introduire partout le code civil qui remplaça, au grand avantage des citoyens, les mille lois et coutumes contradictoires qu'on rencontrait partout et qui embrouillaient tout (1).
Dans les campagnes, les deux tiers de la terré appartenaientau clergé et à la noblesse : <r le gouvernement français donna au paysan la possibilité d'acquérir plus de terres qu'il n'avait jamais rêvé d'en posséder. » Les lois promulguées en France, le 25 novembre 1802, sur la vente des domaines nationaux furent appliquées au grand-duché : on acheta les biens des nobles et des ecclésiastiques ; plus de dîmes, plus de corvées, le paysan pouvait désormais cultiver son 'Champ en toute sécurité ; son blé se vendait bien, on vivait dans l'abondance à la campagne ; les écrivains du temps ne tarissent pas sur les fortunes rapides des paysans qui venaient dans les villes étaler leur luxe et pour lesquels « aucun vin n'était assez bon, ni assez cher 3>. — « Le bien-être augmente tous les jours à la campagiie, »
(1) M. Rudolf Gœcke, dans Touvrage, déjà cité, sur le grand-duché de Berg, et écrit presque tout entier d'après les archives mêmes de Dusseldorf, montre, par des documents officiels, que le Code Napoléon, a le plus grand joyau'de la couronne impériale, D fut, en somme, accueilli avec enthousiasme par les provinces rhénanes. C'était enfin le droit {Jus) qui remplaçait la confusion des droits (confusio jurium), p. 39.
écrit Gôrres le l"""" mare 1812 ; « il semble que le règne des paysans soit arrivé. »
Dans les villes, on pouvait enfin dormir en paix : jamais on n'avait joui, dans les quatre départements, d'une sécurité pareille à celle que maintenait partout la main ferme de la police impériale. Depuis que le fameux brigand Schinderhannes, qui répandait la terreur sur les bords du Rhin, avait été arrêté et exécuté avec toute sa bande en 1803, les vols et brigandages étaient devenus plus rares que jamais ; pour la première fois, les receveurs des contributions osaient, après leur tournée dans les villages, rentrer seuls, la nuit, par les routes désertes, leur sac d'argent au bras. € La gendarmerie était composée d'hommes qui exerçaient déjà, par eux-mêmes, une autorité morale sur leurs concitoyens; la netteté et la brièveté de leurs rapports plongeaient dans l'étonnement les employés allemands (1). » Ajoutons qu'on avait opéré ces heureuses réformes avec mesure, avec de sages ménagements pour les besoins et les institutions existantes du pays. « L'adoption du code civil avait exigé la conversion du servage et du oolonat en propriétés libres. Nous y avions procédé avec une sage émulation, entre M. Rœderer et moi, à qui respecterait de plus près les droits des anciens propriétaires et apparemment nous y avions réussi, car il n'y eut de leur part aucune réclamation (2). 3) Et ce témoignage, que Beugnot se donne à luimême, est ratifié par l'historien allemand le plus impartial et le plus compétant de cetfcjB époque, par Perthes. Dans aucune des villes du Rhin soumises à la France, dit Perthes en propres termes, on ne peut remarquer ni amertume ni seulement mauvais vouloir contre le nouveau gouvernement (3). Aussi, loreque Napoléon visita les bords du
(1) Pertbes, PoHtische Ztutânde und Personen in Deutschlandy 1, 811.
(2) Mémoires de Beugnot, 1. 1, p. 430.
(S) Perthes, ouvrage cité, 1. 1, p. 313.
Ehin, en mai 1804, reçut-il, dans boutes les villes qu'il traversa, raccueil le plus empressé, le plus enthousiaste même, et les fêtes qu'on lui donna partout, nous dit encore Perthes, étaient l'expression spontanée de Tadmiration qu'on avait conçue pour le restaurateur de l'ordre et de la sécurité publiques (1).
Voilà, croyons-nous, un ensemble de faits éloquents que nous pouvons recommander à l'attention de tous les critiques allemands qui ont reproché à Heine d'avoir aimé la France. Et que serait-ce, si nous nous plaisions à énumérer les permutions, ridicules ou atroces, auxquelles étaient en butte les coreligionnaires du poète? Qu'il nous suflSse, pour le moment, de rappeler que les Israélites, qui avaient gagné la croix ou le diplôme d'officier en défendant leur pati-ie dans « la guerre de l'indépendance » de 1813, durent, au retour, quitter l'armée sous peine de se voir dégrader publiquement. C'était l'époque où les juifs étaient, à Francfort, confinés dans ce ghetto dont on peut voir encore, à cette heure, les derniers pans de mur (2). Tous les dimanches, à quatre heures de l'après-nxidi, les portes de la rue des Juifs étaient fermées et la garde avait ordre de ne laisser passer que ceux qui étaient porteurs d'une lettre pour la poste ou d'une recette de médecin. Il ne pouvait y avoir que vingt-quatre mariages par an chez les Juifs de la ville, afin que les regards des chrétiens ne fussent pas offusqués par un trop grand nombre de ces parias dans lesquels les Allemands se sont toujours refusés à voir lem's semblables.
Or, un beau matin, en 1811, un spectacle absolument nouveau pour l'Allemagne s'ofiFrit aux yeux des habitants de Dusseldorf ; Napoléon venait d'arriver dans leur ville et voici ce que nous raconte Beugnot : « Les chefs des cultes
(1) Perthes, ouvrage cité, 1. 1, p. 314.
(2) Écrit en novembre 1884, après un voyage à Francfort.
admis dans le grand -duché se présentèrent epsemble, sur une seule ligne, devant Sa Majesté. Le chef de la synagogue occupait le centre, ayant à sa droite le doyen du chapitre cathohque, à défaut d'évêque, et à sa gauche le plus ancien des ministres protestants. Le rabbin avait une belle tête de vieillard et qui s'harmonisait à merveille avec son costume... Il prononça d'une voix grave le d^cours suivant : € Sire, les ministres des religions qui reconnaissent le même Dieu, prêchent la même morale et s'efforcent également, mais par des moyens quelquefois différents, de rendre les hommes vertueux sur la terre et dignes d'une meilleure vie dans le ciel, ne se sont pas séparés pour mettre leurs hommages aux pieds de celui qui, nouveau Cyrus, a rebâti nos temples, relevé nos autels et rétabli l'antique honneur de nos solennités. Ils vous protestent. Sire, d'instruire les peuples à l'amour de votre personne sacrée, au respect de vos lois, à la reconnaissance de vos bienfaits et ils se sentent dignes d'en donner l'exemple. » — L'Empereur répondit : « Je reçois vos hommages et j'approuve vos sentiments : tousl^ honmies sont frères devant Dieu. Ils doivent s'aimer et se supporter, quelle que soit la différence des religions. Vous en donnez ici un bon exemple (1). »
Le rêve de Nathan le Sage, ce beau rêve de l'égalité des cultes, exprimé en beaux vers par Lessing, était enfin réalisé sur le sol allemand : mais il avait fallu pour cela, disonsle bien haut, que les armées françaises fissent leur entrée en Allemagne avec les principes de 89 dans les plis de leurs drapeaux.
(1) Beugnot, 1. 1, pi 444. Ces paroles, que rapporte Beugnot, sont ceUes qui pamient dans le Moniteur : eUes reproduisent, sinon le texte exact, dn moins le sens vrai de la réponse de FEmpereur, car a en somme D, dit M. E. Goecke , dans son impartiale étude, « le gouvernement franco montra une louable tolérance envers les différentes confessions d. (Ouvrage cité, p. 42.)
On s'explique maintenant, après ce fidèle résumé de Tadministration française à Dusseldorf , pourquoi nous avions gagné, pourquoi nous gardâmes longtemps, même après notre départ, les sympathies des compatriotes et surtout des coreligionnaires de notre poète. Nous avions transformé leur pays, nous en avions fait un état moderne, en avance sur tous les pays voisins. Dès lors, ce qu'on est convenu d'appeler en Allemagne le chauvinisme français de Heine ne nous paraît plus être qu'une juste reconnaissance envers nous. C'est, dans tous les cas, en pensant à tout ce que nous avions fait pour son pays, qu'on doit lire celles de ses œuvres où il parle de la France; par exemple, nous comprenons mieux maintenant cet enthousiasme pour la personne de l'Empereur, qu'il a exprimé avec tant de sincérité et d'éloquence dans le Tambour Legrand,
Dans ce voyage de 1811, où le rabbin de Dusseldorf lui avait si noblement parlé au nom des trois religions à la fois, l'Empereur avait étonné ses nouveaux sujets par sa facilité prodigieuse à entrer dans les détails les plus arides, dans les questions les plus minutieuses de finance et d'administration, Beugnot lui-même, qui connaissait cependant la rapidité de conception de son maître, n'en revenait pas : « il (Napoléon) avait adressé si juste ses paquets de questions, qu'il était dès le premier jour, avant de se coucher, mieux au courant des intérêts du pays que je ne l'étais moi-même. » Il avait, durant plusieurs heures, querellé et harcelé Beugnot sur des questions de finance où il savait très bien lui-même qu'il n'avait pas tout à fait raison : mais c'était là sa façon de tenir ses gens en haleine. « Au conseil d'État, raconte Beugnot, il accabla sous l'admiration ces bons Allemands qui ne devinaient pas comment leurs intérêts lui étaient devenus familière et s'émerveillaient avec quelle supériorité il en traitait. M. Fuchsius (un Allemand qu'on avait fait ministre pour se conformer aux injonctions de
l'Empereor, qui voulait qu'on confiât, autant que possible, les emplois publics à deai indigènes), M. Fuchsius me dit, au sortir de ce conseil : Monsieur, j'ai lu bien des choses sur l'Empereur, j'en avais entendu dire davantage, mais je ne le connaissais pas encore : c'est plus qu'un homme (1) ! »
Plus qu'un homme! n'est-ce pas là ce que le jeune Henri entendait répéter autour de lui et ne sommes-nous pas arrivés enfin^ à reconstituer peu à peu, ce qui était le but de tout ce chapitre, le milieu moral dans lequel a été composé h Tambour Legrand ? Heine avait, bien des fois, entendu raconter les merveilleuses campagnes de Napoléon. Il savait qu'un jour il pourrait, s'il voulait, aller combattre sous les drapeaux de « l'invincible Empereur », puisque désormais les Juifs étaient soldats au même titre que les chrétiens. Quelle ne fut donc pas son émotion lorsque tout à coup, au détour d'une allée, il vit celui dont le nom et l'éloge étaient dans toutes le bouches ! « Mais que devins-je lorsque je le vis lui-même, de mes propres yeux, lui en personne, hosanna! l'Empereur ?
n venait d'entrer dans cette même allée du jardin de la cour, à Dusseldorf . En me pressant à travers la foule ébahie, je songeais aux faits et aux batailles que M. Legrand m'avait si souvent tambourinés ; mon cœur battait la générale ;... et cependant, et en même temps, je pensais à l'ordonnance de police qui défend de passer à cheval dans les allées, sous peine de cinq thalers d'amende. Et l'Empereur avec sa suite chevauchait au beau miheu de l'allée ; les arbres, interdits, se courbaient en avant, à mesure qu'il avançait ; les rayons du soleil dardaient en tremblotant et d'un air de curiosité à travers le vert feuillage ; et sur le ciel bleu, on voyait distinctement étinceler une étoile d'or.
(1) Beugnot, Mémoires^ 1. 1, p. 45ô.
L'empereur portait son simple uniforme vert et le petit chapeau historique. Il montait un petit coursier blanc et le cheval marchait si fier, si paisible, si sûrement, d'une manière si distinguée... Si j'avais été alors le prince royal de Prusse, j'aurais envié le sort de ce petit cheval. L'empereur se penchait négligemment sur sa selle; dune main il tenait la bride élevée, de l'autre il frappait amicalement le cou du petit cheval. C'était une main de marbre qui éclatait au soleil, une main puissante, une de ces deux mains qui avaient dompté l'anarchie, le monstre aux mille têtes et réglé le duel des peuples ; et elle frappait bonnement le cou de ce cheval. Sa figure avait aussi cette couleur que nous trouvons dans les têtes de marbre des statues grecques et romaines ; les traits étaient noblement réguliers, comme ces figures antiques, et dans ses traits on lisait : « Tu n'auras pas d'autre Dieu que moi. »
Un sourire, qui échauffait et donnait le calme, voltigeait sur ses lèvres et, cependant, on savait que ces lèvres n'avaient . qu'à siffler et la Prusse n'existait plus. Elles n'avaient qu'à sifBer, ces lèvres, et le Vatican s'écroulait. Elles n'avaient qu'à siffler, et tout le saint empire romain entrait en danse. Et ces lèvres souriaient, et l'œil souriait aussi. C'était un œil clair comme le ciel, il pouvait lire dans le cœur des hommes; il voyait rapidement, d'un regard, toutes les choses de ce monde, tandis que nous, nous ne les voyons que Tune après l'autre, et que souvent nous n'en apercevons que les ombres colorées. Le front n'était pas aussi serein : là planait le génie des batailles ; là se rassemblaient ces pensées aux bottes de sept lieues, avec lesquelles le génie de l'empereur traversait le monde et je crois que chacune de ces pensées eût fourni à un écrivain allemand de l'étoffe pour écrire sa vie durant.
L'empereur chevauchait paisiblement au milieu de l'allée. Aucun agent de police ne lui disputait le pas. Der-
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rière lui, montée sur des chevaux écumants, galopait sa suite.
Les tambours retentissaient, les trompettes sonnaient et le peuple criait de ses mille voix : « Vive l'empereur ! (1) »
Trois pages plus loin, Heine, qui aime les contrastes, commence ainsi un nouveau chapitre : « Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas. » C'est justement le mot que prononçait Napoléon, un an seulement après cet accueil enthousiaste qu'il avait reçu à Dusseldorf . « Il y a un mois j'étais le maître du Nord, s'écriait-il tristement à Wilna, maintenant je ne le suis plus ; du sublime au ridicule il n'y a souvent qu'un pas. » Le mot pourtant n'était pas juste, car chacun sait que la campagne de Russie ne fut pour la France rien moins que « ridicule ». Ce qu'il eût Êillu dire, c'est que de la gloire militaire la plus éclatante au plus immense désastre il n'y a souvent qu'un pas, et ce pas, une nation tout entière le fit alors pour obéir à la folle ambition d'un seul homme.
Tout le monde connaît ce magnifique réveil de l'^lemagne en 1813. Un peuple entier se levait pour la défense de ses droits et de sa liberté, car nous ne faisons aucune difficulté de .reconnaître que les Kômer, les Fichte et tant d'autres illustres patriotes combattirent alors pour une cause juste et sainte, puisqu'il s'agissait pour eux de l'indépendance même de leur pays. La seule remarque que nous tenions à
(1) Mais bientôt, au soleil, cette tête admirée
. Disparut dans un flot de poussière dorée, Il passa. Cependant, son nom sur la cité Bondissait, des canons aux cloches rejeté ; Son cortège emplissait de tumulte les rues, Et, par miUe clameurs de sa présence accrues. Par mUle cris de joie et d'amour furieux, Le peuple saluait ce passant glorieux.
(V. Hugo, les Feuilles c^ automne j Souvenir d'enfance.)
faire ici, c'est que, si Napoléon n'eût pas fait cette malheureuse campagne de Eussie, les Allemands n'auraient pas osé faire la campagne de 1813.- Nous savons, en effet, avec quelle docilité les héros dé la guen*e de l'indépendance, une fois rentrés dans leurs foyers, se soumirent au despotisme de leurs princes, combien fut facile et incontesté en Allemagne le triomphe de la réaction, bien qu'on eût pris les armes, en 1813,non pas seulement pour affranchir l'Allemagne du joug étranger, mais pour conquérir aussi les libertés politiques dont notre révolution avait donné l'exemple à nos voisins.
On peut lire, dans le grand historien libéral, Gervinus (1), les plaintes qu'arrachait à des patriotes tels que Ahidt, Perthes, Luden, le spectacle de cet affaissement honteux, tant il fut subit, de l'Allemagne entière ; ils avaient peine à comprendre que ce fût cette même nation, redevenue si docile au joug de ses anciens maîtres, qui avait été capable d'un aussi grand effort que la guerre d'indépendance ; le comte de Gessler^voue que, lorsqu'il parcourait le récit des grandes batailles qui furent livrées alors, ce il croyait lire un conte des Mille et une Nuits (2) ». Si les héros de 1813 avaient pu réaliser ce qui, un an plus tard seulement, faisait l'effet d'un conte à des esprits clairvoyants et impartiaux, ce n'est pas uniquement, comme beaucoup l'ont cru, parce que le despotisme de Napoléon s'était plu follement à froisser leur amour-propre et à blesser leur fierté nationale : c'est aussi parce que les Allemands avaient vu nos soldats revenir de Russie. Le spectacle lamentable qui s'offrit alors à leurs yeux, c'est là, aussi bien que les discours de leurs philosophes et les vers de leurs poètes, ce qui leur donna le désii* et le courage de prendre les armes contre nous. Heine
(1) Gervinus, Histoire du dix-neuvième siècle, trad. française de Minssen, t. IV, p. 97.
(2) Gervinus, ibid.
parle donc, non pas en simple humoriste, mais en véritable historien, quand il écrit dans son livre de V Allemagne : « Lorsque Dieu, les frimas et les Cosaques eurent détruit les meilleures troupes de Napoléon, nous autres. Allemands, il nous prit la plus grande envie de nous délivrer du joug étranger (1). »
Nous n'avons garde de raconter, après tant d'autres, la campagne de Russie. Nous voudrions seulement montrer au lecteur dans quel état lamentable apparurent aux Allemands les débris de la grande Année. Car ce que vit F Allemagne dans ce rude et funèbre hiver de 1812, c'est justement ce que Heine va nous dépeindre dans les dernières pages du Tambour Lègrand et ce qui va lui inspirer un de ses chefe-d'œuvre lyriques, les Orenadters. Le tableau historique que nous allons mettre sous les yeux du lecteur servira donc à la fois à contrôler le récit en prose du Tambour Legrand et à illustrer les vers du poète (2).
Dans les premiers jours de l'année 1813 la neige commença à tomber; la campagne fut bientôt toute blanche comme un linceul. On vit apparaître, aux premières maisons des feubourgs des grandes villes allemandes, un lent et muet cortège : c'étaient les Français qui revenaient de Russie... on aurait dit des cadavres ambulants... Ils étaient tous sans armes, les vêtements sales et en lambeaux;., les loques qu'ils avaient pu trouver en chemin, ils les avaient jetées sur leurs épaules ou sur leur tête pour se garantir contre un froid qui perçait les os. Les uns portaient ainsi de vieux sacs,
(1) De VAUemagne, t. I, p. 214, éd. franc.
(2) Ce qui iait, nous a-t-U eemblé, pour des lecteurs français, l'intérêt des pages qu'on va lire, c'est qu'eUes reproduisent, en grande partie, 1U1 tableau très pittoresque et historique que M. Freytag a tracé dans aon livre sur le Passé de V Allemagne et dont il a emprunté tous les tjraits aux récits de témoins oculaires, tels que pasteurs et curés de campagne. QBUder aus der detUschen Vergangenhek, tableaux du Passé aUemand ; 4« vol., Aus Neuer Zeit, 400.)
des couvertures de chevaux, d'autres des châles usés^ des peaux de chat et de chien : on voyait des grenadiers couverts de peau;^ de mouton, des cuirassiers affublés de manteaux de femmes ; la plupart avaient les oreilles et le nez gelés et rouges comme du feu, leurs yeux sombres s'enfonçaient, à demi éteints, dans leurs orbites. Beaucoup s'étaient fait des souliers avec de la paille et la peau de leurs sacs... Tous chancelaient, appuyés sur des bâtons... Les soldats de la garde se distinguaient à peine du reste de Tannée, tant leurs manteaux étaient usés ;... ainsi se glissaient, pêle-mêle, officiers et soldat^, tête basse, dans un sombre mutisme. La faim et le froid et une misère indicible avaient fait d'eux des ombres errantes, lamentables...
Ils arrivaient par la grande route, dès que le crépuscule et le brouillard glacé de l'hiver s'étendaient sur les maisons.... horribles étaient les souflrances qu'ils enduraient : il semblait qu'ils ne pouvaient chasser le froid de leurs membres engourdis, ni apaiser leur faim, à ce que racontait le peuple. S'ils s'introduisaient dans une chambre chaude, ils se serra^ient contre le poêle brûlant, comme s'ils voulaient entrer dans le poêle ;... ils avalaient avidement le pain sec, quelques-uns mangaient jusqu'à en mourir. Le peuple disait que le ciel les avait châtiés par une faim insatiable. Quelques-uns, enfermés dans les lazarets et quoique recevant une nourriture suffisante, mangeaient des cadavres de chevaux. Les gamins chantaient dans les rues : « Chevaliers sans épée, cavaliers sans monture, fuyards sans chaussure, marchez sans trêve ni repos. C'est Dieu qui vous a frappés, il a détruit hommes, chevaux et voitures! » et derrière les fuyards éclatait ce cri railleur (!) « Voici les cosaques! » Alors' un mouvement de frayeur agitait cette masse fugitive et, d'un pas mal assuré, ils se hâtaient vers les portes de la ville.
N'est-ce pas trahir notre poète que d'oser le citer après une telle paged'histoire? Quelledescription, en effet, vaudrait
ici la réalité prise sur le vif, quelle imagination de poète, si riche et si paissante fût-elle, pourrait atteindre à la navrante éloquence de quelques-uns de ces détails, simplement relatés par des témoins oculaires, et qu'un Français ne saurait lire sans avoir les larmes aux yeux ? C'est ici que Heine se montre un véritable artiste : loin de chercher à nous émouvoir par de longues et pathétiquesdescriptions qui semblaient devoir tenter un écrivain de son âge (il avait vingtqnatre ans quand il écrivit le Tambour Legrand)^ il se contente de nous dire ce qu'O a vu ; seulement il a eu le mérite de voir et de dire ce qu'aucun des écrivains qui ont inspiré M. Freytag n'avait pris la peine de remarquer. Il manque un trait, et un trait essentiel, au tableau si détaillé de M. Freyts^ : ces malheureux qui se traînaient, mourants de froid et de fiiim, sur les grandes routes d'Allemagne, étaient, après tout, les soldats de la grande Armée ; ils avaient promené leurs drapeaux victorieux à travers l'Eure^ entière et, pour les vaincre, il avait fallu que la nature elle-même semblât faire cause conmiune avec leurs emiemis. C'était la première fois que l'Allemagne osait les regarder sans peur, parce qu'ils n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes, mais ces ombres errantes elles-mêmes ne pouvaient-elles faire songer au vers du poète latin :
Stat magni nomiois nmlna,
« il reste encore l'ombre d'un grand nom? » Est-ce que dans ces yeux, à demi éteints, on ne lisait plus même quelque reste de fierté, est-ce que rien enfin ne rappelait dans leur démarche ou leur physionomie que ces moribonds étaient les vainqueurs d'Austerlitz et d'Iéna? C'est Heine lui-même qui va répondre : < Tandis qu'assis sur le vieux banc du jardin de la cour, je rétrogradais, en rêvant, dans le passé, j'entendis derrière moi des voix con-
^^^v^sr-
fuses qui s'apitoyaient sur le sort' des pauvres Français pris dans la guerre de Eussie, qui avaient été traînés comme prisonniers en Sibérie, qu'on y avait retenus plusieurs années, bien que la paix fût faite, et qui s'en revenaient seulement alors dans leur patrie. Lorsque je levai les yelix, j'aperçus, en effet, ce& orphelins de la gloire. La misère nue apparaissait à travers les trous de leurs uniformes déchirés ; mais, avec leurs visages défaits, leurs yeux enfoncés et plaintifs, dans leur démarche chancelante, et quoique mutilés et bottant pour la plupart, ils gardaient cependant toujours la marche et le pas militaire, et, chose bizarre ! un tambour avec sa caisse marchait, se traînant à leur tête. Ma première pensée se reporta avec une terreur secrète à l'histoire merveilleuse des soldats qui, tombés le jour dans les combats, se lèvent à minuit sur les champs de bataille et reprennent, tambour en tête, la route de leur pays et je pensais à cette vieille et triste chanson populaire :
A minuit les. ossements se lèvent, Tous ces morts reprennent leurs rangs, Le tambour battant marche en tête, Tran, tran, tral, tral, tral, Et passe la maison de la beUe.
Vraiment le pauvre tambour français semblait sortir à demi consumé de la tombe.
Ce n'était qu'une petite ombre, couverte d'une capote grise, sale et grasse ; un visage jaune et mort avec une grande moustache qui tombait douloureusement sur des lèvres livides. Les yeux semblaient des tisons éteints oii pointaient encore quelques étincelles et, cependant, à une seule de ces étincelles je reconnus M. Legrand.
Il me reconnut aussi, il m'attira près de lui sur le gazon et nous nous y trouvâmes assis, comme jadis, lorsqu'il me professait sur le tambour la langue française et l'histoire mo-
deme. C'était toujours la vieille caisse bien connue et je ne pouvais assez admirer comment il avait pu la défendre contre la rapacité russe. Il tambourina encore, comme autrefois, sans parler cependant. Mais si les lèvres restaient sévèrement serrées, ses yeux, qui brillaient d'un air vainqueur, lorsqu'il jouait les anciennes marches, ne, s'exprimaient qu'avec plus d'éloquence.
Les peupliers, près de nous, tremblèrent, lorsqu'il fit de Bouveau retentir la sanglante marche de la guillotine. Il tambourina aussi, comme autrefois, les vieux combats de la liberté, les anciennes batailles, les exploits de l'Empereur et il semblait que la caisse fût un être animé qui se réjouissait d'exprimer son bonheur intime. J'entendis de nouveau le grondement du canon, le sifflement des balles, le bruit des armes ; je revis le courage héroïque de la garde, les drapeaux tricolores, je revis l'Empereur à cheval... Mais insensiblement se glissa un ton sinistre au milieu de tous ces joyeux roulements ; du fond du tambour s'échappaient des sons où l'allégresse la plus vive et le deuil le plus profond étaient confondus; il semblait que ce fût à la fois une marche triomphale et une marche funèbre.
Les yeux de Legrand s'ouvraient largement comme des yeux de spectre et j'y voyais un vaste champ déglace, blanc et uni et couvert de cadavres... il battait la bataille de la
—Je n'aurais jamais pensé que cette vieille et rude caisse de tambour pût rendre des accents aussi plaintifs que ceux qu'en tirait en ce moment M. Legrand. C'étaient des larmes tambourinées, et elles résonnèrent toujours plus doucement et, comme un sombre écho, elles se répétèrent en profonds soupirs dans la poitrine de Legrand. Et celui-ci devint de plus en plus faible, il prit de plus en plus l'apparence d'un spectre ; ses minces mains tremblaient de froid, il semblait rêver et n'agitait plus que l'air avec ses ba-
guettes. Enfin il tendit l'oreille, comme pour écouter des voix dans l'éloignement, puis me regarda d'un œil profond, inquiet et suppliant... je le compris... puis sa tête tomba sur le tambour.
M. Legrand n'a plus jamais battu le tambour dans cette vie, son tambour n'a plus rendu un seul son dans ce monde. Il ne devait pas servir à rallier les ennemis de la liberté... J'avais très bien compris le dernier regard, le regard suppliant de Legrand : je tirai l'épée que je porte dans ma canne et je perçai la peau du tambour (1). »
Ce n'est plus ici, est-il besoin de le faire remarquer ? ce n'est plus, comme dans les récits rapportés par M. Freytag, un témoin qui se borne à raconter ce qu'il a vu ; ce n'est pas davantage un peintre qui se plaît à décrire le triste spectacle qui frappa jadis son imagination d'enfant : c'est l'ami de M. Legrand, disons tout de suite, c'est un ami de la France qui parle de nos malheurs avec une émotion sincère, comme il avait tout à l'heure chanté nos victoires avec un réel enthousiasme.
Mais il y a plus que de la sympathie dans le récit de Heine : ces blessés et ces malades, qui tombent sur les grandes routes ou vont rendre le dernier soupir dans les lazarets allemands, Heine se souvient qu'ils ont été les héros de la Eévolution française et de l'Empire ; il sait que le tambour de M. Legrand servit jadis à rallier les amis de la liberté ! et la façon même dont il nous dépeint ces malheureux qui semblent sortir de leur tombe pour regagner leur pays d'un pas chancelant, mais d'un pas militake encore, est comme un suprême hommage que, malgré leur défaite et leur grande infortune, il a su rendre à ces <r orphelins de la gloire ». Un habitant des bords du Rhin, un enfant Israélite de Dusseldorf pouvait seul et, selon nous, devait parler
(1) Œuvres complètes (éd. aU.), t. I, p. 262. Éd. française, ReîseUlcfer,t. I,p. 197.
ainsi : nous en avons donné tontes les raisons. Ailleurs, on voyait dans les souffrances de notre armée c nn châtiment du ciel 2>; sur les bords dn Rhin on compatissait à nos malheurs et beaucoup r^rettaient que notre domination en fût compromise, c Quand la nouvelle du désastre fut arrivée, noos dit Beugnot, sans doute elle fut reçue avec une joie secrète par les hautes classes de la société ; mais cette joie ne fut pas partagée par la classe la plus nombreuse : celle-ci en conçut de la douleur et le témoigna franchement (1). 3
De telles sympatiiies, exprimées au milien même de nos défaites, font le plus grand honneur à Beugnot; elles sont le plus bel éloge de son administration intelligente et honnête, n a mérité, que Heine, parlant un jour de lui dans ses ( Lettres de Berlin >, l'appelât c le brave Français qni a donné aux habitants du grand-duché de Berg de sinombrensos et de si belles preuves de son grand et noble caractère (2). »
De cette fin tragique du c Tambour Legrand > au lied des Grenadiers la transition est toute naturelle : les derniers battements du vieux tambour, n'est-ce pas là l'accompagnement qui convient à la dernière chanson de ces deux grenadiers qui ont échappé aux frimas de la Bussie pour venir tomber sur le sol inhospitdier de l'Allemagne ?
ft Yers la France s'acheminaient deux grenadiers de la garde; ils avaient été longtemps retenus captifs en Russie. Et lorsqu'ils arrivèrent dans nos contrées d'Allemagne, ils baissèrent douloureusement la tête.
« Car iïs venaient d'apprendre que la France avait succombé, que la grande Armée était vaincue et décimée, et que lui, l'empereur, l'empereur était prisonnier.
(1) Bengnot, Mémoiret, t. I, p. 502.
(2) Heine, Œuvres complètes (éd. aU.), t. Xm, p. 75.