‹ Henri HeineChapitre 8 sur 9 · MUES · texte numérisé non relu

MUES

(c Si Ton partage la vie des partisans en deux portions égales, la première, vive et agissante, est tout occupée à vouloir affliger le peuple ; et la seconde, voisine de la mort, à se déceler et à se ruiner les uns les autres. »

L'origine de la rupture de Jules et de Polydore remonte à Thiver de 1856.

C'était à la première représentation d'une pièce d'Alexandre Dumas père, le Verrou de la Reine. Quand madame Mitlaud se présenta pour occuper ia loge à laquelle son mari avait droit, comme propriétaire du Pays^ il se trouva que Mirés en avait disposé. Cet incident, prémédité ou non, fut l'étincelle électrique qui mit le feu a la sourde rivalité des deux millionnaires.

Mous ne raconterons pas la scène scandaleuse dont fut témoin le foyer du Gymnase; on l'a spirituellement appelée la bataille de cannes,

. — Vous continuerez cette explication

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sur un autre terrain et avec des armes plus convenables! s'écria uii monsieur qui ne connaissait ni Jules ni Polydore.

— Fi donc! répondit un autre, mieux au fait du caractère des antagonistes :

est-ce que les millions se battent en duel?

Il faut laisser cela aux gens qui n'ont que

leur honneur à perdre.

Mesdames Mirés et Millaud se jalousaient mutuellement. Ce sont elles en partie qui ont causé la scission de leurs époux.

— Sans les femmes, dit souvent Mirés, nous aurions eu le monde !

La violence toute méridionale de Jules- Isaac donna quelquefois lieu à des scènes bizarres. Un jour, dans les bureaux du Pays^ une querelle s'élève entre lui et l'un des rédacteurs, M. de Fresne. Le banquier se précipite sur l'homme de lettres et lui administre un soufflet en guise d'argument. Celui-ci riposte, une lutte s'engage,

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et la chose prend des proportions assez sérieuses pour qu'on envoie chercher la force arpi^e. Heureusement, à l'apparition de la garde, on était parvenu à séparer leâ deux chanipionâ, et Mirés réparait le désordre occasionné par le combat dans Péconomie de Sa toilette.

— Ah ! messieurs, dît-il aux quatre hommes et au caporal , combien je regrette qu'on vous ait dérangés ! Veuillez donc, je vous prie, vous asseoir, tin journal à ces messieurs I continue-t-il eii se

' tournant vers les garçons de bureau.

— Pardon, excuse ! répond le caporal en faisant le salut militaire : nous préférons un verre de vin.

On comprend que nous ne pouvons pas détfiiller ici toutes les vastes entre^ prises du banquier. Nous nous borne* rons à en présenter le résupié. Dans les premiers mois de 1849, avec deux ou trois cent mille francs en caisse, il sou*

missionnç un petit emprunt de 4?m^ voillions fait par le département de la Seine* Il ne l'obtient pas; mais cettç offre le pose et lui ouvre des relations profitables chez Béchet et Detbomas. Vers la paême époque , il organise avec Gir^ldon le$ trains de plaisir^ à la mer et les vpyages ji Londres. L'année suivante, il transfprme ces expéditions désagréables en une espèce de prime à l'usage des abonpés récalcitrants du Pays.

« Tout abonné de six mois, dit une feuille railleuse de 1- époque, a le droit, moyennant vingt-quatre francs^ une fois payés, de se repaître durant un semestre des alinéas de M. de Lamartine, et de se faire transporter, port payé, de Paris au Havre et vice versa. Pauvres lecteurs ! ils n'avaient que le mal du Pays^ on leur donne le mal de mer ! «

En 1852, Mirés obtient l'^iipprunt de

mois de juillet de Tannée suivante, il passe un traité avec les Sociétés de Crédit foncier de Marseille et de Nevers, par lequel il s'engage à fournir à ces deux Sociétés une somme de quarante-huit millions , au taux de 4 1;2 pour 100. Le Pays et le Constitutionnel font un concerto d'annonces bien réussies, et le père Bonifoce, la main sur le cœur, explique, dans des entrefilets à la Fénelon, les bienfaits de l'entreprise aux populations attendries. La souscription s'enlève. Par malheur, l'Etat s'avise de vouloir examiner les statuts de la société nouvelle. Le résultat de l'examen est funeste à ce pauvre Isaac, et, la veille même de l'émission des actions, un ordre ministériel vient fermer la boutique. Depuis, on n'a plus entendu parler du Crédit foncier de Nevers et de Marseille* Mirés fut obligé de rendre l'argent aux actionnaires.

En septembre 1854, Jules Isaac se rend acquéreur des mines houillères de Portes

et Sénéchas, primitivement vendues 38,000 fr. par la Compagnie de la Grand'- Corabe, aclielées plus tard 200,000 fr., et enfin payées par lui deux millions cinq cent mille francs.... en actions. Il les remit aussitôt en société au capital de sept

MILLIONS CINQ CENT MILLE FRANCS; mais

il dut forcément en garder pour cinq millions rendues invendables. Des attestations authentiques, émanant de la marine impériale de Toulon, prouvent que les charbons de Portes et Sénéchas sont de qualité inférieure, qu'ils ne donnent pas de bon gaz et produisent de très-mauvais coke. Or, dans le but de prêter quelque valeur à ces actions improductives, M. Mirés fait déclarer, le 28 avril 1857, leur fusion avec la Compagnie du gaz de Marseille.

Il acheté, en 1855, une large part des actions de la société des terrains et immeubles des Champs-Elysées, et acquiert

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égaleihent ûfa gtanà nombi*e de litres Ah la Compagnie des voitures de placé.

au mois 4e novembre de la même année, il crée la Société du gaz et de9 bauts-fourneaux de Marseille pour exploir ter le privilège eKclusif, pendant cin* quante années, de l'éclairage de la ville et de ses faubourgs.

Pour constituer un monoj^Dle h Mit^^ il fallait âéttnire les anciens traités» IM ville prit cet engagement, à la charge par Mires de supporter les neuf dixièmes des frais et dommages pouvant résulter des poursuites qu^intenteraieilt nécessai^ remént les compagnies spoliées. Ni hi crainte des procès, ni Fodieiix de Tacte auquel il s'associe, ni le prix stipulé, k peine suffisant pour couvrir les dépeiiiMid, riçn n'empêche l'illustre agioteur de conclure cette affaire. Et cela se conçoit. L'encaisse des primes le tente. Ne va-t-il pas fusionner, en outré, 6es mines de Portëà

et Sénéchas avec les gaz et hauts-fourneaux de Marseille, c'est à dire accoupler une opération mauvaise à une plus mauvaise encore? Mais qu'importe toujours! Les actionnaires n'en savent rien.

Le 15 mars 1856, notre fioanciar fonde h société anonyme des Ports de Marseille, Toutes les actions «ont placée.

On n'attend plus... que Tautorisatioa du gouvernement.

Huit mois après, en norenlbre, il se rend adjudicataire de l'emprunt edpiignol de 81 millions de francs.

Enfin, il lance, en mars 1857, la tsL*meuse opération des chemins de fer Romains. La société se forme au capital de 85 millions, divisé en cent soixante-dix mille actions, dont quarante mille sont réservées aux Etats de l'Eglise et aux établissements religieux, vingt-cinq mille aux actionnaires de la Caisse générale ded chemins de fer, et cmt cinq mille au

public. Les annonces déclarent que la souscription, ouverte le 30 mars, sera fermée le 8 avril. Elles certifient, en outre, que les actionnaires de la nouvelle compagnie auront au moins vingt et un pour cent de bénéfice. Une circulaire du ministre des travaux publics de Sa Sainteté, Monseigneur Melesi, autorise, avec des dispositions prudentes, les congrégations des Etats-Romains à souscrire. Aussitôt Jules-Isaac s'empresse de faire une confusion volontaire entre le clergé romain et celui de la catholicité universelle, affirmant avec un aplomb superbe que le pape exhorte tous les prêtres du monde à se rendre actionnaires de Tentreprise.

Tandis que Ton souscrivait les actions au pair chez Mirés avec dix francs de commission, il se présentait sur le marché de la Bourse des acheteurs offrant une prime de quarante et quarante-cinq francs» Ceux qui avaient eu Timprudence de céder a leurs sollicitations ne pou-

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yaient plus livrera Npoque où ibaurfiieot dû le faire, et se trouvaient conséquem* ment dans la nécessité de se laisser exécuter, ou de racheter des actions a ceux qui en avaient. — Et c'étaient les mêmes qui ofTraient la prime sur le marché 1

Jules-Isaac ne s'arrête pas en si beau chemin. Bientôt il s'arrange dételle sorte que les actionnaires, pourvus de leurs titres, ne puissent pas en disposer. Sur le dépdt de ces titres, qu'on s'engage à ne reprendre qu*à une époque lointaine, il fait pour eux le premier versement de cent frcmcs^ éloigne ainsi les actions du marché, les accumule dans sa caisse, et jouit seul du bénéfice de la prime, qui augmente a mesure que les titres deviennent plus rares.

Deux actionnaires, MM. Deslandes et Girard , portent plainte contre Mirés et obtiennent gain de cause au Tribunal de commerce.

Ce premier procès en suscita naturelle-

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ment plusieurs autres. La chance heureuse donne de Taudace, mais Taudace a ses limites.

Jules Mirés est complètement illettré.

Il a besoin de Tintelligence et de la plume de nombreux collaborateurs pour débrouiller le chaos de ses idées et leur donner une forme compréhensible.

Financièrement parlant , ce n'est pas un homme sérjeux, encore moins un homme utile, ainsi qu'il prétend le faire tiîroire.

G^est un coulissier très-adroit, entreprenant, madré au possible et rompu à toutes les finesses du métier. Personne mieux que lui ne connaît les secrets de la Bourse et la manière de s'en servir.

Il n'est généreux qu'en pots-de-yin et en actions délivrées au pair à ceux qui peuvent l'aider ou attirer l'or du

public dans sa caisse. Un homme d'esprit disait à ce propos :

— Chaque bienfait de Mirés est un placement à un million pour cent.

Son beau-frère, marchand de meubles, passage Saulnier, eut besoin de deux ou trois mille francs qui devaient le sauver d'une faillite. La caisse de la rue Richelieu fut impitoyable, et le pauvre homme donna l'état de ses affaires.

Un individu que Jules-Isaac avait payé en monnaie de concordat, le rencontre sur le boulevard Bonne- Nouvelle et l'accoste.

— Me reconnaissez-vous , lui dit-il , mon cher monsieur Mirés?

— A merveille, mon brave. Qu'y a-t-il pour votre service î

i— . Hélas I je suis pauvre, et maintenant vous êtes riche. Vous seriez bien aimable de me donner un à-compte sur ce que vous me devez.

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•— Cn à-compte, soit I dit Jules.

Il le prend sous le bras, le conduit vers la boutique de pâtissier, voisine du Gymnase, et lui paye un morceau de galette d'un sou.

Le célèbre dîner de Polydore t empêchait Isaac de dormir. II eut Tidée de donner à la littérature une fête superbe dans son hôtel ; il fît appeler Brancy.

— - Mon salon, lui dit-il, n'est pas assez grand. Il faut me construire une salle de bal en vingt-quatre heures. Pouvez-vous le faire?

— Oui, certes.

— Eh bien, mettez-vous é l'œuvre.

Les ouvriers improvisent, comme par enchantement une salle ravissante. Ma^ dame et mademoiselle Mirés assistent a leurs travaux, et lorsqu'ils vinrent, tous

1. M. Miilaud avait réuni à sa table totttos iM illostratioDS Uttéraires de l'époque.

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les préparatifs terminés, demander à madame leur pourboire, elle leur donna dix francs.

Ils étaient quarante.

Ce n'est pas tout. Brancy, après la fête, vint présenter son mémoire.

— Douze mille francs! s'écrie Jules- Isaac. Vous vous fichez de moi. Je vous en offre cinq.

— Mais je vous jure qu'à huit mille je serais en perte.

-— Cinq, vous dis-jel c'est monder* nier mot.

Pour ne pas plaider, Brancy dut en accepter sept.

La plus grande ambition de M. Mirés était dé s'introduire dans le monde aristocratique. Un soir qu'il se trouvait chez le duc de 6***, il se permit d'établir un parallèle entre la noblesse et la finance

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et de vanter outre mesure le pouvoir de l'argent.

— Tenez, monsieur, lui dit avec un geste d'impatience le jeune duc, il y a cinq choses que vous et vos pareils ne pourrez jamais faire ni même apprendre : i^ ganter le numéro sept; 2^ chausser des bottes fines; 3"* saluer sans ôter votre chapeau ; k^ monter à cheval ; 5® faire des armes.

Emile de Girardin, tourmenté par notre Israélite qui brûlait de se trouver avec un membre de la famille impériale, l'invite un soir à un dîner où assistait le prince Napoléon. Jules-Isaac se mêle à l'entretien et adresse directement la parole à Son Altesse, qui n'a pas l'air de l'entendre. A la fin, lassé de cette persistance, le prince se tourne vers son hôte.

— Mon cher monsieur de Girardin, lui dit-il, quel est donc ce monsieur debout derrière moi?

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— C'est un domestique, prince.

— • Pourquoi n'est-il pas à notre table?

— Oh 1 fit Girardin scandalisé.

— ' Je TOUS assure , reprit l'impérial convive, qu'il y serait moins déplacé que bien d'autres.

C'était d'une haute insolence ; mais les altesses et les grands seigneurs ne sont pas les seuls qui aient réprimé les prétentions et les étranges allures de Jules- Isaac.

— Pourquoi, demandait-il à l'auteur du Demi-monde^ ne m'apportez-vous pas vos petites économies? je vous les ferais valoir.

— Monsieur, répondit Dumas fils, je ne veux pas gagner d'argent avec vous.

Un peintre de talent ^ se présente un jour à l'hôtel de la rue Richelieu, en se

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