‹ Henri Heine, penseurChapitre 10 sur 188 · VII, 4Gu s · texte numérisé non relu

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comme son dû ; s'ils tardent à venir, il les réclame sans pudeur ; s'ils paraissent insuffisants il les grossit par des procédés plus ou moins indélicats. Maintes et maintes fois blessé dans sa dignité, il ne trouve cependant jamais l'énergie d'accomplir l'efTort nécessaire pour s'affranchir de cette pitoyable sujétion. Incapable de renoncer à ses aises, de s'astreindre à un peu d'ordre, à quelques privations pour se faire une position indépendante et vivre de ce que lui rapportait sa plume, Heine reste, sa vie durant, dans une situation fausse et humiliante, toujours obligé, faute d'argent, d'équilibrer son budjet avec les charités — parfois chèrement achetées — de ses riches et peu scrupuleux parents.

Reconnaissons d'ailleurs que Heine pouvait invoquer, comme circonstance atténuante, un fait qui complique dès l'abord pour lui le problème de l'existence : je veux dire l'état précaire de sa santé. Il paraît hors de doute que la névrose, qui fit des dernières années de sa vie un effroyable martyre, s'est annoncée dès sa jeunesse par des symptômes significatifs. Dans une étude récente consacrée à la maladie de Heine, le docteur Pvahmer reconnaît qu'il présente, au sortir de la puberté, des symptômes irrécusables de neurasthénie, de nervosisme, d'hystérie virile. 11 est sujet à des migraines et à des accès de dépression psj'^chique qui précèdent d'ordinaire les affections du S3'stème nerveux central'. Nous constatons en effet que dans la plupart des ses lettres, Heine se plaint de souffrir des nerfs, d'être sujet à des névralgies qui se prolongent parfois pendant des semaines et le rendent incapable de tout travail régulier. Il s'efforce de combattre ces fâcheuses dispositions par la marche à pied, par des voyages, par des douches ou des traitements médicaux, surtout enfin par des cures de bains de mer. Mais en dépit de ces soins, sa santé reste chancelante. Et son caractère se ressent manifestement de cet état morbide. 11 est trop tendu, trop vibrant, trop dominé par ses impressions du moment. 11 est sujet à de brusques accès de

1. Voir Rahmer, //. Reines KvankheU iiiid Leidefisgeschichle ; Berlin, Reimer, 1901.

mélancolie. Il se plaint dans une de ses premières lettres que son cœur soit une hôtellerie où viennent trop souv^ent prendre quartier de vieilles souffrances, où la famille Douleur fait son sabbat et où la grand'mère aveugle, la vieille Tristesse, trottine obstinément. Ailleurs il parle de « son cœur insensé, déchiré et assauvagi^ ». Il est hanté par une véritable manie de persécution, s'imagine qu'il est trahi par ses amis ou déchiré sans merci par des ennemis acharnés à sa perte. Il s'excuse auprès d'un ami de ses accès subits d'humeur chagrine pendant lesquels il ne peut se tenir de maltraiter et de persifler de la façon la plus blessante ceux-là mêmes pour lesquels il ressent la plus sincère affection. Il se compare à une « fleur vénéneuse » née dans les forêts tropicales de l'Afrique ou du Brésil". Il se sent multiple et complexe, à la fois très grand et très petit, très bon et très méchant, tiraillé entre sa raison et sa sensibilité. — Il est évident, et Heine s'en rendait bien compte, que ses nerfs malades doivent être rendus responsables dans une large mesure de ces bizarreries de caractère qui apparaissent dès ses années de jeunesse et qui semblent bien avoir leur origine dans des prédispositions morbides qui pèsent sur lui comme une fatalité physique.

Et voici que l'épreuve d'un double amour malheureux vient jeter comme une ombre de deuil sur toute la vie de cet adolescent passionné aux nerfs trop vibrants, aux impressions trop exaltées.

Presque au sortir de l'enfance, il s'éprend ardemment de sa cousine Amélie Heine, la fille de l'oncle Salomon, Cet amour semble avoir été dès l'origine sans espoir. Belle et attirante, mais froide et calculatrice, très entourée dans la

1. Lettres, XIX, 36. Je cite la correspondance de Heine d'après l'édition de Hoffmann et Campe, //. Reines Sàmmtliche Werke, t. XIX à XXII, Hambourg, 1876.

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