‹ Henri Heine, penseurChapitre 110 sur 188 · I. VI, 373 ss., 524 s · texte numérisé non relu

I. VI, 373 ss., 524 s

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gnait, nous Tavons vu, que la révolution sociale ne fût un | désastre pour la haute culture européenne. De là son désir de retarder Téchéance fatale afin de laisser à la démocratie , le temps de mieux s'instruire, de s'assimiler davantage les grandes conquêtes de l'esprit moderne. Son opportunisme s'inspire ainsi d'un sentiment fort respectable. Dans l'intérêt même de la cause du peuple, Heine redoutait une explosion prématurée de la tempête qu'il voyait se lever à l'horizon. Il souhaitait — sans trop oser l'espérer d'ailleurs — qu'elle ne fût pas un catacl3^sme destructeur, un bouleversement stérile et sans lendemain, mais bien une victoire féconde et définitive du génie de l'humanité.

Les années qui suivent l'avènement au trône du romantique couronné Frédéric-Guillaume lY sont une date critique dans l'histoire de la pensée allemande comme aussi dans l'évolution des opinions politiques de Heine. On sait les brillantes espérances que suscita le nouveau roi lorsqu'il prit entre les mains les rênes du gouvernement et les cruelles désillusions qui suivirent de très près l'enthousiasme des premiers jours. Après avoir annoncé tout d'abord les intentions les plus généreuses et les plus conciliantes, amnistié les condamnés pohtiques, mis fin aux persécutions contre les démagogues, recommandé aux autorités d'adoucir les rigueurs de la censure et de laisser plus de liberté à la presse, il ne tarda pas, après quelques expériences malheureuses, à reprendre de plus belle la lutte contre le libérahsme. Dès la fin de 1842 les velléités libérales du roi se sont évanouies et une ère de répression à outrance commence en Prusse. Herwegh, pour avoir protesté dans une lettre quelque peu grandiloquente et prétentieuse contre l'interdiction prononcée d'avance, par les autorités prussiennes, d'un journal allemand qu'il se proposait de fonder en Suisse, se voit brutalement expulsé du royaume. La Leipziger Allgemeinc

Zeitung, coupable d'avoir publié la lettre de Herwegh, est du coup interdite en Prusse. Les Deutsche Jahrbucher de Ruge, l'organe attitré des revendications théoriques du radicalisme, où collaboraient Feuerbach, les frères Bauer, Marx, sont interdits en Prusse, en Saxe et par la Diète au début de 1843. Vers la même époque, le journal d'opposition le plus influent, la Rheinisc/ie Zeitung est supprimé par les autorités. La censure reçoit de nouveau les instructions les plus rigoureuses. D'autre part le ministre des cultes, Eichhorn, régente et morigène les universités et le corps enseignant avec une sévérité pédantesque qui lui vaut l'inimitié de tout le monde savant. Contre les poètes politiques qui surgissent de toute part, contre les Hoffmann von Fallersleben, Herwegh, Dingelstedt, Freihgrath, Meissncr, Karl Beck, Nicolas Becker, Ludwig Wihl, Gottfried Kinkel et d'autres encore, qui lancent à travers l'Allemagne leurs appels enflammés et prennent en main, avec plus de passion et de sérieux que jadis la Jeune Allemagne, la cause du peuple et de la liberté, le gouvernement ne peut pas grand'chose : du moins se défend-il de son mieux par des mesures policières. Dès le mois de décembre 1841 tous les livres sortant de la maison Hoffmann et Campe, l'éditeur de Heine, sont interdits d'un seul coup en Prusse, à cause de la publication par cette maison des Unpolitische Lieder de Hoffmann von Fallersleben et des Lieder eùies kos?nopoiitischen Nachtwdchters de Dingelstedt. Puis, des mesures comme l'expulsion de Herwegh en 1842 ou surtout la destitution de Hoffmann von Fallersleben en 1844 démontrent la sévérité impitoyable avec laquelle le gouvernement est décidé à réprimer les moindres incartades des poètes démocrates. L'opinion libérale, dans ces conditions, devient de plus en plus hostile au gouvernement prussien, spécialement au nouveau monarque qu'elle rend, non sans raison, directement responsable de la réaction absolutiste, féodale et piétiste qui se déchaîne de plus belle en Prusse. La guerre au romantisme qui surgit à nouveau de son tombeau est plus que jamais à l'ordre du jour.

Heine n'hésite pas à la conseiller. Dès le début de 1842 il fait part à son éditeur Campe du revirement qui s'est produit dans sa manière de voir et Texhorte à répondre aux actes d'arbitraire du gouvernement prussien par une guerre au couteau. « J'ai, lui écrit-il, poussé, comme vous savez, la modération jusqu'aux plus extrêmes limites; et vous n'attribuerez pas mon conseil à un emportement de cerveau brûlé. Je méprise les démagogues vulgaires et leurs menées me sont odieuses, parce que, d'abord, elles sont toujours hors de temps ; mais maintenant qu'il s'agit de faire payer aux Prussiens leurs infâmes malices et d'y mettre un terme, je suis prêt à tendre la main aux séditieux les plus râpés \ »

Ce n'est pas qu'il ait déposé ses préventions à l'endroit des radicaux qui, depuis la publication de son livre sur Borne, le tiennent pour un apostat et s'écartent de lui ou l'attaquent. Non seulement il reste brouillé avec Gutzkow et avec le groupe des amis de Borne, mais il se met encore en antagonisme avec « le patriotisme phraseur » des poètes politiques -. Il raille la mode nouvelle de la Tendenzpoesie, il se moque sans merci de ces poètes qui font entrer la muse au service de la bonne cause, comme cantinière de la liberté ou blanchisseuse du germanisme chrétien, de ces vaillants champions de la lumière et de la vérité qui vi violent bien à leur aise dans la patrie comme fonctionnaires bien rentes ou comme habitués d'un cercle, et qui « chaque soir se délectent patriotiquement en buvant le jus des vignes du Rhin allemand et en humant des huîtres du Sleswig-Holstein entouré de mer ^ » Evidemment Heine sympathise avec les tendances libérales et démocratiques de ces poètes. Si cependant il les attaque, c'est d'abord parce qu'il ne peut s'empêcher de trouver ridicules les attitudes solennelles, les mines importantes, les gestes pathétiques de tous ces défenseurs de lahberté et sauveurs delà patrie. Puis

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