Lettre à Laube du 7 novembre
3. II, 352 ; allusion à deux lieder à la vogue : celui du Rhin allemand de Becker {V. Raphaël, Le Rhin allemand. Cahiers de la quinzaine, mai 1903) et leUed de Friedrich Chemnitz, Schlesivig-Holslein meerumschlungen.
HEINR TRIBUN 177
il s'irrite de retr'Oiiver chez certains d'entre eux ce patriotisme grandiloquent, qu'il détestait tant, jadis, chez les adhérents de la Bursche7ischaft, ce nationalisme agressif dont l'explosion soudaine, aux environs de 1840, en France et en Allemagne, avait failli mettre aux prises les deux nations *. Il s'inquiétait plus encore peut-être du très utilitaire mépris, que ces poètes démocrates, — bravos gens et mauvais musiciens — affichaient pour l'art désintéressé. Si les médiocres pleins de bons sentiments, mais dépourvus de style et de talent prennent le dessus, et parviennent à jeter le discrédit sur les virtuoses de la forme ; si l'on proclame la liberté pour chacun d'écrire à sa guise, aussi mal qu'il voudra; si l'on proscrit la noblesse du talent; si le démocrate égalitaire dit au poète qui chante l'amour : « Poui'quoi chantes-tu la rose, aristocrate !' Chante la pomme de terre démocratique qui nourrit le peuple - ! » — alors c'est la fin de toute poésie, c'est le triomphe de cet égalitarisme matérialiste dont Heine redoute l'avènement et qu'il considère comme une des pires calamités qui puissent atteindre l'humanité. Or la poésie politique lui apparaît comme
1. Cf. Raphaël, Le Rhin allemand, p. 7 ss. — Heine combat résolumeiil « les démons du bouleversement en deçà et avi delà du Rhin ». « De même, dit-il, que le parti radical en France, par crainte de la consolidation définitive de la dynastie d'Orléans, appelle de tous ses vœux les vicissitudes de la guerre, qui donneraient du moins la chance d'un changement de gouvernement, de môme le parti subversif d'outre-Rhin, principalemenl les soi-disant patriotes germaniques, prêche une croisade contre les Français, dans l'espoir de voir les passions déchaînées amener un état désordonné qui sorte de la routine moutonnière et favorise la réalisation d'un empire allemand uni et libre » {VI. 240j. Mais aux yeux de Heine la guerre entre la France et l'Allemagne serait aussi superflue que désastreuse : « Les Français, il est vrai, aimeraient à posséder la frontière du Rhin, mais seulement parce qu'ils sont, sans elle, trop peu à l'abri d'une invasion, et les Allemands n'ont pas à craindre de perdre celte frontière tant qu'ils ne rompront pas eux-mêmes la paix. Ni le peuple allemand ni le peuple français ne demande la guerre. Je n'ai sans doute pas bescin de prouver que les rodomontades de nos don Quichotte du rétablissement de l'empire germanique, qui revendiquent à grand renfort de clameur.-; l'Alsace et la Lorraine, ne sont pas l'expression du paysan et du bourgeois allemands. Mais aussi le bourgeois et le paysan français, le noyau et la masse de la grande nation ne demandent pas la guère, vu que la bourgeoisie ne tend qu'aux exploitations industrielles, aux conquêtes de la paix, et que le campagnard se souvient encore très bien à quel prix, à quel prix sanglant, lui reviennent les triomphes de la vanité nationale. » (VI, 241).
2. VII, 418 s. cf. II, 352 s. Voir L-gras, //. Heine, poêle, p. 260 s.
LlCHTINDEKGEH. — Heiiic. ■j^
un acheminement vers cette suprême déchéance. Enfin il n"a pour ces « Tyrtées de cabinet » qu'une très mince considération parce qu'il voit une ridicule disproportion entre leurs prétentions et leur puissance réelle. II ne se sent aucun respect pour ces bavards qui ont foi dans la vertu souveraine de la phrase, qui « disent au peuple ce que le tocsin a sonné », qui « parlent des poignards, parlent des épées w, mais qui ont bien soin que leurs vers soient « aussi généraux que possible ^ » afin de ne point se compromettre et qui s'imaginent, dans leur naïveté, que les déclamations peuvent tenir lieu d'action. Il ne croyait le succès de ces républicains allemands ni prochain ni possible, s'égayait aux dépens du trop débonnaire Yenedey"', commentait ironiquement les mésaventures de Herwegh en Prusse ^ ou se divertissait à propos de la grande trahison — la Verhofràterei — de Dingelstedt qui fit litière de ses convictions politiques pour le titre de conseiller [Hofrat] et une bonne place à la Cour de Wurtemberg'. Surtout il était persuadé que jamais les poètes politiques ne réussiraient à secouer le peuple allemand de sa torpeur, à lui inspirer des résolutions viriles et il flagellait leur public habituel de ces vers méprisants : « Le valet chante volontiers un couplet sur la liberté le soir au cabaret : cela aide la digestion et donne du goût aux boissons ^ »
Au milieu du concert de voix pathétiques et solennelles,
2. Strodtmann, Heine s Leben ii. Werke II, 219 ss. Voir en outre Heine, Œuvres II, 210 ss. ; VI, 28; VII, 626 et Lettres XXII, 443 ss. et 452.
3. Voir les poésies An Georg llervec)ft (I, 310); Die Audienz (II, 208 cf. VII 626) ; Georg Herwegh (1, 310) ; Die Ex-Lebendige ' I, 404) ; Simplicissimus I. (II, 189). Sur les aventures de Herwegh et les attaques de Heine, consulter Strodtmann, Heitie 11, 318 ss. ; Brandes, Die Litleralur des XIX Jahrii. A^ 360, 389; Treitschke, Deutsche Geschichte, t. V, 204 ss. 373.
4. Heine se montre moins sévère pour le sceptique Dingelstedt avec qui il avait eu de bons rapports pendant un séjour que ce dernier avait fait à Paris en 1841-42 {Deutsche Ruîidschau, janvier 1890, p. 114 ss) que pour le vaniteux Herwegh. Voir les poésies sur Dingelstedt : Bei des Nachtwàchters Ankunfl in Paris (I, 304) ; An den Nachtwachter (I. 315) ; Der Ex-Lebendige et Der Ex-Nachtv:tichter {i, 404 ss.). Cf. Brandes. op. cit. V, 361 ss..