Il, 443 ss
2. II, 352. On trouvera le texte de ces mandats dans Nassen, Seuelleine- Funde, Leipzig, 1898, p. 42 s.
3. G. Karpeles, H. Heine. Avs seinem Leben iind ans seinér Zeit, Leipzig 1899, p. 233.
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l^russe à cause de ses violences de langage et surtout de ses attaques contre la personne du roi; un exalté comme W. Marr n'était-il pas allé jusqu'à célébrer comme un martyr le fameux Tschech, l'auteur d'un attentat contre Frédéric-Guillaume! L'ambassade prussienne dut transmettre au ministère Guizot une note affirmant l'existence à Paris d'une sorte de comité de propagande qui cherchait par ses brochures et ses journaux à fomenter des troubles révolutionnaires en Allemagne, et priant le gouvernement français de mettre fin à ces intrigues. Guizot entra dans ces vues. Le Vorwàrts fut cité en police correctionnelle pour s'être occupé de politique sans avoir déposé la caution légale et le gérant responsable, Bernays, s'entendit condamner à deux mois de prison, à 300 francs d'amende et aux dépens, malgré la défense de son avocat C rémieux qui avait conjuré les juges « de ne pas travailler pour le roi de Prusse. » Le Vorwdrts cependant continuait sa campagne révolutionnaire et annonçait qu'à partir du 1®'' janvier — époque oij il aurait dû verser caution — il se transformerait en journal mensuel pour lequel la caution n'était pas exigible. Alors tous les rédacteurs en titre du Vorwdrts, sauf Herwegh qui fut protégé comme citoyen suisse par son ambassade et Heine qui passait faussement pour s'être fait naturaliser Français, reçurent l'avis d'avoir à quitter Paris dans les vingtquatre heures et la France dans les trois jours. Sur les protestations indignées de l'opposition, le ministère du(, il est vrai, rapporter cette mesure huit jours après; mais il invita les rédacteurs à ne pas continuer la publication du Vorwàrts pour ne pas créer d'embarras au gouvernement. La plupart des écrivains qui avaient collaboré au journal restèrent finalement à Paris, tandis que Marx, Bakounine et Hess se rendaient à Bruxelles et Ruge en Suisse \ Heine qui avait pu craindre un instant de se voir obligé de quitter son asile de Paris où il se plaisait tant, devint plus circonspect, mit une
1 Adler, op. cit., p. 101 s.; cf. Strotdmann, //. Heine, II, 318 s. Une lettre de Heine à Campe (4 février 1845) fait allusion à ces événements et à la vivo contrariété que le poète en avait ressentie.
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sourdine à ses accents belliqueux et s'abstint prudemment de continuer la campagne révolutionnaire à laquelle il avait jusqu'alors prêté un concours si actif.
Il semble d'ailleurs que cette modération ne lui ait guère coûté. Heine estimait, à la vérité, que ses convictions de démocrate et son passé révolutionnaire lui imposaient le devoir strict de combattre pour la cause du peuple; mais nous avons déjà eu l'occasion de remarquer qu'il ne voyait pas l'avenir en beau et craignait fort que le triomphe de la révolution ne fût aussi l'avènement d'un communisme égalilaire, ennemi de toute hiérarchie, hostile aux arts et à la science. Aussi, tout en s'acquittant en conscience de ses obligations de démocrate, se demandait-il non sans une secrète angoisse où tout cela le menait. Sa correspondance ne nous renseigne que très imparfaitement sur ses sentiments véritables à l'endroit des meneurs socialistes avec lesquels il s'était trouvé en rapport pendant l'année 1843: mais on devine sans peine qu'au fond de lui-même il devait se sentir fort différent de ces alliés avec lesquels il faisait campagne. Si nous n'avons pas le jugement de Heine sur Marx, il nous reste par contre des lettres très curieuses adressées par le poète à Lassalle; qu'il avait connu à Paris en 1845 ', et surtout une longue épître de Heine à Varnhagen d'Ense,
' Heine connut non seulement Lassalle, mais encore sa famille. Il était iié avec son beau-frère, Ferdinand Friedland, qui lui donnait des conseils pour des spéculations de bourse parfois malheureuses et qu'il avait gratifié du surnom de Calmonius, en mémoire du fameux Hofjude du Grand Frédéric. M""^ Friedland, la sœur de Lassalle, que le poète aimait beaucoup, venait souvent lui rendre visite dans les premiers temps de sa maladie. Enfin Heine connaissait aussi le père de Lassalle à qui il écrit encore une lettre en 1850 (XXII, 172). — L'amitié de Heine et de Lassalle ne tarda pas à se relâcher. Le poète trouva que Lassalle ne l'avait pas soutenu assez énergiquement dans sa guerre de plume contre son cousin Karl Heine. Lassalle de son côté se plaignit d'avoir été, peu de temps après, abandonné parle poète à l'époque du procès Hatzfeld; et il expliqua cette déseriion en racontant que la maîtresse du comte de Hatzfeld, M^^ de Meyendorf, était amie de la princesse Lieven, très liée elle-même avec Guizol qui servait à Heine sa pension [Eine Liebesepisode aus clem Leben F. Lassalle's, p. 56). Sur les relations de Heine et Lassalle, voir Karpeles, H. Heine. Aus seinem Leben und seiner Zeit , p. 204 ss., et Elster, Beitrcige zu Heines Biographie, Deutsche Rundschau, t. XCl, p. 401 ss.
dans laquelle il trace un portrait de Lassalle merveilleux de vie et de justesse, et oîi se trahit en même temps la mélancolie résignée avec laquelle il envisageait l'avenir que la nouvelle génération préparait pour l'Allemagne et pour l'Europe. Au moment où il connut Heine, Lassalle, âgé de vingt ans à peine, n'était qu'un simple étudiant qui s'occupait de philologie et de philosophie grecque ; il n'en réussit pas moins à gagner l'affection, l'estime, presque le respect du poète alors à l'apogée de son talent et de sa gloire et qui ne s'en laissait pas facilement imposer. Heine admirait chez son jeune ami l'indomptable vitalité, la force de volonté, l'ardeur passionnée jointe au sens pratique le plus sûr, et aussi celte insolence de génie qui s'annonçait déjà chez le futur agitateur. Il admirait, mais non sans un retour mélancolique sur lui-même. Il se sentait dépassé, classé définitivement parmi les anciens ; il devinait que la génération qui entrait en scène ne respecterait pas les dieux qu'il adorait encore au fond de son cœur, la beauté, la poésie, l'idéal. Et en face de Lassalle qui se posait en champion de l'athéisme intransigeant, il prenait conscience plus nettement de l'aversion instinctive qu'il éprouvait pour la démocratie véritable, pour le triomphe effectif du peuple, et aussi de tous les liens de sympathie qui le rattachaient au passé. L'enthousiasme avec lequel il avait salué jadis l'aurore des temps nouveaux s'était dissipé. Certes il n'était pas de ceux qui voulaient voir l'homanité revenir en arrière ou seulement s'arrêter dans sa marche en avant; mais la terre promise vers laquelle marchait la démocratie moderne ne lui apparaissait plus comme un paradis, et il lui arrivait de se retourner, de mesurer le chemin parcouru, et de saluer, non sans une nuance de regrets, le pays enchanteur dont l'humanité s'éloignait chaque jour davantage. « Cette génération nouvelle, écrivait-il à Varnhagen en lui recommandant Lassalle, veut jouir et se faire sa place dans le visible; nous, les vieux, nous nous inchnions humblement vers l'invisible, nous jouissions à la dérobée d'ombres de baisers et de parfums de fleurs bleues, nous renoncions et nous pleurnichions.
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et pourtant nous étions peut-être plus heureux que ces durs gladiateurs qui vont si orgueilleusement au-devant d'un combat mortel. Le millésime du romantisme est à sa fin, et moimême j'ai été son dernier roi fabuleux, volontairement descendu du trône. Si je n'avais pas jeté la couronne de ma tête et revêtu la blouse, ils m'auraient justement décapité... » «... Comme moi, conclut-il, vous avez aidé à ensevelir le vieux temps et fait l'office de sage-femme pour le nouveau;
— oui, nous l'avons produit au jour et nous nous effrayons;
— il nous arrive comme à la pauvre poule qui a couvé des œufs de canard et voit avec effroi sa jeune couvée se préci- |)iter à l'eau avec délices '. »
On le voit : Heine n'est plus le révolutionnaire allègrement optimiste des environs de 1830. Il ne croit plus à la réalisation de son idéal; il ne se passionne plus pour les fins que poursuit la démocratie. Las et désenchanté, il continue à travailler pour la cause du peuple, mais sans pouvoir se dissimuler à lui-même que le triomphe de cette cause ne serait pas ce qu'il avait rêvé jadis et ne lui apporterait pas de joie...