‹ Henri Heine, penseurChapitre 118 sur 188 · Correspondance, XXII. 72 !s · texte numérisé non relu

Correspondance, XXII. 72 !s

Au cours des années quarante il se produit, dans Tétai de santé de Heine, une brusque aggravation.

Nous avons vu plus haut que, vers 1832 déjà, s'étaient manifestés les premiers symptômes de la maladie à laquelle il devait succomber. Heine se plaint à ce moment d'avoir deux doigts de la main gauche paralysés. C'est le début d'une paralysie musculaire progressive, ayant sa cause dans une affection de la moelle épinière, et qui, partant des mains, envahit peu à peu tout le corps. La marche du mal est d'abord très lente, si bien que, pendant les premières années de son séjour à Paris, Heine se déclare satisfait de sa santé et se plaint même d'engraisser. Mais à partir de 1837, des mau.\ d'yeux survenant par accès successifs amènent un affaiblissemont progressif de la vision. Dès 1843, son état lui inspire les plus vives inquiétudes. C'est à ce moment que survient la mort de l'oncle Salomon et que s'allume, entre Heine et son cousin Karl Heine cette lamentable querelle d'héritage au sujet de la pension faite au poète par l'oncle Salomon et que Karl refusa — on ne sait pas aujourd'hui encore pour quelle raison — de continuer. Nul doute que ces démêlés qui bouleversèrent et surexcitèrent au dernier point l'impressionnable artiste n'aient eu, au point de vue de sa santé, les conséquences les plus désastreuses. Dès 184-j son état s'aggrave considérablement. A partir du début de 1846 se manifestent les symptômes d'une

paralysie bulbaire qui se développe rapidement. En 1848 Heine est définitivement cloué sur son lit de douleurs; il devient incapable de sortir ; il ne peut même plus écrire lui-même sa correspondance. Et dès lors sa vie, qui se prolonge pendant huit ans encore, n'est plus qu'une longue et douloureuse agonie. Constamment étendu sur une pile de matelas afin d'éviter tout contact dur, torturé malgré ces précautions par des crampes qui lui tordent les membres en d'effroyables contractions, à demi aveugle, presque entièrement paralysé, il s'achemine, à travers d'atroces souffrances, sans espoir de guérison, vers la mort qui, seule, peut mettre fin à ses maux. Ce qui frappe tout d'abord lorsqu'on étudie l'histoire de ces années de martyre, c'est la prodigieuse vitalité de cet infortuné qui à demi mort déjà en 1846 et condamné parles médecins, résiste pendant dix ans à la dissolution finale, conserve intactes son intelligence et ses facultés créatrices, lutte jusqu'au bout sans un instant de défaillance, continue jusqu'à son dernier souffle à aimer et à haïr sans que la souffrance ou le désespoir puissent jamais briser en lui le ressort vital. Heine disait qu'il avait la vie dure à la façon d'un chat. Et c'est bien là l'impression qu'il nous donne. Tout semblerait devoir l'incliner au renoncement suprême. Il se sait perdu ; il sait que ses souffrances ne finiront qu'avec sa vie ; il n'est pas soutenu comme un Nietzsche par la volonté d'achever à tout prix l'œuvre de sa vie, de mener à bien un vaste travail de synthèse philosophique ; il n'a même pas pour se cramponner à la vie l'idée qu'il est nécessaire aux siens, car l'avenir de sa mère et de sa femme sont assurés quoi qu'il arrive, et il n'a pas d'enfants ; il ne se fait aucune illusion sur son sort, il envisage tranquillement la prespective d'une fin prochaine, ajoutant qu'il regrette seulement de ne laisser aux vers que des os à ronger. Et pourtant il demeure profondément attaché à la terre, enfoncé dans le vouloir- vivre. Nul n'est moins dépris que lui des choses de ce monde. Il reste, devant la mort toute proche, ce qu'il fut sa vie durant, homme de lettres, dans les grandes choses comme dans les petites.

On demeure saisi de respect lorsqu'on voit l'énergie avec laquelle Fesprit , chez lui, commande à la matière ; on constate avec admiration que le besoin de produire n'est pas tué en lui par la souffrance, que dans le silence de sa chambre de malade il entend de nouveau plus distinctement que jamais ces voix intérieures à demi étouffées naguère par les bruits du dehors, que la «muse allemande», sa suprême consolatrice, lui inspire , pendant son long martyre, ses chants les plus sublimes peut-être. Et l'on observe aussi avec un étonnement un peu mélancolique, lorsqu'on parcourt sa correspondance de cette époque, que sa combativité est restée la même, qu'il continue à se préoccuper de tous les détails de son métier de littérateur. 11 demeure jusqu'au bout capable de discuter âprement ses intérêts d'auteur avec son éditeur Campe, de retoucher minutieusement le style d'un communiqué aux journaux, de soigner le lancement de ses œuvres nouvelles. On le voit se batailler avec sa famille pour des questions d'argent, se livrer à des spéculations de bourse, s'irriter comme jadis d'une critique malveillante, d'une attaque calomnieuse ou d'un manque d'égards, s'exaspérer parce que son éditeur tarde à lui accuser réception d'un manuscrit, parce qu'un prote irrespectueux insère une remarque désobligeante en marge d'une épreuve, parce qu'un pirate de lettres fait paraître une édition non autorisée d'un de ses livres ou parce que Meyerbeer montre trop peu d'empressement à le défendre contre un plagiaire. L'on admire enfin que, sur le bord môme delà tombe, il ait conservé assez de jeunesse de cœur pour se laisser prendre une dernière fois au mirage de l'amour, et s'abandonnera la passion la plus exaltée et la plus romantique pour cette jeune femme attirante et mystérieuse qui vint s'asseoir au chevet du mourant.

Et l'on n'écoute pas sans émotion les accents si poignants dans leur douloureuse ironie que trouve le poète pour pleurer la vie qui lui échappe, soit qu'il regrette « ce monde plein de beauté et de soleil, plein de joie et de lumière » et

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les senteurs des fleurs « qui suscitent en lui tout un ballet, tout un chœur de souvenirs parfumés », — soit qu'il évoque avec attendrissement le temps « où il était si joyeux en voyant danser les rats de l'Opéra », — soit qu'il prie Dieu de lui donner de la santé et un peu d'argent et de le laisser a vivre encore beaucoup de beaux jours auprès de sa femme dans le statu quo », — soit qu'enfin il s'écrie comme en un sanglot désespéré :

« Ma journée était sereine, heureuse ma nuit. Mon peuple niacclamait chaque fois que je touchais ma lyre de poète. Mon chant nétait que joie de vivre et que flamme; il a allumé plus d'un bel incendie.

« Mon été fleurit encore, et pourtant j'ai déjà mis à l'abri lu moisson dans la grange ; — et voici : il me faut maintenant quitter tout ce qui, pour moi, donnait tant de prix à la vie — tant de prix et de douceur.

Ma main laisse échapper la lyre. En éclats se brise le verre que, tout à l'heure encore, je pressais joyeusement à mes lèvres orgueilleuses.

0 Dieu! Mourir! quelle chose amère et laide ! 0 Dieu! Commt' ^on peut vivre en douceur et en paix sur ce coin de terre si paisible et si doux ! ^ '>.

Dans l'âme de cet insatiable amant de la vie se développe ainsi, parmi les longues tortures d'une agonie qui ne veut point finir, non pas la résignation qui abdique tout vouloir vivre et n'aspire plus qu'à l'apaisement définitif, mais un nihilisme pessimiste qui rappelle celui de ses premières poésies, un désespoir tour à tour navré ou souriant, doucement lassé ou âprement ironique.

N'a-t-il pas éprouvé plus cruellement que tout autre que la vie n'est que souffrance. Il a aimé : et l'amour ne lui a apporté que douleur et désillusion. Dans ses rêveries d'agonisant, tout le passé mort lui remonte au cœur : il se revoit en songe dans la maison de campagne de Hambourg auprès de « la blonde jeune fille si gentille, si fine et si froide » qui dédaigna jadis l'hommage de son cœur, et il se révolte contre la muette

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